L'AMITIÉ FRATERNELLE
La vertu acquiert plus de prix quand elle vient à nous parée des attributs de la !)eautc. Recueil de maximes.
Le général en chef de l'arniée victorieuse et dominatrice en Italie élait debout, adossé contre un vaste bureau en cuivre doré, que Léonard de Vinci avait enrichi de plusieurs frises, camées ou médaillons, peints en miniar
ture, avec sou grand goût de sublime peinture.
Les trois Vénitiens se portèrent devant lui en demi-cercle ; ils s'inclinèrent profondément, tandis que lui, prenant la parole avec ce haut ton de supériorité qui ne le quitta dans aucune circonstance, jouait négligemment avec la dragonne de son sabre.
— « Hé bien, Signori , que vous semble de ce qui se passe? Où sommes-nous? Quelles scènes se renouvellent? Quoi! vous m'apportez la paix, et on me réserve la guerre à la suite. Vous me présentez une main amie, et, derrière vous, on se dispose à me .lancer un coup de stylet. Quels sont vos maîtres, sénateurs? de qui dépendez-vous? Où retrouverai-je la vieille Venétie ? »
Il s'arrêta. Pesaro reprenant soudain :
— « Général, au nom du Ciel , ne flétrissez ni le doge, ni son conseil , ni les Dix , ni les Trois, de cet abominable forfait; un fanatique subalterne , un bravo , c'est-à-dire l'écume du Rialto, aura sans doute inventé,
combiné, développé cet infâme plan. Sommesnous tombés assez bas dans votre estime, pour que vous nous soupçonniez de ne pas savoir vous combattre avec de plus nobles armes?
— « C'est qu'en réalité, reprit l'impassible général, vous êtes descendus si au dessous de votre ancienne gloire! des lors l'assassinat me semble un des moyens dont votre gouvernement est dans la dure nécessité de se servir.
— « Ah! général, écrasez-nous et ne nous avilissez pas.
— « Ne vous prenez de la sévérité de mes phrases qu'à la fatale diplomatie qui fait votre règle ordinaire. J'ai accusé les Trois d'être les auteurs de mon assassinat; je ne le fais qu'avec connaissance de cause. Voici une lettre que j'ai reçue, arrivant de Venise une demi-heure avant que vous eussiez paru devant moi. »
Il éleva la voix.
« Citoyen Fauvelet de Bourrienne, lisea;
intelligiblement la dépêche que je viens de vous confier.
Son troisième secrétaire aussitôt :
« Général, prends garde à toi. Hier les « Trois s'assemblèrent : on y décida ta mort « en vengeance de l'éclat que ton aide-de- « camp Junot a fait dans le sénat. Un bravo, « véritable enfant de la Venétie, a vendu ton a avenir au prix de quatre mille sequins; « d'une maison, sisequaides Esclavonsj d'une <^ felouque génoise richement chargée, et de « la protection spéciale de la seigneurie. Tu « trouveras sur lui peu d'argent; il l'a placé, « parce qu'il est bon frère; il y a le contrat « de la maison et celui de la felouque... Ce mi- « sérable a reçu une lettre de recommanda- « tion pour le majordome du procurateur « Pesaro; celui-ci l'amènera à sa suite, sans « se douter delà turpitude à laquelle d'odieux « inquisiteurs le font participer. Ses deux « collègues , les sénateurs qui l'accompagnent, «rj«ont inftocens comme lui... Soumets cet
ET rP DOGF. 279
« homme à une torture poignante, il parlera... « mais épargne sa vie : on ne te sauve qu'à « cette condition. »
Le secrétaire ne lut pas plus loin , soit que là lût la fin complète de la missive, soit que le reste traitât d'autres intérêts,
— « Qu'on amène ce scélérat,» dit Bonaparte à Bourrienne.
Celui-ci sonna : un domestique parut. L'ordre lui fut transmis par la voix d'un aide-decamp; et bientôt, au milieu de quatre grenadiers, parut Piédro Marni.
Peu de momens avaient suffi pour décomposer en cet être sa physionomie primitive ; des taches violâtreset tirant sur le blanc couvraient ses joues; son front, jadis ouvert el joyeux, était plissé par l'effroi; de larges raies noires et jaunes creusaient ses yeux, comme si elles eussent été le résultat d'un violent combat à coups de poings; ses lèvres, naguère roses, se moulraient ternes et flétries; un feu sombre jaillissait de ses yeux, tous ses
28o BOjVAPAKTE
membres tressaillaient, et, par la suite de ce mouvement nerveux, le claquement de ses dénis devenait insupportable : on pouvait croire qu'anéanti sous le poids de sa position, il avait cessé de penser, à tel point il y avait de l'indifférence animale dans ses mouvemens. Cependant Piédro n'était ni faible ni lâche; il cédait à ce charme, à cette magie dont ne se retire pas qui a osé tenter de frapper un grand homme. L'exaltation soutient l'ame, et, lorsqu'elle manque, lui aussi, ne s'appuyant sur rien, tombe dans le vide qui l'environne, et là y prend sa fin.
Napoléon l'ayant fait placer en face de lui , le contempla d'abord avec ce regard d'aigle si terrifiant et qui enlève à l'ame tout le peu d'énergie qu'elle possède, pour n'y laisser que le découragement et l'atonie. Ce supplice moral fut d'autant plus prolongé, que Napoléon, entraîné par d'autres idées, s'oublia dans cette contemplation; enfin , revenant à lui :
— « Quel est ton nom? demanda-t-il.
— « Piédro Marni.
ET LE DOGE. .)3l
— « Ton pays?
— « La sainte, la belle Venise.
— « Tu l'aimes?
— « Assez pour lui avoir donné mon honneur et ma vie.
— « Dis pour la déshonorer. Mais qui t'a inspiré ce crime?
— « Mon désir de sauver Saint-Marc.
— « ÎSon, m^iis le vil appât d'une somme d'argent, une maison, une felouque; je sais tout... Qu'on le fouille.
— « C'est fait général, dit Junot, et ceux qui ont pris ce soin ont trouvé ces papiers. »
Il les remit à Bonaparte qui, les passant à Pesaro, lui dit :
— «Provédileur, étais-je bien informé?»
Pesaro ne répondit point.
— «Hé bien! Piédro, reprit Bonaparte, nieras-tu encore ta complicité avec les inquisiteurs d'État ?
— « Jusqu'à la mort.
— « Ce ne sera pas pour long-temps. Qu'on emmène cet homme.
— « Le livrera-t-on à la justice militaire ? demanda le colonel Lannes.
— « Pas encore; qu'on lui procure un confesseur, qu'on lui donne à manger; et, quant au reste, on reviendra prendre mes ordres. Ce n'est pas lui seul qu'il faut punir.
— a Vive Saint -Marc! s'écria Piédro que l'on emmenait et qui croyait marcher au supplice. Napoléon,voyant la physionomie irritée des autres Français, qui semblaient demander le supplice de ce fanatique, leva les épaules et réiléra l'injonction de ne pas disposer de ses jours, avant que lui-même en eût donné la fin. Un signe écarta ses aides-de-camp ; il resta seul et sans crainte avec les trois patriciens.
— - « Signor, dit-il, s'adressant toujours à Pesaro, que se passe-t il donc de si étrange devons à moi? on me prétend chef d'une armée d'incendiaires, de brigands, et je fais respecter les propriétés, et je protège les personnes. Vous, qui défendez les droits féodaux, prêchez le meurtre, faites égorger les Fran-
çais et soudoyez des assassins pour me faire périr moi-même; ceci peut-il durer? Non sans doute. Venise est en état de guerre, et en état de guerre contre moi ; Venise est l'amie de l'empereur, Venise conserve encore à Vérone... Messieurs, que huit jours s'écoulent et je brûlerai «ne ville assez audacieuse pour se croire la capitale de la France. Je vous ai écrit pour vous éclairer: on me répond par un bravo. Mais que m'apportezvous, provéditeurPesaro?
— « Mais général , cette neutralité...
— « Qui n'existe pas... dont je ne veux pas. Je vous le dis une dernière fois, soyez pour ou contre moi; optez, mais tenezvous-y.
— « La sérénissime république espère que sa sœur ne la violentera pas.
— « Je marcherai sur Venise, je jetterai au lund des lagunes le livre d'Or; j'élèverai plus haut que le doge le dernier de la citadinance; voilà ce que votre sœur vous réserve, puisque vous vous refusez à un pacte raisonnable.
— « Nous voulons la paix avec tous.
— « C'est avec tous que vous aurez la guerre; si la France ne peut vous garder, elle vous vendra, et plutôt vous donnera, que de vous souffrir en corps de nation nprès votre déloyauté envers elle.
— « Général... ditPesaro vivement ému.
— « En vérité, provéditeur, vous parlez comme si tout-à-l'heure le véritable délégué de la république , n'était pas venu me signifier ses intentions; il n'y a pas de milieu : ou Venise , liée avec nous , ouvrira le gouvernement à sa bourgeoisie et à tous les propriétaires de terre-ferme, m'enverra prisonniers les trois inquisiteurs d'État, ou je renverserai de fond en comble cette république arrogante, qui ne se défendit contrexittila, contre les empereurs grecs, contre Charlemagne, l'empereur Maximilien , Louis XII, le pape Jules II, que pour tomber plus aisément à Tordre du simple général Bonaparte. »
Pesaro, écQuîant avec indignation et terreur
ces paroles liautaines, allait y répondre lorsque Napoléon élevant la main :
— « Provéditeur, silence! je dois avoir le dernier mot.
— a Général, un seul, rien qu'un seul... Vous n'avez pas encore franchi les lagunes , et la question ne se jugera qu'en delà de cette terre ferme, à laquelle vous croyez notre sort lié.
— « Les Français ont des ailes, et si la mer refuse de les transporter sur la place de Saint- Marc, des aérostats les y conduiront. Un seul suffira , il n'aura qu'à déployer le drapeau tricolore, et toute votre jactance s'évanouira. Je veux bien vous accorder un délai, repartez surle - champ ; allez porter mon ultimatum à votre doge, à votre grand conseil; qu'une détermination soit prise, et quelle qu'elle soit, le sort de Venise sera fixé. Messieurs les sénateurs, votre lâche jalousie a détruit la patrie; vous avez eu peur des grands hommes; vous avez tout fait pour ne pas en avoir. Hé bien! apprenez que les États se perdent par les
286 BO:>îAPAIlTE
hommes faibles, et que les génies sont les seuls qui savent les soutenir. Vous avez rempli le monde de votre gloire militaire ; vous ' étiez alors honorés et craints; aujourd'hui qu'on vous sait incapables de vous battre , on vous baffoue, on vous méprise. Adieu. »
Ce fut avec ces vérités dures et cruelles que le général Bonaparte les congédia. Lorsque les trois patriciens se trouvèrent seuls, ilss'entre-demandèrent ce qu'ils devaient faire dans la circonstance.
— « Nous taire, dit le sénateur Da Ponte , accuser les Français d'un tour de passe-passe; certes les inquisiteurs ne nous démentiront pas.
— a Convenez pourtant, répondit le signor Lando, que ces seigneurs les Trois wo\x^ ont bien mal à propos compromis. iSe convenaitil pas mieux qu'Us nous eussent fait part de leur ruse de guerre , nous eussions peut-être sauvé la vie à ce pauvre diable... Mais qui l'a trahi? Quoi! le tribunal des Trois n'est plus
assuré du secrel de ses délibciations; ceci annonce réellement un siècle de décadence.
— « Signori, dit alors Pesaro, vous oubliez que je dois au sérénissime prince, au collège et au conseil des Dix, un rapport exact de mon ambassade. Je ne peux leur laisser ignorer le fatal incident de Piédro Marni , pas plus que la demande expresse des trois inquisiteurs d'Etat, comme victimes expiatiores.
— « Ce sera une étrange séance que celle où l'on entendra de pareils aveux. Prenez-y garde, provéditeur, les Trois peuvent à l'avance vous empêcher de jeter ainsi leur nom en proie à la vengeance populaire.
— « Et, en ne le faisant pas, nous exposons le destin de Venise elle-même.
— « Mes amis, dit le sénateur Da Ponte après un long repos, il est douloureux, pour nos cœurs vénitiens, de voir se réaliser cette prophétie populaire , dont -nos nourrices nous bercèrent dans notre e^ifance.
288 BONAPA.RTE
— « Qui l'ignore? qui ne l'a pas entendue en ses méchantes rimes?
Quand saint Marc de sa grotte partira...
Je tremble qu'il ne liâle son voyage, et certes ce sera de concert avec nos quattro bei cavalli ; car les Français ne négligeront pas....
— a Tout pourrait s'accommoder, dit Pesaro.
— « Oui eccellenza, en cédant à la ciladinance; j'aime mieux périr avec celle-ci que de souffrir que celle-ci remporte sur nous la victoire.»
Dans ce moment, et comme l'ambassade attendait des passeports pour se remettre en route, un cameriere de Pesaro vient le prier d'accorder une audience à une jeune Yéuitienne.
— « De Venise, dit Pesaro, des lagunes, du Lido, soit, même de Chioya, de Malamocoj
ET LE DOdt. 9.89
enfin de Mestre; mais, si elle vient, de lerre ferme, nous ne devons [)as nous en mêler.
— « C'csl de la reine brillante de l'Adriatique.
— 1( Hé bien! qu'elle vienne. Je gage,Signori, que nous allons voir une folle créature dont le cœur, sans patriotisme, se sera laissé tromper par quelque brillant sous-officier français, w
Anella Marni entra, et d'autant plus belle, plus séduisante, qu'un violent désespoir l'égarait. Dès qu'elle eut reconnu le costume vénilien, devinant la suprématie de Pesaro à la couleur de sa robe, elle se mit à genoux, et, d'une voix déchirante :
— " Eccellenza! s'écria-t-elle , est-ce vous qui avez conduit mon frère à la mort?
— «Je ne suis coupable de ce crime ni devant Dieu ni devant les hommes, répondit Pesaro; et, sivousêtes, commej'ai lieude le croire, la sœur de l'insensé qui, me compromettant, s'est mis à ma suite afin de se faciliter ce forfait odieux, vous rendrez témoignage que je ne I. 19
•290 «ONAPARTE
le connaissais pas lorsqu'il est entré à mou service.
— « Est-ce donc la coutume aux patriciens de Venise d'abandonner ceux qu'ils ont mis en jeu ?
— « Sais-tu ce que tu dis, jeune fille, repartit le sénateur Lando qui, dans la sévérité de l'étiquette vénitienne, tutoyait les citladine.
— « La seigneurie est-elle responsable des mauvaises idées d'un de ses sujets, ajouta le patricien da Ponte? jamais elle n'a demandé au poignard d'un bravo un acte qu'elle ne pouvait vouloir que de la justice.
— « Le conseil des Trois pourtant ne démentira pas ses actes , répliqua Nella avec plus de véhémence que précédemment; un de ses membres est venu trouver mon frère, et, à deux fois, il a marchandé avec lui ce coup de poignard que maintenant on nie. Je sais tout, je ne cacherai rien. »
Pesaro, lui prenant la main avec affection :
— « Pauvre créature, dit-il, la politique a
ET Li: DOGE. agi
des mystères que tu ne peux comprendre; tu es Vénitienne, n'est-ce pas?
— « J'en ai pendant vingt ans tiré ma gloire.
— « Hé bien, si Iti accuses ton gouvernement d'avoir mis ton frère en jeu , tu perds Saint-Marc, et Venise deviendra une province autrichienne.
— a Et, si je me lais, mon irere mourra sans vengeance et chargé d'accusation.
— « Tanière ne t'a-t-el!e pas toujours dit: Siamo Fenizia/u e poi crisiiani [nous sommes Vénitiens et puis cathohques\
— « Chaque malin, avant de commencer ma prière, j'avais à faire cette profession de foi, et jamais je n'y ai manqué.
— «Hé bien, puisque, fille de Saint.Marc, tu es à Venise, avant même que d'être à Dieu , je te commande, au nom de tes deux mères, de nos lois, du lion ailé et des ossemensdu grand martyr, d'ensevelir dans le secret ce que tu peux savoir.
— « Et je laisserai mourir mon frère!
292 BO]\ APARTE
— « Pour sauver tous tes autres païens, les concitoyens. »
Sur ces entrefaites, un sous-officier français se présenta.
— « Le général Bonaparte, dit-il, consent à recevoir la jeune fille qui lui demande audience. »
Les trois patriciens frémirent, consternés. Pesaro, d'une voix fortement accentuée, s'adressant à Nella qui sortait:
— « Zitella, cria-t-il. siamo Veniziani c put cristiani. »
La sœur de Marni baissa la tète, ne répondit pas , et le geste dont elle se servit put être diversement interprété; aussi le chef de l'ambassade soupira :
— « Eccellenzi , nous sommes perdus.»
Et, précipitamment, ils s'agenouillèrent
afin d'obtenir de Dieu le pardon pour leur chère patrie. Le fanatisme religieux provenait en leur cœur de l'exaltation politique.
— « Par la morbleu , la divine créature! ne put s'empêcher de dire Junot à la vue d'A-