‹ Bonaparte et le dogeChapitre 19 sur 21 · UN ROI TITULAIRE · texte numérisé non relu

UN ROI TITULAIRE

Da raug que j'ai perdu l'auguste majesté Même dans le malheur garde sa dignité.

Sapor, acte V, scène dernière.

(Tragédie inédite reçue aux Français

le l8 aoiit 1819.)

C'ÉTAIT à Véroniie, dans un des beaux palais construilsavec un goût si exquis par le célèbre Palladio. Une salle véritablement royale par la majesté de la décoration , par la munificence de son ameublement, de ses

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peintures, reureiuiait en ce moment une compagnie choisie, mais étrangère de tput point aux mœurs , aux usages, à la société des Véronais. Il y avait là des hommes en habits de cour à lamode française, richement brodés et pailletés; leur chevelure poudrée à frimas était dressée avec une perfection slupenda (étonnante); des manchettes, un jabot de fin point d'Angleterre ou de Bruxelles, relevaient le luxe du linge en toile de Hollande; les souliers à boucle avaient des talons rouges.

Certains de ces seigneurs étaient décorés de l'ordre du Saint-Esprit au large cordon bleu onde clair; de celui de Saint-Louis, remarquable par le rouge éclatant du ruban qui soutient la croix héroïque; enfin certains apportaient encore plus d'orgueil à se parer du cordon vert de l'ordre de Saint-Hubert.

Vers la place où aurait dû être la cheminée, et où l'on rencontrait un vaste brasier en argent massif, un autre personnage était seul assis, habillé d'un frac bleu chargé de deux grosses épaulettes d'or; il portait , par des-

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SOUS, l'ordre du Saint-Esprit, rsi; cordon duquel était attachée une croix deSaint-Louis.Sur sa poitrine, où brillaient trois plaques rivales, jouait le collier d'or de la Toison espagnole; d'amples hauts de chausses à la Suissesse dérobaient la conformation maladive de ce personnage si hautement placé dans l'estime publique ; des guêtres de velours , tantôt noires, tantôt violettes, empêchaient aussi qu'on ue vit trop complètement son infirmité; il appuyait ses mains, cachées sous des gants d'Espagne singulièrement parfumés, sur une canne en jonc marin à pomme d'or et garnie d'un cordon de rubis; à son côté, sur un tabouret, reposait son tricorne garni d'une plume blanche.

Là, était le duc de La Vauguyon qui, pour rendre plus exacte sa ressemblance avec* S. M. T.-C. le roi Louis XVlil , se dandinait sur ses deux jambes. H eùl bien voulu obtenir la faveur si;:;nalée dont jouissait le comte d'Avaray, de se vêtir des mêmes étoffes que le roi , et coupées sur le même modèle. Le

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coinle d'Aval ay, homme d'honneur et de grâce, lâchait de dissimuler son crédit; il savait que c'était le moyen de le maintenir auprès de son maître. Les ducs de Fleury et de Villequier faisaient là les fonciions de premiers genlilshommes de la chambre ; le cardinal de Monlmorenci, vénérable par ses vertus, s'y montrait au litre de grand aumônier de France ; les barons de l'iachelendenn , de la Chapelle, composaient les sommités de celle réunion.

Le roi venait de recevoir une lettre; il la lisait avec une attention extrême. Un profond silence régnait autour de lui... Quel était ce roi qui faisait son carnaval à Vérone; c'était le frère de l'infortuné Louis XVI, l'oncle de l'enfant- roi mort dans les fers; Monsieur, lui-même, comte de Provence, naguère régent pendant la captive minorilé de son neveu : maintenant, il trônait à l'écarr, caché dans un coin de l'Europe, oublié de ses sujets, mal soutenu de ses frères les monarques; il devait taire en public ses chagrins, dissimuler les afleclious de son ame.

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Venise avait osé lui accorder un asile; c'était iDeaucoujD. Venise se rappelait avec orgueil que le grand roi de Pologne et de France, Henri III, traversant ses Étals, avait daigné consentir à inscrire son nom sur leur livre d'Or, et par là, en quelque sorte, semblait se confondre avec ses patriciens parmi cette famille de rois si ancienne et si étendue

Venise, donc, avait ouvert ses frontières au roi titulaire de France; tandis que ses parens de Parme, de Turin, de Modène, de Florence et de Naples, que le pape même, avaient reculé devant la crainte de déplaire à la révolution sanglante de France, et éludé la demande d'asile de Tinfortuné Louis XVIII.

Tranquille à Vérone , il avait prié tous les souverains de l'aider à remonter sur le trône de ses pères ; de vaines promesses l'ayant aveuglé, il se flattait d'atteindre à son but, .lorsque tout à coup Bonaparte , descendu dans les plaines de la Lombardie , le fit trembler. Il s'attendait, d'un moment à l'autre, à

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être contraint de fuir devant, ce jeune victorieux; il aurait voulu que Venise se ralliât à la coalition marchant en armes contre ces républicains.

Le roi acheva la lettre qu'il lisait, et, relevant la tête ;

— «Hé bien, Messieurs, dit-il, aucun de vous ne me demande des nouvelles de Paris ?

— « On recevra avec autant de respect que de reconnaissance ce que le roi voudra bien nous apprendre, dit le duc de Villequiers.

— « Vous saurez donc qu'une fille de bonne lignée va quitter la France pour venir partager mon exil.

• — «Une fdie!

— « Qui est-elle ?

— « Mademoiselle de Montmorency ?

— « jMademoiselle de Rohan ? dit un autre.

— « Non, Messieurs; puisque vous ne devinez pas , je suis obligé de vous nommer madame Royale. )> ,

A ce nom glorieux et si chéri, un cri solennel s'éleva; en osa, oubliant la sévère éti-

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quelle , battre des mains. Quoi! l'on verrait revenir l'ange du malheur, la consolation

d'une auguste infortune Les assassins de sa

famille peuvent-ils consentir à nous la rendre teinte du sang de ses parens; ne craignent«ils pas que sa présence ne porte les monarques de l'Europe à venger les auteurs de ses jours.

— ce Ils voulaient tous l'ëpouser; le moindre général ou tribun se met sur les rangs. Chaque jour une nouvelle combinaison est présentée, et, dans le but unique de déjouer une usurpation , la jalousie de ces petites gens a décidé que ma nièce serait renvoyée de France.

— « Et sans doute elle rejoindra le roi , dit le duc de Yillequiers.

— « Mais non délivrée par les négociations de l'Autriche, elle s'en ira d'abord à Vienne remercier ses parens maternels; puis je présume qu'elle me reviendra, à Uioins toutefois.... »

La poite du salon s'ouvrit; un valet de chambre, Peyronnet, qui accompagna Monsieur dans sa fuite, vint mystérieusement pré-

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venir ie roi (|iie le patricien Moncenigo, gouverneur de Véronne au nom de sa seigneurie, demandait l'honneur d'être admis à rendre ses devoirs à sa majesté ; sa requête polie fut accordée.

Le provéditeur Moncenigo parut; jeune encore, il ajoutait à son puntillo par l'ampleur de sa perruque et de sa robe. Marchant lentement, craignant de paraître, il soupçonnait partout la présence d'un espion des trois inquisiteurs d'État; il aurait bien voulu dominer dans la cour rétrécie du roi titulaire de France ; mais la majesté du maître et la superbe légèreté des courtisans y mettaient des obstacles invincibles.

Il avança en saluant obliquement; il parla presqu'à voix basse, et, dès que sa majesté très-chrétienne eut daigné le questionner sur sa santé, il répondit en homme charmé d'établir la causerie sur le point capital : le voilà prêt à tenir le cercle au courant de la gravité du rhume qui désolait Véronne.

— « OÙ en êtes-vous, Messieurs, delà guerre? dit négligemment le comte de La Châtre.

— «La guerre, Monsieur, repartit Moncenigo tout épouvanté, mais nous sommes en pleine paix avec nos bons alliés les Autrichiens et les Français.

— • « Les Français ! allons , vous voulez rire excellence; vous êtes en pleine guerre avec nos rebelles vassaux.

— «Messieurs, hier un traité de paix a été signé entre les deux sœurs de Paris et de Venise.

— «Sans consulter le roi? dit fièrement le marquis d'Avarays.

— « Aussi avais-je mission d'en prévenir Sa Majesté.

— « Quoi , Monsieur, d'un fait accompli !

— « Sire, la prudence!

— « Et les égards ?

— « Ah! Sire, Venise est bien à plaindre, et Votre Majesté...

— « Hé bien, Monsieur?

— « Est son nieilleujr ami avec lequel , à ce litre, on se gêne moins.

— « J'entends; afin, de lui nuire mieux... Quoi, la paix... et des conditions....

— « Je les ignore ; elles seront toujours honorables pour Venise. »

y Ici M. Peyronnet rentra, et de nouveau il 'parla au roi qui, s adressant au provéditeur :

— « Monsieur, savez-vous ce que me veut le marquis Carlotti, qui était chez moi, il y a deux heures.

— «Je... je... l'ignore.,.. Sire, balbutia le Vénitien ?

— «Qu'il entre. »

De Carlotti se présenta pâle , abattu , consterné même; le roi le regardant :

— « Qu'avez-vous , marquis? votre famille a-t-elle été frappée de quelque malheur?

• — « Non , Sire.

— « Alors pourquoi votre retour prochain ?

— « Je... voudrais parler au roi et sur-lechamp.

— « Monsieur, le roi de France accorde des

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audiences à qui il lui convient , el quand il lui plaît.

— (' Porteur des volontés de la sérénissime république....

. — a Je ne m'étonne plus de votre paix avec mes sujets rebelles, dit le roi en se tournant vers Moncenigo, puisque les nobles de terre ferme sont mêlés à vos négociations. Allons, marquis, je vous en félicite, ajoutez cent mille ducats , et l'on vous inscrira sur le livre d'Or, parmi les patriciens monarques.»

Moncenigo aurait préféré être en présence de Satan , qu'exposé à entendre de pareils sarcasmes ; il tâchait de bayer aux corneilles ; mais le moyen avec un roi qui, à mesure que le nouvel envoyé parlait bas, élevait, lui, sa voix de tonnerre? Il continua, voyant le silence opiniâtre du provéditeur :

— « Achevez, oui, achevez, M. le marquis de Carlo tti.

— «Je désirerais que le roi voulût m'entendre sans témoins?

— « Cela est impossible, répondit Louis

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XVIII, après un peu <Ie réfioxiou; rello chère noblesse a tout perdu , il ne lui reste que ma confiance, je ne la lui enlèverai pas... Vous pouvez continuer, marquis.

— « lié bien, Sire, la sérénissime répulilique craignant l'approche des Français, et remplie d'amour à l'encontre de Votre Majesté, vous demande , vous prie, vous conjure de songer à votre sûreté. Véronne vous sera désormais périlleux, et elle pense que le meilleur endroit où vous pouvez vous rendre est l'armée des émigrés.

— «Mais.... quoi.... dit Louis XVIII, vous ai-jebien entendu , marquis de Garlolli? Venise me chasse.... me chasse, vous dis-j'e.... Elle.... a un roi de France et malheureux.... Honte à jamais à cette ville lâche et ingrate qui n'a des amis que parmi ceux qui la font

trembler! Elle me renvoie.... me jette à la

porte.... Soit, je sortirai; j'aurais trop d'humiliations à supporter que de solliciter les pantalons, vos maîtres. Excusez-moi, provédileur Moncenigo.mais, en vérité, l'injure est si

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atroce, si neuve.... elle place le fils de Louis XIV dans une si abominable position... Sortez, provéditeur. Je ne vous chasse pas, ne le croyez point, ce serait une trop pauvre vengeance; mais allez dire à votre grand conseil qu'en partant, j'exige deux choses : la première, que Ton raye du livre d'Or la maison de Bourbon qui, en daignant s'associer aux vôtres , en avait si prodigieusement augmenté la gloire; la seconde, que l'on me rende l'armure que mon aïeul Henri IV donna en signe d'amitié à cette république aujourd'hui si oublieuse de ce qu'elle nous doit.»

Le marquis Carlotli, confondu de cette ferme réplique, se mit maladroitement à balbutier des excuses; le roi l'interrompit :

— « Allez, Monsieur, dit -il, allez porter mes paioles à vos maîtres, et ne vous chargez pas de les justifier. »

Ceci fut débité avec une majesté si imposante, que le gentilhomme véronais se retira tout consterne; dès qu'il fut parti, le provéditeur Monceniso l'avant devancé ;

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— « Que vous semble, Messieurs, dit le roi, de cette audacieuse mission? Quoi! sans me prévenir d'abord secrètement et par l'intermédiaire d'un haut dignitaire, on se sert d'un simple noble de terre ferme, c'est-àdire de moins que rien; selon la superbe de ce patricial orgueilleux , Dieu veut que je boive le calice jusqu'à la lie. »

Le comte de La Chaire demanda où le roi se retirerait.

— « Là où je devrais être , Monsieur, avec mes fidèles émigrés ; je prendrai part à leurs fatigues, à leur bravoure, à leur gloire. Il me tarde de les rejoindre : surtout ne prolongeons pas notre séjour dans cette odieuse cité. »

Le roi, de retour dans son cabinet, et ayant devant lui un portrait d'Henri IV, écrivit en ces termes à S. M. l'empereur d'Allemagne :

«Monsieur mon Frère,

« Demain, je quitte Véronne; la seigneurie «1 de Venise s'est lassée de l'hospitalité qu'elle

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« accordait à un roi proscrit; elle cède à la « peur : ainsi me voilà de nouveau sans asile. Cl Votre Majesté m'en accorderait un sans « doiite dans ses Etais, mais je ne pourrais « l'accepter; le roi de France doit être avec « des Français. L'armée du prince de Condé « est renforcée de braves et de dévoués; je « vais aller les rejoindre : je veux partager « leurs fatigues et leur gloire, et j'espère, par « ma conduite, m'acquérir leur estime et « leur amour.

« Monsieur mon frère , vous approu- « verez ma résolution ; elle est fondée sur tant « de causes, cpie la moindre suffirait pour la « juslifier. Je m empresse de vous en faire « part. Je suis , etc., etc. »

Le noble monarque se mil à recoiiimencer sa vie aventureuse. Quittant le terriloire vénitien, il secoua la poussière de ses pieds en marque d'indignal on, de njépris et de veni^eance; les Véiunais attachés à celle haute inioiiuuc en la voyant sorlii de leur ville.

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se mirent à ciier : Les Dix s^eii vont. Et celle fois , la puissance de la Vénélie périssait à tout jamais. On ne sauve ni un empire ni soi, avec des làclielésj il faut du génie et de l'énergie, et la conduite des gouvernemens en est toujours de plus en plus dépourvue.

Le roi saluait familièrement les bourgeois elles gentilshommes. «Messieurs, dit-il àceuxci, allendez-vous, à dispataîlre; soil comme sans-culottes, si Bonaparte vous incorpore à sa république milanaise; soit que, par compensation des Pays-Bas, il fasse de vous des serfs autrichiens. »

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