‹ Bonaparte et le dogeChapitre 20 sur 21 · L'ORAGE · texte numérisé non relu

L'ORAGE

il e?t rare qu'âne coiiTulsion de la uature ue précède pas les bouleverse»

meus d'uu Etat.

Sagesse des Orientaux.

Le jour baissait ; l'air, coloré de pourpre et de vert étincelant, présentait l'aspect d'un ciel extraordinaire. Du côlé des atterrissemens du Pô, des nuages épais et noirs montaient avec lenteur de l'horizon ; leurs bords paraissaient dentelés, découpés bizarrement et garnis

BOWAPARTl-; ET LK DOGE. 3^']

d'une frange élincelante d'or pur, éclatant. Du sein de ces vapeurs menaçantes partaient de temps en temps des éclairs livides ou ardens ; on y entendait le sourd roulement de la foudre.

Du côté opposé, et là où s'élevaient glorieusement les cimes âpres, abruptes, déchirées des montagnes de la Grèce, de la Dalmatie , des bouches du Cattaro, des Monténégrins, l'atmosphère resplendissait encore de toute la magnifique pompe du soir. Tant de clartés, de lumières ruisselantes contrastaient péniblement avec les teintes rembrunies du couchant, et, au milieu de la céleste voûte et vers le midi , de plus en plus l'espace éthéré se maintenait dans cette chaude nuance de rouge embrasé et de sinople éclatant.

Celte triple division de l'air étonnait. On voyait des oiseaux de mer aux ailes blanches ou grises, les goélands, les alcyons , étendre leurs vastes ailes , raser la face des flots , pousser de tristes cris et présager ainsi la tempête nocturne; les innombrables pigeons, hôtes

hardis du palais, du ciel de Ja vieille basilique des Procuraties, as aient fait leurs dernières évolutions.

Un bruit étrange gronda sur Venise; tous les yeux de ses habitans, soit qu'on fût en masque, soit en gondole, ou aux fenêtres à ouïr une sérénade, ou sur une place à entendre débiter un sermon , se levèrent vers le ciel pour jouir de ce spectacle effrayant et pour calculer d'où provenait cette rumeur de menaces et d'effroi!.. Un autre sifflement plus

aigu eut lieu On vit des nuages, du Pô,

s'élancer avec une vitesse désespérée et couvrir rapidement les brillantes étoiles, parure éblouissante de l'Orient.

Bientôt les fureurs du vent , les rugissemens de l'Auster, ces tumultes effroyables et sans explication (jui surgissent de la région moyenne, les éclats multipliés de la foudre, le déploiement des éclairs, les cris affreux de la tempête , ces huslemens surhumains que l'on ouït sans les concevoir , et puis des tor-

rens d'eau mêlée de grêle lombèient impélaeiiseiiient.

Ce fut un conflit horrible que cette mêlée épouvantable des vents, de la foudre, des éclairs et de l'eau ; que ces illuminations terribles succédant à des ténèbres funestes; que ces calmes momentanés précédés ou suivis de coups pressés du tonnerre; ces voix Vialetantes de l'ouragan. Lne grosse vapeur dense, noire, opaque, descendit snrla Piazzetta, et enleva le peu de clarlé qui l'éclairait.

— «Oh! s'écrièrent les spectateurs de ce grand drame de la nature, voyez, voyez cet être menaçant, hideux , qui se montre sur la nue?... Le voyez-vous? il lâche de précipiter le lion de Saint-Marc de dessus sa colonne... Tenez, le saint le repousse.. Quel éclat... le tonnerre gronde. . . le monstre "^jiigit. . . A.h ! ah!.... «

Et ions, instantanément anéantis par le plus épouvantable déchirement de la tempête , par la vue de l'éclair le plus resplendissant, tombèrent sur les dalles des galeries voisines, im-

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plorant la liiiséricorde de Dieu j car c'était sans doute la dernière nuit ùe Venise.

Un temps considérable s'écoula depuis que, sur la Piazzetta,on avait vu le combat du démon et du lion divin, jusqu'à celui où les moins effrayés osèrent relever leur tête.

— c Oh ! Gargagna , Gargagna , dit un patricien barnabole que l'âge et l'ignorance abrutissaient, n'as-tu pas vu ce prodige sans pareil?

— « Eccellenza! Dieu protège visiblement sa vdle chérie ; il vient d'en donner un témoignage non suspect; tous citadins et nobles avons vu ce gigantesque combat. Voyez, notre beau lion règne encore sur sa colonne , et le méchant esprit est remonté dans le nuage avec sa honte et sa haine.

- — « Vivt« saint Marc! vive saint Marc! cria-t-ou de tous colés, bien (pje les éclairs continuassent de luire, la foudre de gronder, les vents de siffler, et la pluie de se précipiter.

— «O seigneur doge, seigneur Manino,

ET LF, nOGE, .V|I

un miracle! un grand miracle... O tloge, à Saint-Marc... à Saint-Marc, Patriciens!... tout Venise à la sainte basilique !... Ainsi hurlait, à l'entour du palais ducal, dans la cour intérieure, dans les galeries, sous les portiques, une multitude fanatisée par le spectacle bizarre qu'elle venait de voir.

Le clergé, charmé de ce fait, de cet enthousiasme poussait à la fête extraordinaire; on voyait leschanoines de Saint-Marc parcourir les groupes, les exciter, aller chez le doge; en ressortir.Enfin, voilà que, du haut des galeries qui s'élèvent au dessus (le l'escaher desGéans et où il aboutit, on vit circuler d'abord les seigneurs delà nuit en costume decérémonie, portant des torches qu'allumait ou qu'éteignait la violence de l'ouragan; après eux venaient les secrétaires, les greffiers des divers conseils ; puis les tribunaux inférieurs,laquarantie criminelle, laquarantie civile' , les avogadors, le sénat, le conseil

' Ainsi on nommait, à "\^cru^e , les cours criminelles et civiles.

des sa§es-grands,lesprocurateiirs de Saint-Marc et le conseil des Dix.

Tous ces corps respectables si vénérés avaient revêtu leurs robes noires, rouges, violettes, fourrées ou non , bordées ou non bordées d'or. Ils marchaient d'un pas grave, solennel, chaque patricien suivi, sur le côté, de son monde, de laquais, de sa famille, comme bienveillamment on désigne les domestiques en Italie.

Puis venaient des hommes vêtus de dalmatiques rouges; chacun soutenait un étendard différent, celui de Venise en tête; puis on distinguait le drapeau de Padoue , chargé de sa croix et du chariot des Carrares, les anciens seigneurs de Trévise,de Véronne, de Brescia,des aulres cités de terre ferme, et celui deDalmatie, celui de Corfou,de Xante, deCephalonie; celui si regretté de Candie; celui si fameux de Chypre ; celui de Négrepont, de Morée ; et dans le nombre, un, sur lequel se déployait l'aigle impériale, portait cetleinscription singulière :

Sérénissime prince, cl duc de f'enise^ D(tndoloy seigneur d'un quart et demi de l'empire romain^. Un groupe de camerieri du doge ; l'un portait son fauteuil d'ivoire, garni d'une étoffe de pourpre: l'autre, son ombrelle, signe de la puissance souveraine dans l'Orient; un troisième , le coussin sur lequel reposait la couronne de Chypre; puis, celle de Candie suivait ; un sénateur tenait en l'air l'épée de la république. En temps de paix, elle dort dans son fourreau; en temps de guerre, elle brille et menace.

Enfin, au milieu de la seigneurie, environné du grand conseil, on voyait le doge lui-même, marchant soutenu sous les bras par deux de ses conseillers; sa longue robe d'étoffe d'or, pareille à la mante impériale des Césars de Constantinople, était soulevée par ses pages et

' Les Latins ayanl conquis Constantinople swr les Grecs, en 1204, le 12 avril, les Vénitiens reçurent tant de belles provinces pour leur part, que ie doge put s'intituler, et même s'inùtiûa seigneur d'un rjiiart et demi c/c l'empire romain.

par des patriciens; sa tète était couverte du corno royal.

Une multitude de flambeaux de cire blanche, de torches de poix résinée, éclairaient celte majestueuse procession. Le temps horrible qu'il faisait ne lui permettant pas de se déployer majestueusement sur la place et la placelle , elle se dirigea parles portiques, Jes salles, les corridors intérieurs qui menaient, à couvert , du palais ducal à la noble basilique.

A l'entrée de celle-ci, et sous son vénérable péristyle, le patriarche de Venise, précédé de la croix à deux branches, le premicier de Saint-Marc et le chapitre , se présentèrent pour recevoir la seigneurie. Pour la première fois sans doute, les coups de tonnerre tinrent la place du canon , chargé d'annoncer ces cérémonies.

Ce fut un digne spectacle que le moment où ce prince si brillant par son costume, par la somptuosité de ses alentours, s'avança pour se placer sous le dais. Les bâtons de celui-ci étaient d'or, les pentes, en velours cramoisi.

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disparaissaient sous les broderies de perles fines, de pierreries et de fds d'or et d'argent ; au dessous, sur un velours blanc, un saint-esprit radieux, environné de rayons lumineux, tout encore d'or, d'argent et dediamans, était sous un dôme tout panaché de plumes d'autruches, qui surmontait le dais et achevait son ornement. Seizecordons d'or, garnis de houpes de vermeil, pendaient tout autour; des encensoirs d'or ou d'argent embaumaient l'air. L'orgue se mêlait à cette solennité, et ses sons ravissans élevaient, les âmes et les rapprochaient de la Divinité.

— « O dona Elpha, que c'est beau ! y a-til au monde pompe plus imposante que celle-là ?

— « Que Dieu fasse qu'elle dure! répondit la sybille moderne. Je ne sais... mon cœur est triste, et cependant il devrait se réjouir du triomphe sans exemple que vient de remporter notre invincible lion.

— «Hé ! mère-grand, dit à son tour le jeune

Eblo, que craignez-vous lorsque la paix va se faire ?

— ce Mon enfant, celte tempête n'est pas naturelle. J'ai vu, de mes propres yeux vu, des habitans de renfer,ily a une demi-heure, environner nos qualtro bei cavalli , les serrer dans leurs bras immenses , et tenter de les ébranler sur leur base.

— « Et vous avez été le témoin de cette audacieuse tentative?

— « Mes yeux, malgré leur caducité, ont des lumières que tu ne possèdes pas. Dieu m'accorde, en retour de mes longues peines, ce qu'il refuse aux autres mortels... De plus, mon fils, au même instant, une voix formidable est parvenue à moi; le grand saint Marc lui-même s'est mis à pousser des cris lamentables; il m'appelait, moi, sa gardienne, à son secours.

— « Vous, sa gardienne, carissima avola?

— « J'ai cet honneur, cet insigne honneur, que je partage avec le sérénissimc doge, et qui doit illustrer ma maison à jamais.»

Eblo, les yeux rayonnans de salisTaclion, à la suite d'une confidence pareille, leva, rempli d'allégresse, ses mains.

— « Je savais bien, disait-il, que mon avola était illustre parmi ceux de sa suite; qu'elle marchait immédiatement après le dernier des barnabotes,et en avant du chancelier du sénat.

— « Enfant, répondit en riant la vieille, rajeunie par cet enthousiasme, faut-il avoir autant d'orgueil; en jouirai-je long-temps? voici le point capital... Cependant il conviendrait de maintenir les miens dans le privilège auguste. J'ai le droit, parmi mes descendans directs, de choisir mon remplaçant, celui qui tiendra mon rang lorsque je serai la pâture des vers du tombeau. Ce i-aggazzo est trop jeune, se disait Elpha secrètement; un bon plat de ravioli aujourd'hui ; avant peu, un fusil damasquiné ou une maîtresse le porteraient à trahir sa religion... O saint Marc, je t'en supplie, présente-moi toi-même ce successeur ;|celi

que , sans te nuire , tu désirerais voir après moi ton vigilant gardien et ton défenseur. »

Elle achève, se prosterne avec une confiante piété, et demeure dans cette position fatigante, encore pendant toute la durée de la cérémonie religieuse, qu'alongea outre mesure l'homélie du patriarche, et relative au miracle que tout Venise avait pu voir.

La tempête, au lieu de se calmer en retour de tant de supplications ferventes, continuait sans s'amoindrir; les carreaux célestes grondaient, cliquetaient, tombaient, sulfuraient, éclataient avec un fracas insupportable; les éclairs, ou blancs pareils à d'immenses lames d'argent, ou embrasés d'un feu rouge tellement ardent, qu'il en devenait solide, accompagnaient per|3étuellement les détonations du tonnerre. Il y avait des momens où les abîmes du ciel semblaient épais, et où la pluie était interrompue ; alors , les vents déchaînés, bondissans, impétueux, irréguliers , s'engouffraient ensemble dans les calle étroites, sous les ponls, dans les églises, dans les b-lvéders.

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