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d'un bravo surpris en flagrant délit et condamné à mort.
Anella, sans réfléchir, avait suivi dans le temple de la volupté son noble guide; mais, dès qu'elle y eut fait quelques pas, la raison lui prouva qu'on ne la dirigeait pas où l'on trouverait son frère; voulant faire relever cette erreur, se rappelant d'ailleurs le sinistre avertissement donné par le troisième secrétaire, elle s'arrêta et dit au colonel :
— « Signor, où allons-nous?
— « A deux pas d'ici, ma mignonne, où le porte-clés nous attend. »
Anella, incertaine, le laissa continuer son cberain, et, se voyant en face d'un portrait en pied du général Bonaparte, que le peintre Âppiani venait de terminer avec toute la supériorité de son divin talent:
— « Grand homme, dit-elle, seras-tu assez malheureux pour avoir des ennemis qui te rabaissent , et cela , jusque dans l'opinion d'une jeune fille. »
L'enthousiasme qu'elle mita prononcer ces I. 20
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mots fit soudainement rougir la belle figure du colonel.
— « De par Turenne! s'écria celui-ci, tu auras menti, Vénitienne, du moins en ce qui me concerne. Non , ce ne sera pas aux dépens de mon honneur que je procurerai des distractions à Bonaparte. Tu veux voir ton frère ?
— « Oui , Signer , je vous conjure de m'accorder celte dernière faveur. Voyez, poursuivit-elle en lui montrant une pendule qui marquait les heures à *ritalienne% nous touchons presque au moment de son exécution.
— «Lui, mourir aujourd'hui, repartit le colonel ; qui vous a débité cet horrible mensonge ?
— « Votre compagnon de tantôt.
— « Je ne m'étonne pas si le diable le visite aussi souvent qu'il le fait; car il est bien
' On divise, en Italie, la journée en vingt-quatre heures, et elles changent de valeur a mesure que les jours alongeut ou diminuent. C'est un usage très-incommode pour \o forestière (l'étranger).
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digne de posséder son amitié. Rassurez-vous, belle enfant, on n'exécute pas chez nous à moins d'un cas flagrant; votre frère s'y est exposé. Mais, puisque Napoléon n'a pas ordonné subito son supplice, il y a des formalités maintenant à remplir.»
Ceci, quoique ce fût peu de chose, ranima la jeune fille qui, le péril éloigné, retomba dans sa timidité naturelle; aussi, avec moins de véhémeiice, elle insista pour obtenir la faveur qu'elle réclamait.
— cf Vous tenez donc beaucoup à consoler ce pauvre diable ? il va vous faire pleurer.
— « Le temps de verser des pleurs nous manquera.
— « A quoi t'amuses-tu, Lannes? dit d'une voix mécontente le général en chef qui eiitr'ouvrit la porte d'un boudoir voisin.
— « M'amuser, général; le divertissement est mince. J'aime mieux te servir sur le champ de bataille qu'à la manière de ton secrétaire. Cette donzelle, d'ailleurs, vaut mieux que nous tous ensemble; car elle est capable
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de préférer la iiioil: au plaisir de te faire passer le temps. Je voudrais que tu eusses entendu ce qu'elle vient d'adresser à ta portraiture.
— «Et ce que je dirai au grand Napoleone lui-même, ajouta Anella en se précipitant aux genoux du général, au nom de sa femme, de sa vénérable mère, de ses sœurs, dont sans doute il ne voudrait pas le déshonneur.
— Sotte, niaise, repartit l'interpellé en riant, avais-tu besoin d'introduire ici madame Lœtitia. Oh! maintenant qu'elle t'a placée sous sa sauve -garde, tu pourrais, en vivandière, parcourir toute l'armée, que nul n'oserait te dire plus haut que ton nom. Que veux-tu? voir ton frère? soit.
— « Et sa grâce , grand homme ?
— « C'est beaucoup.
— (c Dieu n'est grand que parce qu'il pardonne.
— « Tu vas m'intéresser à faire comme Dieu... Qu'en pense le colonel?
— a Moi, général, j'ai toujours regardé.
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sauyé cle mon sabre, celui que je n'ai pas couché provisoirement sur le champ de bataille.
— « Je ne peux donc faire mieux que mon aide-de-camp. Allons, va voir ton frère, ramène-le-moi, et, s'il consent à être sage... on s'entendra avec toi sur ce point... N'appelle pas madame Lœtitia, zitella Vénilienne, je te jure qu'il ne t'en coûtera que deux baisers, un pour ce compère qui n'en donnerait pas sa part, et un autre pour moi, que séduit le coloris des joues par delà vos lagunes.»
Anella, avec une vivacité charmante, s'approchant de Bonaparte, s'inclina devant lui en posant ses mains dans la sienne; lui, en même temps , appliqua un long baiser sur son front, et, ayant enlevé de dessus une cheminée voisine une riche chaîne d'or de travail vénitien, la passa au coude la belle et confiante fille, en lui disant :
— « Accepte ceci, c'est du fruit de ton pays, de ce pays d'où viennent les stylets de verre, et...
— « Et les cœurs aussi, général , qui doré-
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navant se placeraient entre le tien et un autre poignard. O mon Dieu, tu es mon second frère. E vwa JSapoleone il grande !
— « Oui, vraiment, vive le grand Napoléon! dit I.annes enchanté du dénoiinaent gracieux de cette scène pénible; mais, mademoiselle Anella, un proverbe dans mon pays dit des bonnes choses, qu'on n'en donne pas sa part aux chiens : un baiser m'est dû. »
Anella, la physionomie riante, les bras ouverts, courut à lui; et, tandis que le colonel baisait ses joues si fraiches, elle posait naïvement ses lèvres vermeilles sur les yeux ëlincelans du Tancrède français.
— « Maintenant, à mon frère, dit Anella. Adieu, général; il y aura des cœurs qui vous chériront à Venise. »
Un signe de la main, un mouvement de la léie, un sourire bienveillant, formulèrent la triple réponse de Bonaparte. Le colonel, donnant en pleine galanterie son bras à la jeune fille , la mena hors de Tapparlement.
Le général en cliel ayant voulu , dès le prin-
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cipe, disposerde son prisonnier, l'avait retenu dans le palais Serbelloni, afin que la justice civile du pays et de France, et celle prévôtale de l'armée, ne s'en emparassent point; ce qui plus tard eût compliqué les difficultés. Il lui fit donc ouvrir une salle basse, dont les fenêtres étaient grillées avec d'énormes barres de fer. Plusieurs portes, effrayantesparleur épaisseur, inspirèrent à la zitella Vénitienne, une mélancolie que ne diminua pas le chant bizarre auquel, dans ce moment, Piédro prétait une sauvage harmonie , par la manière dont il le psalmodiait. Cet effet extraordinaire influa pareil sur le colonel français qui , de sa forte main , suspendant la marche précipitée d'Anella, voulut ouïr, jusque dans son dernier couplet, cette étrange chanson :
ROMANCE. 'iH'^-yiq À Sm'lti'l ., l;!;-;) fîfi-jcl (iii'Ci
Rions, chantons, Jiaskbnsla vie '"-'^ .*''•' Dans les jeux et dans les festirisff "'"^''^ '' '
0 12 r.OA' APARTE
Au doux plaisir tout nous convie , La gaîté nargue les destins.
Accourez, menades jolies , Venez, vous régnerez ici.
J'ainje l'amour et vos folies ; Mais un poignard me plaît aussi.
Tète à tête , sous un ombrage , J'aime à fouler le vert gazon; J'ai du plaisir à voir l'orage Gronder au bout de l'horizon.
J'aime de joyeux camarades Au front exempt de tout souci, .l'aime de nocturnes aubades; Mais un poignard me plaît aussi.
J'aime l'aurore éblouissante Assise sur un char dfi fleurs ; J'aime de la rose naissante Le parfum, les fraîches couleurs^ J'aime le bon vin , qui réveille La vigueur du vieillard transi; J'aime le miel pur de l'abeille; Mais un poignard me plaît aussi.
J'aime à guider l'esquif fragile Sur un lac, vers un bord riant; J'aime à presser l'élan agile D'un beau coursier de l'Orieut.
Des lâches enfin, vil modèle , En rougissant, jff dis ici
l'T LE DOGE.
Que j'aime une amante inûdèle; Mais un poignard me plaît aussi.
A demi-voix , tapi dans l'ombre , Un jeune Grec chantait ces vers; Lorsque , sur un bocage sombre , Ses yeux ardens restaient ouverts. ..
Soudain il blasphème , il s'élance...
Cri de mort répond à son cri; Et puis, quand il fuit en silence , Il n'a plus son poignard chéri.
Cette romance était familière à la Vénitienne ; Piédro l'affectionnait particulièrement. Il avait l'habitude de la chanter au moment où il allait tenter une nouvelle entreprise; elle présuma que son frère, se croyant près de sa dernière heure, en faisait comme un testament de mort. I^e colonel Lannes trouva piquant ce rapport entre un bravo et cette romance du poignard; aussi voulut-il attendre que le prisonnier en eût débité tous les couplets; elle était, d'ailleurs, chantée avec un goût infini, une expression parfaite et qui touchait l'ame.
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Lorsque les derniers sons se furent perdus dans les airs :
— « Parbleu ! s'écria le militaire français, j'aurais eu du plaisir à le sauver, par cela seul
que j'en avais eu à l'entendre Allons, que
la cage soit ouverte. »
Il appela Valmy.
— et Valmy ! arrive donc.
— « Là... là... tout à la douce, mon colonel, à la douce ; on dirait, à votre im'patience, que vous entendez ronfler le premier coup de canon de cette bataille surprenante où nul ne fut tué, où l'on ne fit que dépenser de la poudre... Oli! Valmy, la grande affaire!.... vive Valmy!...
— « C'est, dit le colonel à Anella, le gardien de votre frère; ce pauvre diable n'a vu que la bataille de Valmy , ou plutôt la canonnade qui a usurpé ce nom ; depuis lors sa faible intelligence, séparant de sa caducité, n'a plus parlé que de Valmy; et, nuit et jour, il nous fatigue en nous jetant aux yetix sa'vititoire chérie. Il ne cesse de boire, et, réel-
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lement, je crains qu'il ne nie reconnaisse pas; et, en conséquence, se refuse à me remettre le prisonnier... Vahny, mon brave, mon doyen de chasseurs...
— « Là... là... on y va... J'achève m:i dernière bouteille, puis je ne vous demande que le loisir de dormir pendant une heure et puis je suis à vous,
— « Une heure! dit Anella peinée.
— « Le fol ivrogne en serait capable; employons les grands moyens... Valmy, c'est de la part du général Bonaparte.
— c( Oh! me voilà, s'il avait commandé à notre belle bataille... Oh! la magnifique canonnade... pon pom... pata pala pom... pon pon... pom pom... pata pon... pata pon... »
Enfin la première porte s'ouvrit. Le héros de Valmy, dans toute la tenue sévère du costume, apparut; il porta soudainement la main qui tenait les clés de la prison à son bonnet de police rouge; il le fit si malencontreusement, qu'il se donna sur les dents et le nez un rude coup de clés.
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• — « Mille millions de Yalmy! nom d'un tonnerre! je souffrirai que ces coquins de
Prussiens.... Les voilà! ils sonl au moulin
Passons derrière... Pon... pala pon... para pata pon... pala pon...
— « Le malheureux est ivre-mort, dit Lannes, je gage qu'il va tomber tout endormi. »
Comme le colonel prophétisait, Anella, par bonté d'ame, essayait de soutenir l'invalide: ce ne fut pas sans besoin, car, peu après, il chancela, trébucha, et les quatre mains se réunirent pour coucher sur le pavé de marbre , à carreaux blancs et noirs, le vainqueur des Prussiens et de l'Autriche, incapable d'ailleurs de défendre les clés confiées à ses soins; Lannes les prit de sa main, entra dans l'intérieur de la prison , ancienne orangerie ; il appela, nulle voix ne lui répondit.
— « Quoi! pas un sous-concierge, pas un aîguasil.... et le prisonnier où serait-il. »
Le colonel chercha, ouvrit deux autres portes, et enfin pénétra dans la dernière où Piédro devait être... Il n'y était pas... Une
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odeur suave embaumait l'air d'émanations peu ordinaires en lieux pareils; une fenêtre immense , forcée dans la partie inférieure , avait été brisée , et , par cette ouverture, le ou les captifs avaient pu s'évader; ils l'avaient fait, c'était positif, aucun n'était demeuré pour fournir les renseignemens, mais»ils ne pouvaient être loin, puisque, naguère encore, un d'entre eux chantait.
Le colonel, très en colère de cet événement, dit peu de chose à la jeune fille et courut donner l'alarme. Ànella, charmée de savoir son frère libre, ne doutant pas qu'il ne se hâtât de revenir à Venise où il serait seulement en sûreté, se résolut à y rentrer aussi soudainement. En conséquence, n'ayant plus rien à faire au palais Serbelloni, elle se hâta d'aller retrouver la vieille compatriote qui, la nuit précédente, lui avait donné l'hospitalité.
Dès que celle-ci la vit, elle leva les mains vers le ciel, et , d'une voix aigre :
— « È viva san Marco ! s'écria-t-elle , sais-tu, Nella , noire bonne fortune? le divin évangé-
liste est venu lui-même ouvrir le cachot de ton frère, et en plein jour. »
Après ce début, cette femme conta que Piédro, près de mourir, chantait ce qu'il appelait sa chanson de mort, lorsque saint Marc lui était apparu dans le jardin. Il en avait reçu un levier , ♦avec lequel lui, Piédro, s'était exercé à forcer une fenêtre. Le saint après le conduisit dans le jardin, et , l'ayant f^it passer sous une voûte humide , lui avait dit de ne jamais nardonner aux Français.
Piédro , hors de lui , sans savoir ce qui se passait , venait de traverser la ville et de se réfugier d'abord chez la narratrice; là, ayant pris daulres vètemens, il en était parti, il y avait moins de dix minutts, avec le fils de l'hôtesse qui s'était chargé de k* ramener à Venise par la chaîne des i.iOJitagnes des Lacs. Piédro avait appris avec joie que sa sœur était venue à son aide; il la conjurait de ne pas revenir vers ÎNapoléon (il ignorait ce qui s'était passé;, de ne pas le solliciter davantage, puisque lui, Piédro, n'était plus en sou pouvoir;
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mais de s'en retourner à Venise sans retarder d'un instant. Ses camarades, venus avec l'ambassade, se chargeraient de ramener Ânella.
A mesure que la vieille Vénitienne parlait, la gente zitella se remémorait cette vapeur odoriférante qui l'avait saisie ainsi que son conducteur, à leur entrée dans la prison de I*iédro : c'était, pour Nella, le certain témoignage de l'intervention du saint protecteur; elle attribua, en outre, à celui-ci la clémence de Bonaparte; aussi, tombant à genoux, elle pria d'abord avant de prendre à son tour la parole et deraconter des événemensqui confirmèrent sa concitoyenne dans la persuasion que saint Marc n'abandonnerait jamais sa chère république.