L'AMBASSADE VÉNITIENNE
Souvent le plus important d'une compagnie n'en est pas le plus apparent.
Lekoble.
Dandolo, instruit de la visite secrète que son camarade recevrait ce matin , se leva avec l'aurore, et déjà il avait quitté le manoir, lorsque Paolo n'était pas encore rentré. La prudence lui interdisait tout point de contact, tout rapprochement périlleux. Il appela une
gondole et se fit conduire dans les eaux de Saint-Marc, afin de voir, sans être suspect, les nobles réunis au Broglio.
Tous les jours, de sept à huit en été, el de huit à neuf en hiver, les jeunes nobles, les vieux quelquefois , se rassemblent au coin de la Piazzetta et sur le quai des Esclavons j là , se promenant de long en large, ils causent de leurs affaires et de leurs plaisirs. Le peuple alors surtout respectait ce petit espace, et, dans les instans où il était occupé par les patriciens , la bourgeoisie el les étrangers ne les troublaient ni par leur présence, ni même en traversant ce lieu , connu sous le nom facétieux de il Broglio (le Moulin).
La gondole de Dandolo allait et venait en face de la Piazzetta , selon le commandement du patron. Il s'était là donné rendez-vous avec le comte d'Entraigue et le comte de M...., ces deux ci le croyant pleinement royaliste; il aurait pu se dévoiler au second; mais, comme il le considérait trop peu pour avoir en lui la
moindre confiance, il se maintenait à son égard dans une discrétion aussi complète.
Les deux Français se firent attendre outre mesure. Le Broglio avait pris fin. Dandolo alors, cessant de courir des bordées, se fit descendre sur la Piazzetta. Ses gondoliers, par malice, le miren t au beau milieu de la place, en tre les fameuses colonnes, se flattant de lui voir faire un circuit, afin de ne pas traverser l'entre-colonnement, espace de mauvais augure , à ce qu'on sait.
Dandolo, ayant sauté d'aplomb sur les dalles du quai, ce qui ne laisse pas que de présenter une apparence de péril, à cause du clapotement des eaux de la mer, qui rend partout à Venise la sortie des gondoles dangereuse à qui n'a pas le pied marin, c'est-à-dire ferme et léger; Dandolo , dis-je, fit deux ou trois pas machinalement, comme s'il eût perdu la souvenance du lieu où il était, lorsque , de quelque distance en avant dans l'in térieur de laPiazetta , le Français M... , lui cria, l'ayant reconnu au costume de convention déterminé entr'eux :
— « Hé ! signor, prenez garde che gli belle donne del pregadine voudront pas d'un homme qui provoque le glaive de saint Théodore et le coup de griffe du compagnon de santissimo Marco'. »
Dandolo, à cet appel, se réveilla de ses ré-
' Le sénat dirigeant portait à Venise le nom de Pregndi (les Priés). Dans le principe, le doge, par la voix de ses officiers , invitait, priait les principaux nobles ou citadinans à s'assembler chez; lui. Le mode d'élection changé, le nom s'était maintenu. Le sénat était composé de soixante magistrats , et d'un pareil nombre de suppléans, connus sous le titre de giunta.
Déjeunes patriciens, simples auditeurs, pour s'instruire , formaient un autre corps attaché aux Pregadi , sous le titre de solto giimta. Ils n'avaient ni voix ni importance ; c'était la pépinière des jeunes nobles que l'on élèverait plus tard aux hauts grades.
La statue de saint Théodore est armée d'une épée. Sur la deuxième colonne est , tout seul , le lion de saint Marc. Il a des ailes ; il tient un livre ouvert sur lequel il y a gravé : Sahi san Marco, evangelista mcuin , et une épée aussi. Le tout est de bronze. Napoléon avait fait transporter ce lion à Paris, en 1799; on le plaça sur un massif , au milieu de la place des Invalides. Lieu malencontreux, rien n'y tient : on y a vu un bonnet de liberté , ledit lion, ime quadruple flcur-de-lis, le buste de Lafayctte. Il y a maintenant autre chose: jusques à quand?
flexions, il regarda les deux colonnes comme pour les braver, et puis d'un pas ferme franchit l'espace entre deux.
-:- « Tu n'es pas patricien, crièrent plusieurs ouvriers.
— « C'est ce que plus tard vous verrez, mes maîtres, répliqua dédaigneusement Dandolo qui, dans ce moment peut-être, rêvait au dais et au trône où il se placerait dans la sorte de règne qu'il exerça plus tard en Dalniatie. Il arriva droit au comte de M
— « En vérité, j'aurais hésité à faire comme vous; au jeu que je joue, il ne faut pas provoquer la mauvaise humeur de la fatalité. )>
Puis, continuant sur un autre ton, il entraîna le Vénitien sur la piazza San-Marco , tout auprès d'un socle de bronze ciselé qui soutenait le mât au bout duquel flottait le grand étendard de Négrepont. Là, le comte d'Entraigue, qui conservait toujours sa suprématie de ministre plénipotentiaire de sa majesté Louis XVlll, attendait, en la double
compagnie de sa femme, Sainte-Hiiberti, et de l'aumônier toulousain , abbé Moutet.
La conversation devint intéressante après les premiers complimens. D'Entraigue, gagné par l'adresse supérieure du fallacieux Italien , crut se faire valoir en lui laissant lire dans ses instructions.il en résulta que, sans obtenir en retour que des billevesées , il livra imprudemment ses secrets, dont M , d'une part, et
Dandolode l'autre, firent leur profit , et certes avec plus d'art et plus d'habileté.
Pendant que ces choses avaient lieu à Venise, pendant que l'intrigue agitait cette ville et ses habitants , le provéditeur Pesaro s'avançait vers le quartier - général de l'armée française. Chargé d'aussi grands intérêts, comprenant que de l'entrevue qu'il allait avoir avec Napoléon dépendait la destinée de sa pairie, il se demandait ce qu'il fallait faire pour ramener cet ennemi si redoutable , pour le porter à souffrir que Venise poursuivît son existence indépendante. Il s'apercevait que la vieille elastucieuse politique européenne ne se-
rait pas de saison; que, pour parvenir à un résultat avantageux , il faudrait d'autres voies, d'autres ressorts.
Il les cherchait, et, enveloppé de son ample manteau , chevauchait, perdu dans les réflexions et environné de sa brillante et nombreuse escorte. Venise voulait que ses ambassadeurs fissent préjuger de sa puissance par leur faste. On choisissait pour les missions extérieures les patriciens favorisés de la fortune, et en outre on leur accordait de fortes sommes, afm que leur luxe, éblouissant les yeux, inspirât plus de considération pour la république.
Dans cette circonstance, on ne s'était pas départi de la coutume vaniteuse : deux sénateurs servaient de conseil au provéditeur , et douze jeunes patriciens avaient été désignés comme gentilshommes d'ambassade ; trois secrétaires désignés par le conseil des Dix complétaient !a haute partie du cortège.
Puis venait toute la maison privée de Pesaro : les majordomes, l'échanson , came-
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rieri, fachini, un argentier, un sommelier, un niailre-d'hôtel;le service delà chambre, de la bouche, de la cuisine; les cochers, les palefreniers, les piqueurs, conduisant quatre somptueuses voitures, toutes dorées ou en velours, ou en broderies , ou peintes, attelées chacune de six chevaux de couleurs variées; enfin douze chevaux de main, venant de l'Andalousie ou de l'Arabie parfumée.
Chaque sénateur , chacun des douze patriciens avaient aussileurs gens. Bref, cette troupe, leste et bien équipée , ressemblait plus à un escadron de cavalerie qu'à l'ensemble d'une ambassade dont le chef allait traiter de la paix et de la guerre. La promptitude avec laquelle on souhaitait à Venise que Pesaro se mît en rapports bienveillans et réciproques avait fait décider que la distance serait franchie à cheval. Les équipages suivaient à distance; une multitude de contadini de tous sexes regardaient passer cette cavalcade imposante; certains lui applaudissaient en criant: Viva seul Marco ; les autres, mornes et fâchés,
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se contenaient dans un silence que les sénateurs annotaient pour en faire le rapport au sénar. Pesaro, que cette manière de manifester des senlimens désapprobateurs frappait pour la première fois , ne put se retenir de dire au sénateur Lando qui cheminait à sa droite.
— «Excellence , que vous semble de ce mutisme de nos fidèles sujets ?
— «Que la Sérénissime aura fort à châtier, lorsque la tempête sera calmée.
— «Oh! Signor, ne vaudrait-il pas mieux réformer les abus qui mécontentent la terre ferme ?
— «Que san Théodore nous en garde! s'écria le second sénateur Da Ponte, en faisant un signe de. croix; tout acte de faiblesse dé-
(i) Le patriciat vénitien avait toujours traité en pays conquis^ en serfs, les États de terre ferme de la seigneurie et leurs habitans. La caste des nobles était particulièrement écrasée et humiliée avec une rigueur maladroite. Il en est résulté que, hors Venise, il n'y avait aucun patriotisme : à Padoue , à Bresse, à Trévise, à Véronne, à Zara, aux îles Ioniennes, etc.
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considérerait la seigneurie; elle ne sera puissante que lorsqu'elle fera trembler.
— « Jepenseautrement, ditPesaro, et il soupira.
— «Frovéditeur, répliqua Lando, il ne convient pas à un patricien d'aspirer à une popularité pernicieuse.
— «Mes seigneurs, dit avec vivacité le chef de l'ambassade, la république, au temps où nous sommes, souffrira beaucoup plus de l'orgueil qu'il y a parmi nous, que des bonnes manières des nobles qui chercheront à rattacher la citadinance à Saint-Marc; par exemple, comment faudra- t-il agir envers le général français.
— «Il est douloureux, reprit Da Ponte, que des gens tels que nous soient forcés de traiter de pair à compagnon avec des misérables sortis de la lie du peuple , car tous ces jacobins proviennent de la lie impure des Français.
— «Noble sénateur, répliqua Pesaro, jevous conseille de déguiser votre façon de penser
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sur les fonctionnaires et les généraux de la république française; s'ils la soupçonnaient, votre caractère de ministre plénipotentiaire ne vous garantirail pas de la rudesse de leur contact.
Da Ponte, machinalement, se rapprocha de Pesaro, comme s'il eût déjà senti sur son épaule la main de plomb da sans - culotte chargé de son arrestation ; en même temps il s'écria :
— c< L'Europe entière se lèverait indignée, la vengeance en serait terrible
— «Hélas, riposta Pesaro, lorsque les rois ont laissé périr Louis XVI sans punir les meurtriers, je craindrais qu'ils ne se maintinssent dans la même inaction, lorsqu'il ne s'agirait que d'un noble Vénitien.
— «Nous sommes cependant les plus grands seigneurs
— «Dans les lagunes, soit; mais la Hongrie a ses magnats; la Russie, ses kniazs; l'Allemagne, ses burgraves; l'Angleterre, ses lords; l'Espagne, ses ricos-hombres (riches hommes),
qui ont la témérité de ne nous céder en rien...... Mes seigneurs, notre éducation, en
général, nous circonscrit trop dans les limites du Lido. Là, tout patricien est un demi-dieu; il serait bon d'apprendre à connaître quelle est ailleurs notre valeur intrinsèque, par exemple,aujourd'hui,dans la balance de la diplomatie européenne, pour la suprématie d'égards, le doge de Venise, son conseil, le
conseil des Dix de plus, le collège et le
sénat, même en y ajoutant le grand conseil et les Trois, pèseraient moins que le seul général Bonaparte , même sans les aider.
La prépondérance accordée à Pesaro prétait un poids énorme à ses paroles ; cependant les deux sénateurs qui l'écoutaient dans le moment furent si confondus de son assertion , que tous les deux levant leurs mains au ciel, s'écrièrent:
—«De par saint Marc et saint Théodore , excellence, n'avez -vous pas ce matin bu un verre de trop de voire vin délicieux de Chypre ou de TiCmnos P
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— «Le pc'ril OÙ l'ignorance de la politique moderne place la république, répliqua sévèrement Pesaro, ne me permet guère de rechercher une douce distraction. Venise court à sa perte, par la seule raison qu'on la croit invincible. Qui la trahit aujourd'hui, sénateurs, est
celui qui se l'imagine invincible Il baissa
la voix, ralentit le trot de son coursier, et, se rapprochant de ses deux coîlègiies ; Le trône du doge est vermoulu ; il tombera en poussière si on s'obstine à vouloir le changer de place : nous touchons à l'heure d'une catastrophe épouvantable, dont nul de nous trois ne peut prévoir les résultats.
La solennité que Pesaro mit à tenir ce propos, porta un si rude coup à la jactance de ses deux collègues , cjue soudain ils passèrentd'une confiance excessive à un abattement pernicieux.
Cette conversation avait lieu à la iéte delà cavalcade, entre les trois patriciens qui enfaisaientlacime. A la queue, au contraire, et dans le dernier rang, où se voyaient pêle-mêle des
camerieri, des gondoliers, des fachini, des domestiques de toutes sortes, masse compacte, indifférente et gaie, une causerie plus gaie, se maintenait entre trois ou quatre bavards privilégiés: c'était un gondolier au service du sénateur Da Ponte, lequel, s'imaginant que des villes n'existaient pas sans canaux plus ou moins vastes, avait voulu opiniâtrement venir faire son service: Thome Lanni était son nom. Il cheminait auprès d'un valet de chambre, barbier du patricien Mémo, un des gentilshommes de l'ambassade, et celui-ci côtoyait Piédro Marni, que le lecteur ne peut encore avoir oublié.
On avait parlé de Venise en gens qui en connaissaient à fond les caUe, les quais, les places; les carrefours, les ponts, les canaux, grands ou petits; et de Jà on se demanda réciproquement si on avait vu Milan. Dans les trois bouches, la réponse fut négative. Le domestique de Mémo haussant dédaigneusement les épaules, se mit à dire :
— « Ça doit être une ville comique, toute en pleine terre.
— «On vient de me conter , et assurément, ajouta le gondolier de Lando , c'est une mauvaise plaisanterie , que Milan n'a pas même une rivière pour rafraîchir son enceinte.
— «Un sot Lombard, dit Piédro Marni en troisième, a osé, hier au soir, me jurer parle saint nom de Dieu que leur cathédrale, qu'ils appellentleDuomo, vaut mieux que la iriomph3nle J)asilique de Saint-Marc,
— «La merveille du siècle.
— «Dites donc des âges passés et futurs
— «Egaler san Marco, s'écria Piédro en joignant ses mains avec une expression féroce; per Baccho, je poignarderais qui me convaincrait (le la réalité de cette extravagance. Oh ! san Genaro, san Luca, san Giorgio, vous-mêmes illustresfaiseurs de prodiges, vous-mêmes descendriez de vos trônes de gloire, si vous y étiez plus haut placés que lui sur le sien.
— « Je ne comprends pas , dit le gondolier
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du sénateur, pourquoi le paradis souffre que l'enfer se soit établi en France, car il ne sort que des démons de ce pays.
— «Et que dit-on de leur chef? demanda Piédro avec le désir d'une réponse satisfaisante.
— « Qu'il fait, (lit Luigi , le troisième , qu'il fait travailler à un char auquel il attachera nos qiicittro hci cavalli ^ pour emporter dans ses bras, en France, le corps sacré de notre saint protecteur.
— «Ohimé ! s'écria Piédro, qui ton ta la fois pâlit, rougit, écuma, frappa du pied la terre, et défia le ciel du poing fermé ; Ohimé ! per Baccho! j'espère qu'il n'y aura pas un Vénitien en vie, patricien, citadin, contadin , pour assister à cet épouvantable spectacle.
— «Est-ce possible! dit le preuiier qui avait parlé, le règne de saint Marc r.e traverseral-il pas les siècles, et lui-même peul-il être amené hors de son temple si beau ^
— «Il y a des gens qui affirment que ce malheur peut arriver, dit Piédro.
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— « Et on le l'a répété à toi-même ?
— « Oui , à moi, et bien souvent.
— «Qui?
— « Une femme célèbre , à Venise , connue du bimbo non moins que du patricien.
— « Gargagna ?
Ce nom fut prononcé en chorus par les deux autres interlocuteurs, et le cameriere de son eccellenza Mémo se tournant versMarni :
— « Tu la connais? demanda-t-il.
— « Un peu mieux que ma mère. Qui est dans ses bonnes grâces passe des nuits tranquilles, et des jours qui ne le sont pas moins ; elle me traite avec bonté, avec complaisance • je reconnais tant de bienveillance en la servant démon mieux! aussi, j'étais triste, inquiet, toujours sur le qui vive, redoutant un peu plus que le diable gli signori délia îiotîe. Maintenant, je vais, je viens, sans effroi, je n'appartiens qu'à moi-même, je dors calme, et le réveil ne m'a rien d'amer.
— « Hé! que pense Elpha Gargagna ? car tu vois, Piédro, que, si sa personne nous est in-
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connue, sa renommée du moins nous est présente, puisque nous savons ses noms, prénoms, etc.
— « Plus d'une fois , lorsque, fatiguée de ses courses multipliées, elle repose ses membres endoloris, sur les degrés de la place Saint- Marc, elle appelle autour d'elle lesraggazzi vénitiens, et leur répète la triste prophétie dont elle craint l'accomplissement :
Quand' délia grotta sua san Marco partira , E quando di sua man al curro attecherà Gli quattro bei cavalli chevia portera,
Il Bucentauro morirà Ed' il Lpon pontenza più n'avrà.
— u Fatale menace! repartit l'homme du signor Mémo , ah ! si l'on pouvait couper la corde qui liera les coursiers à la malencontreuse voiture.
— « Il vaudrait mieux que saint Marc s'en servît pour étrangler celui qui veut à la fois nous enlever nos chevaux , notre patron et la puissance de son lion couronné. »
ET LB DOGE. Îi5l
Ce fut ainsi que s'exprima le gondolier Thome Lanni.
— a Saint Marc y pense, répliqua Piédro avec une expression tellement énergique et positive, que ses deux camarades le regardèrent avec autant de respect que d'admiration.
— « Oh! dit Luigi, pourquoi n'appelle- t-on pas tous les Véniiiens à la défense de Venise? Pourquoi ne pas faire comme nos ancêtres ont fait la première fois, où les Français, sous la conduite du fils de l'empereur Charlemagne Pépin, roi d'Italie, tentèrent de faire de nous des vassaux du vaste empire. Écoutez mes amis, léchant qu'un enfantde Saint-Marc improvisa :
CHA.NT DE GUEPiRE VÉNITIEN.
Hôtes de la mer et des î'es ,
Des lagunes, fiers habitans,
Vous qu'on veut esclaves dociles ,
Prenez la rame , il en est temps !
Voyez venir à nous, de ces plages prochaines, D'un monarque puissant les barbares soldats j
Pépin vient vous offrir et la honte et les chaînes. O sainte Liberté , guide-nous aux combats !
Quand tombait la grandeur romaine Sous les coups du fléau de Dieu (i) , Un peuple que l'honneur amène Vint chercher la paix en ce lieu.
D'ici nous avons vu l'Europe ensanglantée , Des barbares vainqueurs les sinistres débats j La guerre, à l'autre bord, s'arx'ètait irritée. O sainte Liberté, guide-nous aux combats!
Le Goth féroce et le Vandale jNi 'ont pu nous soumettre à leurs lois; Bizance, en ses jours de scandale, Eut peur de nos premiers exploits.
Venète.s, armez-vous; sur la roche stérile.
Vous aurez le bonheur et les riants ébats;
Qui défend son pays sait le rendre fertile.
O sainte Liberté, guide-nous aux combats !
Vienne Pépin, viennent ses braves; L'Adriatique, dans ses flots.
Engloutira tous ces esclaves, Dont il a fait des matelots.
Venise , lève-toi , guerrière florissante;
(i) Attila , roi des Huns, se donnait lui-même le nom de fléau de Dieu.
Sois partout couronm'e où tu portes tes pas , Et de la mer d'azur deviens reine puissante. O sainte Liberté, guide-nous aux combats!
— Oh! s'écria Mariii, atiiico carissimo! jeue connaissais pas ce chant national ; apprendsle-moi, je te communiquerai en réponse la barcarolle du gondolier vénitien.
— Tope, répondit Luigi, l'une vaut l'autre^ mais chantons d'abord celle-ci en chœur.
Les trois valets commencèrent d'abord par entonner cet hymne patriotique; d'autres du cortése la connaissaient: bientôt trente ou quarante voix à l'unisson frappèrent les airs d'une musique remplie d'une mélodieuse harmonie.
— Dieu me pardonne! s'écria Pesaro; je crois que nos fachini s'avisent d'exhumer de son cercueil le vieux chant de victoire des antiques Venètes. Ah ! excellence , nous sommes perdus, la révolution s'empare de nos sujets.
— Mais, dit Lando, ce chant est dirigé contre les Français.
— Non , signer, mais bien contre la tyrannie. Croyez-moi, faisons halte, et trouvons un moyen d'empêcher que cette manifestation d'indépendance ne continue. Si Bonaparte en avait connaissance, il se croirait logé déjà dans le palais de Saint-Marc. Aussi bien, voilà Milan où nous allons trouver ce fameux capitaine.