LE VOYAGE EN GONDOLE
L'araOQr, en la compagnie de l'atnonr^ brave la mer et la mort.
Lemoble.
IjOrsque Paolo Monazone se fut séparé de son aïeule, il mit entre elle et lui plusieurs calle, regardant s'il n'était suivi par des personnes suspectes, examinant celles qui passaient sur les ponts; siir enfin que, pour le moment au moins, la commodité du masque l'empêchait
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d'être soumis à une investigation perpétuelle, il s'arrêta, et, appuyant ses deux mains sur sa poitrine, à la place du cœur, comme pour en contenir les palpitations :
— «Oh! dit-il, j'ai réussi, je les tiens, eux et leurs secrets , je suis admis dans leurs complots. Infâmes ! ils veulent le sang du grand Bonaparte ; les lâches ! ils égorgeraient un héros et n'oseront pas le combattre ! Je les démasquerai, je les attaquerai sur leur champ de bataille. »
Napoléone, tu ne vaux rien, pour attaquer Venise, tu viendrais à elle avec des armes courtoises , il la faut attaquer en Vénitien , avec la foudre et la trahison.
Paolo continua, s'applaudissant de la ruse avec laquelle il 'avait surpris les secrets'de son aïeule; elle deviendrait de pins en plus confiante, et avant peu il arriverait à l'exécution du plan pour lequel il fallait son concours. Dans ce moment il ne devait soneer qu'à une seule chose , celle de s'opposer à la mission sanguinaire de Piédro.
— «Non, non! s'écria-t-il, je ne consentirai pas à ce que ce misérable tranche le cours d'une aussi belle vie; mais cependant des nœuds de
sang nous unissent. Sa sœur lui coùterai-
je des larmes ? sera-ce moi qui dévouerai son frère à la mort? Si je pouvais le changer , l'effrayer, le ramener ici conduit par la terreur. »
Le trouble de son intérieur, ses réflexions ainsi prolongées, le ramenèrent jusqlie chez lui.
Anella était sur le seuil de la porte, attachée à l'attendre, dévorant le temps de l'absence, et le charmant par des rêves d'amour. Dès qu'elle l'eut aperçu, sa physionomie se ranima et la paix et l'amour le remplacèrent dans ses beaux yeux où brillait l'azur du ciel, contraste sublime avec sa chevelure d'ébène et la teinte italienne de sa peau douce, satinée et ferme.
— « Je ne sais , dit'elle en essayant d'un doux sourire,je ne sais véritablement pourquoi tout m'accable et me tourmeote aujourd'hui;
voilà deux jours du départ de mon frère, et je ne peux m'accoutumer à son absence ; et, lorsque je ne vous vois pas , Paolo , il me semble que je suis seule dans ia nature.
— «Je ne comprends pas, cara Nella, pourquoi votre frère a laissé à la foi publique une aussi belle fille que sa sœur; son insouciance, que rien n'égale, manifeste ou peu d'amitié ou un mépris ou un dédain bizarre de la vie.
— « Pourquoi ne pas attribuer à un motif plus noble, à l'amour de la patrie, l'acte généreux qu'il espère d'accomplir ?
— «Je crains qu'au lieu de réussir, comme il se vante, il ne trouve que honte et que désespoir dans sa terrible mission. S'imagine-til rencontrer sans défense le général Bonaparte ? croit-il parvenir à lui sans trouver ces remparts vivans qui défendent mieux un homme quedes murailles de pierre et desportes de fer? Une garde sévère à pied et achevai, commandée par des amis intimes du général, ne permet à aucun Italien de s'approcher
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sans son autorisation, et, dès que le soupçon gagne, l'homme soupçonné est anéanti. »
Anella poussa un cri terrible, et, saisissant le bras de son amant :
— «Ainsi mon pauvre Piédro est perdu ?...
■ — «Il le serait sans doute s'il avait consenti à se rendre au camp des Français avec des intentions criminelles; mais je présume et je me porte caution pour lui qu'il n'en est rien ; que, seulement curieux, il a voulu faire comme nombre de ses camarades. Dès lors, vous le reverrez; car en France, du moins encore, la fantaisie de voir les mœurs de l'étranger n'a été imputée à crime qu'aux seuls nationaux.
— «Signor Monazone, dit la jeune fille en le regardant avec des yeux remplis de larmes; je ne vois pas pourquoi je ne me confierais pas à vous.
— « Qui s'intéresse plus que moi à la belle Anella? je crois que la vie auprès d'elle serait douce à passer.
— « Si vous avez cette croyance, lui fiit-il
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répondu, Piédro Marni est voire frère, et, à ce litre... »
Elle hésita, s'arrêta, et lui, pour l'encourager :
— « Oui certes, je chéris Piédro comme un frère; je dois, s'il est entraîné par des séduc^ fions perfides , ouvrir ses yeux , éclairer son cœur, le ramener à la vérité. Parlez, chère amie, et, en franc Vénitien, je vous dirai la vérité.
— ce Savez-vous qu'on accuse nos compatriotes de ne se montrer sincères qu'à demi?....
— « Oui, envers les étrangers, mais entre nous c'est autre chose... Anella, le temps presse, je peux beaucoup pour votre frère, si vous ne me cachez rien ; je ne pourrai rien, si vous êtes dissimulée... »
A ces mots,laVénitienne, ne se retenant plus, conta à son amant qu'un patricien masqué était venu trouver Piédro en lui promettant quatre mille ducats, une maison au quai des Esclavons, une felouque deipih belle ^ et, par
dessus tout la proteclion de la séi ënissime république, ceci en retour d'un coup de poignard de verre qu'il s'engagerait à donner à l'antéchrist Bonaparte. V affaire, dit Auella, parut superbe à mon pauvre frère. On lui a dit que les Français, par politique, avaient conservé le droit d'asile, et sur cette assurance il est parti.
— «Et il a été à une mort infaillible, soit qu'il réussisse ou qu'il échoue, repartit vivement Paolo. Les Français respectent le droit d'asile ! Ah ! pauvres insensés, qui avez cru à ce conte. Non, certes, ils ne le laisseraient pas leur dérober une telle victime; mais le crime échouera, et votre frère périra victime de la perfidie du tribunal des Trois.
— «Ohimé! dit Anella tressaillant, et à la fois faisant un signe de croix, vous êtes Vénitien, et vous prononcez sans frémir des paroles qui feraient trembler ici les plus braves, rien seulement qu'à les entendre!
— «Je ne crains que Bonaparte, répondit
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Paolo. Mais vous , votre désir est-il de sauver votre frère?
— « Je donnerais pour lui mes neuf premières vies, si je les avais, et sans hésiter, et je ne balancerais peut-être pas à lui concéder la dixième.
— « Dans ce cas, vous devez sur-le-champ partir, sans mettre personne dans votre confidence, arrivée au quartier-général, vous demanderez lecolonelJunot;vousluiremettrez la lettre que je vais écrire, et votre frère sera sauvé. Il périra, vous et moi avec lui, si un autre Vénitien soupçonne le but de votre voyage.
— « Dieu est témoin, dit Anella, que je ne manquerai pas de discrétion, je vous l'assure. J'ai une gondole à mes ordres, je dois vous prier de me prêter Éblo pour me conduire à Mestre, d'où je gagnerai aisément la terre ferme.
— « Autant, répliqua Monazone, vaudrait-il que, vous attachant au cou un poids de cent livres, vous vous laissassiez couler dans l'Adriatique, si vous n'avez pas de meilleur guide.
Quoi! l'arrière-pelit-fils de celte fanatique Vénitienne , elle, capable d'immoler à Saint- Marc tous ses proches parens. Pensez-vous qu'Éblo aurait une obéissance passible, qu'il tairait à son avola un tel secret ? et alors Piédro serait perdu, Aneila avec Fiédro, et moi avec ma bien chère Aneila. Non, non, poursuivit le jeune homme, j'ai de bons bras, du courage , le désir de vous servir ainsi que le mio cognato (mon beau-frère) : je vous conduirai lestement à Mestre , et, demain matin , avant le lever du soleil, je serai de retour de manière à n'appeler sur moi aucun regard. » Aneila , pressée d'arriver à temps pour sauver son frère, hâta ses préparatifs; Paolo, qui se savait le lendemain une rencontre mystérieuse dont il espérait beaucoup pour le succès généreux, mil aussi de l'empressement à écrire deux lettres, une à Junot, l'autre au général en chef; et lorsqu'il vit Eblo endormi du sommeil parfait de l'adolescence, il quitta son costume élégant pour revêtir le pantalon large de laine et la jaquette de simple gon-
dolier. Un bonnet plat couvrait sa tète, une ceinture de soie serrait ses reins nerveux. Qu'il était encore beau sous ce simple costume!
Anella rougit de plaisir en le voyant. Il avait instruit brièvement Dandolo de ce qu'il aurait à faire si l'enfant se réveillait avant son retour; libre alors d'autres soins , tout à l'amour, il s'élança dans la gondole qu'un retrancbement de petites lattes défendait contre le choc de la malveillance ou de l'inhabilelé; la mit au milieu du canal, et bientôt la vigueur de son poignet et la dextérité avec laquelle il dirigeait la barque tardèrent peu à les entraîner vers la pleine mer.
Anella, assise dans la cabine, n'osait en sortir pour se rapprocher de son amant ; son cœur palpitait, soit à la pensée de l'avenir, soit en se rappelant son frère ; elle regardait machinalement ce pavillon céleste, à la teinte superbe d'un beau velours noir , relevé par une broderie sans pareille de milliers d'étoiles d'or et d'argent; aucun bruit que celui des I. i5
rames ne troublait le silence de la nature. La mer se montrait lumineuse, et, de l'autre côté, Venise se détachait en sombre opposition, bien que quelques lumières brillassent dans certains palais : l'heure était calme et silencieuse. Anella se mit à prier.
H y a dans le cœur des vierges du Midi un fond de piété ravissante. Oh ! qu'elle est préférable à cette philosophie impie, athée, qui flétrit l'imagination des jeunes filles de Paris! Que l'amour a plus de charme , soit qu'il combatte , soit qu'il s'accommode avec la religion; du moins, ce pur sentiment promet des vertus dans la mère de famille, tandis que l'impiété ne peut présager que la débauche et les mauvaises mœurs.
Anella priait donc avec une ferveur parfaite, lorsqu'elle fut retirée de sa méditation par la voix admirable de son compagnon. Il la modulait avec un goût exquis tout en conservant les formes du gondolier vulgaire. C'était le ténor parfait : il était dommage qu'une telle mélodie se perdit sur les eaux.