L'ERREUR DE LA JEUNESSE
Oh ! que le ciel est pur, que la vie est heureuse !
Au doux printemps cueillons des fleurs ! Que j'ainje à tressaillir dans la lièvre amoureuse;
Que de plaisir dans ses douleurs !
Voyez : la mer est calme et le ciel sans orage j
Les flots sont à peine mouvans; La jeunesse n'a point à craindre le naufrage;
Déployons les voiles aux vents.
L'horizon s'agrandit quand la route commence.
Quelle peur glaçait nos parcns?
Craignez, nous disaient-ilsj cet Océan immense ,
Et les écueils inapparens.
Enfin, nous avons fui leur prudence importune :
Quel prix a-t-elle mérité ?
Là bas nous trouverons le bonheur, la fortune;
Tout rit à la témérité.
Enguirlandez les mâts de fraîches primevères;
Au gouvernail semez des fleurs ; Prenez le luth d'ivoire, harmonieux trouvères;
De l'amour portons les couleurs.
Voilàle port... Voici cette rive charmante
Où nos désirs seront comblés ; Où, libres désormais de tout soin qui tourmente.
Nos jours ne seront plus troublés.
a 2 8 BONAPARTE
Voici le port... Quelle est cette vapeur brumeuse
Qui, tout là bas, couvre les flots ?
L'esquif monte et descend sur la plaine écumeusej
A l'ouvrage, bons matelots !
JLe zéphyr s'est enfui, l'auster siffle avec rage,
Bravons son courroux menaçant.
La jeunesse n'a point à craindre le naufrage ,
Et le péril est impuissant.
Mais la tempête gronde, et sa fureur déchire)
Ces guirlandes et ces festons , L'onde s'enfle et rugit, la rive se retire;
La foudre éclate , et nous chantons !
Nos parens l'avaient dit : la mer est dangereuse.
Nos parens auraient-ils raison? Devions-nous écouter la sagesse grondeuse
Aux jours de la belle saison ?
Ânella avait ouï le premier couplet de cette ode anacréontique avec une admiration silencieuse; le second agita son cœur; au troisième elle s'était levée, et, cédant au charme de cette voix sans pareille, elle quitta la cabine et vint auprès de Paolo; là, elle resta, le contemplant avec l'enivrement de l'amour satisfait. Lorsqu'il eut fini :'
— « O Monazone, dit-elle, que tu dois
savoir aimer, si tu éprouves l'amour comme tu t'abandonnes aux charmes de la poésie , et qu'une femme aura de bonheur avec toi!... Paolo, que l'amour pur a de charme! quelle douce et ravissante satisfaction il procure à la fois! l'ame est paisible, aucun remords ne la trouble, aucun regret ne la tourmente; avec la vertu, on lève un front calme qui ne se ride jamais. Crois-moi, ne nous rendons jamais coupables devant Dieu; car alors il est rare de ne pas le devenir devant les hommes. »
Paolo écouta à son tour avec transport la divine créature. Elle était debout; lui, sans quitter la rame, se leva lestement, et, la serrant sur son cœur avec la main qui lui restait libre, lui jura une tendresse sans terme, et prit sur ses lèvres brûlantes un chaste baiser de fiancé, qui lui fut rendu plus délicatement, tant la bouche d'Anella pressa légèrement les siennes.
Arrivés à Mestre, Paolo eut fort à faire pour se maintenir raisonnable ; il eût voulu ne pas retourner à Venise, et conduire sa maîtresse au quartier-général. Par là, il n'était plus de
péril pour lui ; car il ne pouvait se dissimuler que la terre de Saint-Marc tremblait sous ses pieds; il aurait obtenu sûrement la grâce de Piédro, et Nella eût été satisfaite; mais son devoir lui permettait-il d'immoler ces intérêts graves auxquels il s'était associé ? la cause de l'affranchissement de Venise, de l'indépendance de sa patrie, les ordres de Napoléon seraient-ils méconnus? Non sans doute; il lui fallait poursuivre, persister, se maintenir.
Il accepta donc sa destinée; il se sépara de la belle fille, et, au moment de la voir poursuivre sa route vers la terre ferme, sa jalousie le reprit. Il se représenta Anella seule parmi les Français; sa beauté, leur galanterie, l'amour alarmé lui crièrent de la suivre : le génie de la république lui ordonna de la quitter. Il s'élança dans sa barque, donna un coup d'aviron et gagna le large. La nuit allait peu tarder à faire place à la lumière; déjà des barres d'argent et d'or se dessinaient au bout de l'Adriatique, sur l'horizon, du côté où de-
valent être les montagnes des Monténégrins et Zara.
Paolo, rêvant d'amour, d'ambition, de vertu, n'eut pas le loisir de s'ennuyer pendant le temps que dura son retour; enfin, il atteignit sans malencontre sa demeure , où , pour tromper les surveillans, s'il y en avait, il rentra par les canaux intérieurs de la ville. Plusieurs douaniers, dans cette course matinale, le hélèrent, et, l'ayant visité attentivement, ne purent que le laisser, en liberté, poursuivre son chemin. Venise n'était pas la ville des vexations sans preuve; on voulait que les employés du gouvernement eussent dix fois raison avant qu'ilssehasardassentà frapper un citadin d'une avanie, et encore même, dans ce dernier cas, Saint-Marc ne tenait pas toujours ferme dans ses griffes vigoureuses le malicieux Vénitien qui l'aurait frustré dans ses droits; il fallait à l'avance bien connaître ses protecteurs patriciens et ceux de la haute bourgeoisie.
La noblesse traitait avec des égards
aSa BONAPARTE ET LE DOGE.
extrêmes les gros colliers citadinans. Ils avaient grand soin de leur plaire. Quand ils étaient fâchés, on tâchait de les apaiser, de leur faire, en temps et lieu, des gracieusetés; et, de loin à loin, des pauvres Barnabottes étaient autorisés à épouser, comme adoptées par Saint-Marc, de riches héritières prises dans la citadinance.