FT II- DOGE
nella parcourant ù'im pas lent la galerie où s'était passée naguère la scène principale, et qui précédait le cabinet du général; celui-ci se tournant vers son aide-de-carap :
— «Vingt-quatre heures d'arrêts, fou, et sur-le-champ.»
JuROt se mord les lèvres, et n'a garde de répliquer ; il salue profondément son chef suprême, et se retire.
— «Qu'elle est belle! dit tout bas le général au colonel Lannes.
— « Je me charge de traiter de ses bonnes grâces pour mille sequins, dit un troisième personnage.
— ■ « Tu en retiendrais huit cents pour toi, tu lui en remettrais cent, et tu lui emprunterais le reste. »
La mine diabolique que fit ce dernier interlocuteur, lorsqu'il fut flagellé de cette sanglante plaisanterie, montra combien elle avait frappé juste et fort : peut-être son imprudence l'eîit poussé à une réplique arrogante; mais l'arrivée d'Anella !ui coupa la parole.
— « Qui es-tu , jeune fiiJe? dit Napoléon.
— a Vénitienne, et malheureuse.
— « Que pleures-tu ?
— « Mon frère... ton assassin...
— « Ob', tu es la sœur de ce drôle...
— « D'un homme d'honneur , ferme à tenir ses promesses, et qui, pour se rendre digne de la confiance de ses commet tans, n'a pas craint de braver la mort.»
Napoléon, se retournant vers son aide-decamp et son secrétaire :
— « !N'est-ce pas là le cas d'appliquer le mot de Molière : Où diable la vertu \)a-t-eUe se. nicher '. Tu crois donc que l'on peut loyalement tuer un homme, jeune fille?
(i) Molière se promenait avec Chapelle. Lu pauvre passa, et rlemanda l'aumône. Molièrt-, sans faire attention, lui donne un louis pour un sol. L'indigent reconnaît la méprise, court après noire grand génie , et veut lui rendre la pièce d'or. — Garde-la , lui lut-il répondu. Dieu te la destinait.
Et puis, se tournant vers son ami: — Où diable la vertu va-t- elle se nicher? ajoutat-il.
Pourquoi cette exclamatiou? Le pauvre ne peut-il être
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— « Quand c'est lo métier de l'individu, un soldat, un bourreau, un bravo à Venise, un brigand en Calabre, un pirate grec sur mer. »
Lannes fit la grimace , et BonajDarte se détourna pour cacher son envie de rire. Il dit en français au chevalier sans reproche :
— « Pauvre ami , nous sommes ] loi et moi, rais en bonne compagnie... Ainsi donc tu me tuerais en cas de besoin, Judith vénitienne ?
— « Non, car je ne suis qu'une pauvre brodeuse.
— « Que me veux-tu?
— « Le pardon de mon frère.
— « D'un assassin?
— ce D'un bravo; c'est son métier, et nul, je le répète, ne dira que Piédro Marni n'a pas agi honorablement.
— « Il a vendu ma vie à mes ennemis.
— « C'est son métier.
honnête homme ? il serait trop à plaindre si nécessairement il fallait qu'il fût fripon. Il n'en est pas de la pauvreté comme des loups cerviers.
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— « Et si je iui accordais la sienne, il recommencerait demain.
— « Général , dit la jeune fille avec impatience, faites-le mourir et ne l'insultez pas.
— « Comment?
■ — « En supposant que si vous lui pardonniez, il s'en montrât ingrat.
— « Je voudrais, ma belle enfant, vous accorder sa grâce, je ne le peux; il faut un exemple. Malheur à lui!
— a Général, je n'ai ni père ni mère, je n'ai que mon frère; vous me laisserez triste, orpheline, sans protection.
— ft Bah ! si belle , manqueriez-vous d'amans ou d'époux!
— c( On peut avoir toujours des maris et des galans, nul ne peut me rendre un frère.
— « Son crime est public.
— « Général, la clémence ne sera pas ignorée.
— « Signora, qu'il se recommande à Dieu !» A ce propos qui annonçai une fatale dé-
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lermination, les yeux d'Anella se fermèienl, ses joues pâlirent, elle tomba évanouie sur le plancher. Le colonel Lannes, Bourrienne, s'élancèrent pour la secourir; ils la relevèrent, la portèrent sur le fauteuil du général qui les aida avec une vivacité compatissante. Un papier était sorti de dessous le corset de la gente Vénitienne , Bonaparte l'ayant aperçu à terre, le ramassa.
— « Oh! oh! dit-il, une lettre à mon
adresse cette belle créature craignait de ne
pas m'aborder.... Que me disait-elle. »
Il brisa le cachet , vit l'écriture , et alors :
— ■ « Qu'est-ce qui m'écrit?.... » Il lut ces mots :
« Général , j'expose ma \ ie dans l'intérêt de « la France; est-ce trop attendre de vous que ce le don, en retour, de l'existence de l'insensé « qui va vers vous pour vous tuer? C'est moi « qui vous ai signalé son complot; à ce titre « encore cet homme est à moi ; enfin j'aime « sa sœur: épousera-'-elle le meurtrier de son ce frère!... »
La signature d'un nom bien connu du général Bonaparte imprima à cette mission un cachet d'importance , qui ne permettait plus à la justice française de poursuivre son cours.
Napoléon voyant qu'Anella reprenait connaissance , sortit de son cabinet après avoir parlé bas au colonel Lan nés ; dès qu'il fut parti :
— « Morbleu ! dit le secrétaire, la gente colombe! comme il serait doux de lui faire acheter sa grâce!
— « Je t'entends , mon cher , repartit Lannes; mais celui qui se procurerait ce passetemps le paierait , en retour, de toute l'indignation de notre bourgeois.
— « Tu veux rire , colonel.
— « Je te dis vrai.
— « Oli! cet homme est insatiable, il lui faut tout pour lui : îes victoires et la fortune, la renommée et les jolies filles.
— « Jusqu'à présent raye de ceci la fortune, il n'est encore riche que de sa réputation.
— « Ah! s'il m'avait cru, (jue de millions nous aurions en caisse!
— ce C'est vrai; mais aussi quelle masse de mépris et de souillure.
— « Bah! qu'importe!
Quiconque est riche est tout. Sans sagesse il est sage; Il a, sans rien savoir, la science en partage; Il a l'esprit, l'honneur, le mérite, le sang, La vertu, la valeur, la dignité, le rang.
— « Oui, mais au lieu de se nommer Napoléon Bonaparte, il s'appelle Fauvelet de Bourrienne. »
Pendant ce colloque, Anella avait repris sa force; ses yeux cherchèrent le général. Ne le voyant pas, elle craignit que l'on n'eût exécuté son frère; et tout à coup se rappelant qu'elle n'avait pas remis la lettre qui devait exercer de l'influence sur la volonté de Bonaparte, elle la chercha avec empressement... Perdue... oui, perdue... Quoi! perdue... Ici partit un cri si aigu , si déchirant, que le colonel Lannes , touché de pitié, se hâta de pénétrer dans la
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chambre du général où il l'instruisit du désespoir de ia belle Vénitienne.
Dès qu'il se fut retiré, le troisième secrétaire, très-accoutumé au rôle de feu monsieur Tartuffe, quittant son fauteuil, papelardement s'avança vers la pauvre fille, et lui dit :
— « Mademoiselle , rassurez-vous , le général Bon a parte vous veut du bien.
■ — • a Lui! et il va faire périr mon frère!
— « Non, certainement, etje présume qu'il dépendra de vous de le libérer en entier des fers qu'il porte, car noîre héros s'accommodera du titre charmant de votre esclave.
— « Que me dites-vous. Français? répondit Ânella encore tellement agitée, que sa vive intelligence était paresseuse à comprendre ce que dans toute autre circonslance elle eût enlevé au premier mot.
— a Demandez à le voir, reprit le secrétaire en souriant, insistez même, vous verrez quelle sera sa joie. Si Mademoiselle voulait m'honorer de sa confiance, je me chargerais de
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placer ses fonds, attendu la position brillante dans ]a({uclle Bonaparte vous appellera. »
Pourcelte fois, Anella, instruite, tant parla cynique expression des yeux du Français que par l'intention imprimée dans son propos, devina le piège qui lui était tendu, et, relevant sa télé, répondit :
— « Je ne sais ce que les sœurs en France font pour les frères; mais, à Venise, les frères ne voudraient pas de la vie, si, pour la racheter, il fallait la honte de leur sœur.»