LE COLLEGE
Presque toujours l'apparence remplace lu réalité.
La. famille du doge venait d'achever, avec le concours des huissiers de la Seigneurie, d'approprier la salle de/ collegio à sa destination particulière. Ils se retiraient, lorsque le chef dit à ses subordonnés qui se plaignaient de la fatigue, qu'avant peu, la multiplicité des
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séances du collège leur laisserait peu de loisir.
— «Oli! cesFrançais! ces diavolini fraiicesi! se dirent-ils tous ensemble... Et saint Marc ne nous en délivrera pas!
— « Le saint se fait jacobin , dit un d'eux ; n'a-t-on pas trouvé ce matin des cocardes tricolores sur chacune de ses statues; et la cocarde nationale, celle de l'antique Venise, jaune et bleue, était à terre et souillée. «
Un nouveau concert de malédictions s'éleva; on se demanda si on avait découvert l'auteur de l'insolente mystification de l'aérostat? nul ne savait rien de satisfaisant là dessus. Les domestiques partirent.
C'est dans celte salle que se rassemblait le collège. Composé de vingt-trois sénateurs chargés des affaires extérieures de la république , des mémoires et notes des ambassadeurs, il préparait en outre les affaires qui devaient aller au Prégadi. Ce conseil , qui se titrait P/>/zo Co//<?«/o, réunissait le doge, ses dix conseillers (capi f/i rjuaivinti)f]e5 six sagesgrands, les cinq-sages de terre-ferme, ceux de
ET LE DOGE. y 3
l'ordinaire du président de semaine , ei des vingt-trois sénateurs plus haut dénommés.
Là, le secrétaire de l'ambassadeur, qui avait une note à lire, l'apportait, en faisait lui-même la lecture en présence d e cette auguste compagnie; puis on l'engageait à partir en lui promettant une réponse qui avait lieu, mais de vive voix.
Ce haut collège avait maintenant à s'occuper d'un cas majeur ; il fallait répondre au général en chef des armées de la république : et le doge, et les Dix, et les Trois se reculaient de cette responsabilité. Ce soir-là , le collège convoqué devait résoudre cette importante mesure.
La salle, ornée avec la sévère et pompeuse magnificence de Venise, est plus longue que large; autrefois, dans le fond opposé à la porte d'entrée, était un trône sans dais, et dix places de chaque côté, séparées par des espèces de bras de fauteuil couverts de maroquin; lorsqu'un plus grand nombre de sièges devenait
nécessaire, on en apportait; ce qui avait eu lieu cette fois.
Au dessus du trône, Paul Véronèse a peint notre seigneur Jésus-Christ, accompagné de la Foi et de la Justice, qu'implorent à genoux le fameux général et patricien \ eniero et les siens , vainqueurs des Turcs.
A.U plafond , le même maître, variant les productions de son génie sublime , a réprésenté la ville de Venise marchant entre la Justice et la Paix ; elle .contemple la Foi envolée sur des nuages, et elle offre un sacrifice aR Dieu qui dirige tout. Autour, dans des cartouches isolées, sont représentées huit vertus morales; plus loin, la scène change :1a mythologie mêle ses rians aspects à notre sévérité catholique. D'une part, le dieu Mars se dispose à défendre Venise; de l'autre, Neptune est conduit par les amours vers la reine de la mer.
Tout cela est conçu de ce grand goût de composition , de couleur et de vaste ordonnance de cet habile maître. I.a noblesse de
l'art y manque parfois ; jamais la grâce, l'élégance, la vie, n'y font faute. On admire, on se tait, et l'on conçoit qye l'on fût fier ti'èlre Vénitien , lorsque, assis au collège, on ponvait attacher son attention sur ces peintures merveilleuses.
Vers le fond de la salle, une manière de tente carrée fermée par d'immenses paravens, formait comme un cabinet séparé, d'où l'on pouvait tout entendre sans jamais être vu. Là sans doute, se tiendraient les Trois, ou un deux inquisiteurs d'Etat, masqués; leur présence était nécessaire pour valider les délibérations. .
A l'heure précise , tous les pries (pregadi) arrivèrent à la fois ; un grand tumulte annonça le doge. Il s'avançait avec une sorte de cérémonie, même dans son palais. II aurait pu se dispenser de cette pompe inutile ; mais le bon Manino, homme nouveau, faible, inaccoutumé aux grandeurs de la république, aimait à en entendre le bruit; ce tumulte plaisait à son
oreille. A tout âge on a du goût pour les hochets.
Les rangs étaiçnt réglés avec une telle immuabihlé, que, là, jamais presque n'avaient lieu ces querelles de préséance , si communes dans d'autres États, qui en troublent la majesté en lui faisant perdre des heures précieuses.
Le doge, toujours vêtu de sa robe pourpre et or, coiffé du corno qui ne le quittait jamais, marchait majestueusement appuyé sur les épaules et soutenu par les bras de ses plus anciens conseillers; c'était un reste de la servilité de l'Orient, un reflet des Bazileous de Constanlinople; un souvenir de ce temps où le sérénissime prince se qualifiait de seigneur d'an quart et demi du saint empire w- ?nain. Hélas! l'éclat de cette époque s'était perpétué, mais la puissance réelle avait disparu, Venise n'était plus qu'un fantôme; et, avant peu, tout, jusqu'à celte ombre vaine , disparaîtrait.
Chacun assis, le chancelier de la république, paré de sa robe violette, richement fourrée, se
leva humblement; car, bien qu'il remplît la seconde place de l'Etat, il était loin du dernier des patriciens, et, d'une voix d'autant plus humble qu'il devait craindre qu'on ne l'accusât de se réjouir en secret de l'infortune du patriciat :
— « Sénateurs, seigneurs, sages-grands, vsérénissime doge, un but grave vous a fait convoquer. Je viens , au nom de sa Sérénité, vous dire que le général en chef de la république française, monsieur... Non, le général Bonaparte a écrit au sérénissime prince, non en termes convenables, mais avec des expressions telles... Au reste, vous allez entendre cette lecture sans pareille. Écoutez-la, méditez-la, vous déterminerez la réponse à y faire. »
Alors le chancelier lut lentement en affectant de longs repos; il ne détourna rien, et, à mesure que les phrases arrogantes frappaient les auditeurs, le dédain, la colère de celui-ci éclataient dans une proportion pareille. Arrivé à la fm :
— c< Qu'attendrons-nous plus long-temps ,
s'écria l'impétueux Fos(;aro,pour rendre, à qui nous brave, outrage pour outrage. Quoi ! une république nouvelle, jeune de crimes, si jeune, qu'on ne lui connaît ni ascendans ni pères , s'arrogerait le droit de manquer au plus antique patriciat de l'univers. Sénateurs, ce n'est pas la première fois que je demande la guerre; alors elle était nécessaire. On se joua de moi, on me blâma; j'avais tort; la iortune a pris soin de me justifier.
— «Patriciens, aux armes! Vous voyez l'Europe travailler, courir à la victoire pour se dérober au péril plus grand qui la menaco. Ces derniers venus veulent nous enlever nos habitudes ; ils veulent qu'il n'y ait plus de noblesse; nous ne sommes que nobles. 11 leur plait de verser le sang innocent ; à Venise on ne fait mourir que des coupables. Nos sujets sont nos enfans; chez eux, leurs citoyens sont uniquement des esclaves. Tout nous divise; acceptons cette désunion. Il faudrait, pour trouver grâce devant le général lîonaparte, ia ruine totale de notre constitution; édiiier sur
des débris , appeler les passions , exciter la populace à la haine et à regorgement des nobles.
« Je vote pour qu'une alliance ait lieu, entre sa majesté l'empereur d'Allemagne d'une part, et de l'autre la sérénissime république de Venise. Faisons des levées, équipons des vaisseaux, armons nos sujets , combattons pour le bon droit, et saint Marc sera pour nous. »
Dans le grand conseil, ce discours véhément, et réuni à des proportions plus amples, aurait produit un grand effet; la jeune noblesse aurait applaudi à des pensées généreuses; mais, dans le collège où il n'entrait presque que des vieillards, on s'épouvantait de ces paroles téméraires qui pouvaient compromettre l'existence du pays.
Un Tiépolo, de cette grande maison ducale, et dont un membre avait tenté de renverser l'édifice du patriciat, un Tiépolo, dis-je, demanda la parole, il atteignait sa quatre-vingtseptième année; une longue expérience des affaires le forma à la diplomatie , à la po-
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litique. Administrateur intègre, négociateur délié, il avait lutté avec succès contre tous les cabinets de l'Europe; nourri dans sa jeunesse à Coiislantinople, aux intrigues du fanar, il connaissait les ruses grecques, les astuces turques; il avait vu que la patience valait mieux que l'impétuosité ; et, cette fois, il appliqua mal à propos les règles de la politique vulgaire h une époque toute d'exception. Il ne voulait pas voir que la république française, et Bonaparte avec elle , n'accepteraient rien des anciens usages, et qu'ils marcheraient par une route non encore creusée et que de leur main ils ouvriraient.
— a Je ne me serais pas imaginé qu'un jour naîtrait où l'expérience des siècles serait mise en balance avec les fantaisies d'un jeune sénateur (Foscaro avait cinquante-huit ans). Il demande la guerre, il la veut; il la lui faut... La faut-il à la sérénissime république? Saint- Marc en a-t-il besoin? Sommes-nous prêts? Non; le trésor est vide; l'arsenal est désert, les matelots sont sans expérience nautique;
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les soldats de leirc ferme portent avec eux un germe de désorganisation. Deux grandes puissances sont aux mains , laissons-les combattre ; leurs insultes seront passagères; on nous dédommagera : nous aurons sauvé Saint-Marc. Si, au contraire, nous nous unissons à Tenipereur, la France nous conquétera, pour, à la paix venue, nous offrir en indemnité à l'empereur, notre allié, qui acceptera ce dédommagement; si nous tournons vers la France, il faudra changer la constitution : un tel mal çst irréparable. La ligue de Cambrai nous livrait à l'Europe; qui nous sauva? la guerre? non, la paix; nous cédâmes à Forage, et, avant peu, tout nous revint : tout nous reviendra de même en temps opportun. Évitons toutcontact; empêchons que les opinions françaises ne franchissent le littoral; tant que les lagunes subsisteront, Venise garde à ses ennemis le destin du roi Pepin^ Croyez-moi, sénateurs,
' Pépin, lils de Charleniagne , attaqua Venise enSio, lui fit beaucoup de mal , mais ne put entrer au Rialto. Les Vénitiens de ce grand revers firent une victoire.
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ne nous séparons pas de notre ferme politique; toute la question de vie et de mort est là : de la résolution que vous allez prendre, notre sort sera fixé. Je vote pour une neutralité demi armée , peu menaçante; laissons passer la tempête; l'heure viendra où le lion de Saint- Marc fera trembler de son rugissement les deux rivages de la mer Adriatique.»
Le conseil entendit avec un assentiment marqué l'avis qu'émettait cette vieille expériçnce ; cependant il ne se déterminait pas encore. Un membre du tribunal des Dix, élevant la voix, engagea le sérénissime prince à donner son avis. 3Ianino prit ce vœu pour un ordre; il ne pouvait se croire, malgré l'inscription de sa famille au livre d'Or, malgré les deux cents ans environ (Vexercice du palriciat , malgré la dignité souveraine dont il était revêtu , se croire, dis-je, complètement aggloméré avec la noblesse vénitienne. Heureux de sa grandeur, on l'avait vu, dej)uis le jour où il entra au grand conseil, ne pas laisser passer un seul jour sans fréquenter le Broglie ; il s'y
mêlait iamilièrenienl, iiiêinc avancé en âge , aux brigues innocentes de la jeune noblesse , en affectant toujours une déféience extrême pour l'antique pati'icialj.enfiu, depuis, monte au faîte des honneurs , il n'était pas encore rassuré sur la légitimité de la possession du corne; aussi répondit-il soudain à l'appel d'un Memi si ancien parmi ses supérieurs.
— « Signori , dit-il, la neutralité a ses risques, sans doute; mais la guerre a les siens' bien supérieurs. Qui pourrait, d'ailleurs, commander nos armées, les patriciens faisant tousà Sainl-Marc le sacrifice de leur génie, tous se maintenant dans une égalité parfaite? Des étrangers? Quels? des Anglais! La république ne peut confier ses forces de terre à un militaire sujet d'une puissance maritime. Des Allemands ? L'empereur aurait trop de crédit s.ir eux... Je pencherais à donner àun patricien la mission honorable et patriotique d'aller auprès du général en chef des Français , à l'effet de traiter, de s'entendre avec lui pour qu'il
accepte que Venise ne se prononce pas entre deux peuples, ses chers alliés.
Ceci, rentrait trop bien dans la manie funeste de la noblesse vénitienne pour qu'on n'y applaudit pas. La jalousie dévorait réciproquement les coeurs du patriciat; aucun n'aurait voulu que son égal acquît une haute gloire militaire, soit en commandant les recrues esclavonnes, dalmates, les levées des sujets de terre ferme, soit en conduisant la flotte comme au beau temps des Dandolo , des Zeno , des Pisani.
Le inezzo termine ouvert par le doge emporta presque tous les suffrages; on décida quelles dépèches on remettrait à Fambassadeur auprès du général républicain ; puis le conseil, d'accord avec le doge, nomma le procurateur Pesaro.
Celui-ci , patricien de haute naissance , au lieu de perdre sa jeunesse dans les vains plaisirs du Casino de la place Saint-Marc, et dans celte frivole galanterie de courtisanes , ainsi
que faisaient les nobles adolescens, avait consacré son temps à des travaux opiniâtres; il étudia les lois, les usages, les mœurs de son pays, les compara à ceux des autres peuples. Il voyagea, il vit, remarqua, réfléchit et rentra homme fait à Venise.
Il était bon diplomate , administrateur consommé; il aurait fait au besoin un militaire habile. On a vu peu d'intelligences ouvertes comme la sienne; son coup d'œil était aussi lucide que prompt; excellent citoyen, s'il affectionnait peu la France, du moins il redoutait l'Autriche ; il aurait sacrifié les privilèges de sa caste pour conserver l'indépendance de Saint-Marc* c'était là sa pensée constante; il se flattait d'y parvenir. Il en fit part au Sénat; mais , dans les États qui s'éteignent, il ne faut pas leur demander de se ranger aux idées généreuses; on ne les comprend pas assez pour en sentir l'importance ; on prenait ses avis, et puis on lui liait les mains.
Sa nomination venait d'être consommée.
Le chancelier lui en expédiait une copie con-
forme à ^original , lorsqu'un tumulte véhément se fit entendre ; des pas se croisèrent dans la salle des gardes; bientôt un patricien qui veillait en dehors, soit au mystère , soit à la sûreté du conseil , entra précipitamment.
— « Qu'est-ce? demanda le doge; vous ici, seigneur Condulmer ?
— « Ah! prince sérénissime, les règles antiques de Venise n'existent plus ; d'insolens voisins contraignent les entan» de Saint»Marc à manquer à leur auguste père.
— « Que se passe-l-il donc? dit à son tour Foscaro , lui , membre du tribunal des Dix , et pour cela peu appuyé lorsqu'il avait conseillé la guerre. »
Le patricien Condulmer , ainsi interpellé :
— « Noble sénateur , un Français, un aidede-camp de Bonaparte,...
— « Hé bien !
— «Est à Venise!
Tous : — « A Venise!
i:t le doge. 87
— « Oui , excelleiîcfes; et là, dans la salle voisine , il veut parler au sérénissime prince.
— «Lui! c'est impossible , dit le vieux Tiépolo.
— « L'ambassadeur, M. Lallemand, le lui a fait entendre; il a répondu qu'il n'en persistait pas moins; j'ai voulu lui conter que sa Sérénité , en l'accueillant , manquerait à l'étiquette : il a ri, a tiré sa montre , et , élevant la voix : « Si dans dix minutes je ne suis pas admis, dans douze je déclare ci Venise, au nom de la république française, une guerre d'extermination. »
A celle déclaration audacieuse et arrogante, le collège tout entier s'entre-regarda; il y eut plus d'un patricien qui s'écria : Hé bien, que les dix minutes s écoulent , mais la majorité , toujours poltronne et frappée de lâcheté, conjura ces imprudens téméraires de ne pas jeter en contre-poids dans la balance du sort, l'épée du jeune Brennus, le glaive émoussé de la république.
Cependant , admettre un étranger en séance
dans le collège , non pour y lire u ne note diplomatique , mais pour y discuter , étonnait même les membre des Dix présens. Alors, et du cabinet temporaire dressé dans un angle de la salle à l'aide de plusieurs paravens, on vit sortir un patricien vêtu d'un domino noir soigneusement encapucbonné. A Paris , à IXaples, cette apparition eût fait rire; à Venise elle épouvanta. Le demi -tumulte élevé s'apaisa soudain. On venait de signaler un inquisiteur d'État , un des terribles Trois.
Ce fantôme s'avança majestueusement sans paraître s'apercevoir de l'effet produit par sa seule présence, et, quand il fut en face du doge, il monta sur le trône, et puis, s'adressant au doge, sans lui faire aucune autre soumission qu'un salut unique et bref, il lui parla familièrement; et, quand il eut fini, il se relira avec aussi peu de cérémonie. Tout aussitôt, après son départ, le doge, reprenant la parole :
— «Sénateurs, dit-il, une vieille amitié nous lie avec la France; faut-il, pour si peu de divergence dans les idées, pour une interpré-
tation mal séante du droit des ambassadeurs, nous quereller réellement avec une sœur puissante et chérie. Noble Condulmer, le doge de Venise, en conseil, vous intime de conduire ici le jeune aide -de-camp de notre très-cher ami le général Bonaparte. »
Les sénateurs, étonnés de la condescendance prodigieuse de Louis Manino, baissèrent honteusement leur front , surtout pendant la présence du dépêché des Trois qui venait de décider la question. Pesaro, Foscaro, Tiépolo, quoique d'opinions diverses, se réconciliaient en cette circonstance pour déplorer l'avilissement où tombait Venise; mais celui qui réclamait la neutralité ne comprenait pas que cette insulte nouvelle, provenait de la résolution jraternellc qui achevait d'abaisser Venise devant toutes ses rivales.
D'une autre part, un vif sentiment de curiosité dominait ces esprits légers et méticuleux; ils brûlaient de l'envie inconsidérée de voir ce Français , surtout de l'entendre : un soldat recruté dans un village des provinces.
comme tous à peu près 1 étaient dans les bataillons jacobins tiendrait un langage singulier. C'e'tait au moins un bizarre choix que de lui confier une ambassade importante.
Il est ties hommes dont toute l'histoire est dans leur nom.
Le jeune , l'élégant , le gracieux aide-decamp du général Bonaparte , brave comme son chef, et à ce chef tout dévoué, le vaillant Andoche Junot , était à Milan au palais Serbelloni où logeait l'état - major de l'armée française. Retiré dans sa vaste chambre où
l'on remarquait un bouleversement peu commun; il était assis devant une large table de marbre blanc surchargée de nombre déliasses toutes à dépouiller pour la plupart, d'une écritoire à laquelle il touchait rarement, et d'une bouteille de vin de Montefiascone. Lui tâchait à la fois, et de rédiger un rapport dont Napoléon fût satisfait, et de classer dans quelle catégorie des vignobles français cet échantillon italien devrait être coté.
L'envie de faire son devoir, surtout de plaire au général, luttait avec le penchant qui l'entraînait à traiter à fond la thèse bachique; plus d'une fois il avait changé de liasse, et tant que le bras lui en faisait mal; plus d'une fois aussi son gobelet vide avait manifesté de la conscience qu'il mettait à remplir le double mandat.
Au milieu de cette occupation pénible pour un guerrier qui va de franc jeu, on vint à lui.
— «Commandant, dit le planlon, le général vous demande.
ET LE DOGE. <)d
— « Déjà , mon brave! s'écrie JunoL en le retenant de son poing de fer. Où vas-tu si vile? tu es ministre plénipotentiaire, puisqu'on te dépêche vers moi, aujourd'hui ministre plumitif d'un malin qui veut que le sabre de ses aides -de -camp taille aussi proprement les plumes administratives que les preilles des hussards de la mort... Bois à ma prochaine rentrée. «
Cela dit, lui vide son verre, prend plusieurs notes importantes, et court où il est attendu , et comme on va vers celui qui ne veut jamais attendre.
La nuit, ai-je oublié de signaler, était avancée. Tout dormait dans Milan, où peutêtre les yeux seuls du général et ceux de Junot étaient ouverts, car le planton, qui avait fait sa commission , ronflait déjà, immédiatement après avoir bu deux coups du Montefiascone. L'aide-de-camp parcourut vite une longue galerie en marbre blanc , au bout de laquelle, et après avoir soulevé les portières somptueuses en étoffes d'or et de soie (l'argent,
ggj BONAPARTE
les perles n'y faisaient faute); là, Junot reprit l'allitutle militaire, et, ayant élevé sa main à la hauteur de son chapeau, il attendit Tinterpellalion du général.
Napoléon Bonaparte , naguère obscur olficier, s'élait dernièrement révélé à la France, dans la canonnade du i ^^ vendémiaire. Mari de la veuve du général en chef, Alexandre , vicomte de Beauharnais, il venait en un an de conquérir toute l'Italie, soit par les armes, soit par son influence. Parvenu au laite de la gloire, un autre se serait reposé ; lui cro}ait à peine avoir commencé sa carrière.
Petit , chétif , pâle , maigre , ayant la figure alongée, le teint bilieiix , les cheveux blonds, mal poudrés et retombant symétriquement en oreilles de chien sur l'une et l'autre tempe, il ne paraissait pas bien portant au premier abord ; souffrait-il? cela pouvait être. Sa démarche était chancelante, incertaine, et ses mains blanches, pareilles à celles d'un convalescent. Mais, lorsqu'il avait lancé sur nous un de ces
regards d'aigle ou empreints de la foudre qui le servait en toute circonstance, on ne retrouvait pas en lui l'être accablé par la nature, mais bien un géant d'ame, de cœur, de génie, le dominateur du monde et le prochain régu- 1 ateur des nations.
Toujours travailleur, actif, infatigable, il dévorait à la fois le temps , l'espace , les hommes et les intelligences ; il demandait à tous ce qui pour lui était un jeu, et devenait pour autrui une fatigue surnaturelle.
L'Italie, r Allemagne, tremblaient à son nom. Ce n'était pas un grossier sans-culotte, vain queur à la manière des camarades de Robespierre, mais un gracieux, subtil, délicat, rusé diplomate , jusqu'au jour où, voulant en finir, il écrasait par la terreur de son renom ceux attirés par le charme de tant de gloire.
L'Italie, ne pouvant le voir tomber sous la lactique savante de la vieille école des compagnons deFrédéric-le -Grand, lui avait préparé, dans les bosquets parfumés de Monbeilo, les
jardius enchantés d'Alcine et d'Armide; où une foule de venus charmantes réclamèrent de lui la pomme et le mouchoir. Vaine tentative! le héros, fidèle à l'hymen, ne demanda des faveurs qu'à la victoire; et celle-ci, flattée d'une constance aussi absolue, se complut sans relâche à lui prodiguer ses lauriers.
Cette nuit, il s'était dérobé à un cercle où la diplomatie étrangère, et, en secret, mieux encore celle du Directoire , avaient appelé les jolies femmes de Milan, de Bologne, de Parme, de Come, de Lodi, de Crémone, de Plaisance, de Monlza. On s'attendait à ce que le général, à la vue du périlleux escadron, dirait : A demain les affaires ; maisjui, insensible et froid à tout ce qui n'était pas la gloire, avait fui de ce cercle de fleurs; et, dans son cabinet, au palais Serbellonni , s'attachait activement à en finir, soit avec l'empereur d'Allemagne, soit à fixer, par un coup d'éclat, l'irrésolution de la république de Venise.
— « Oui, se dit-il , oui, ces fiers panta-
Ions ' , ces illustrissimi facquini ' , cesseront de résister à ma politique large, droite, claire. La leur, tortueuse, étroite, mesquine, pitoyable, me gêne, m'embarrasse, sans que je puisse la comprimer, la repousser, l'anéantir; j'y sèche à la peine; mon impatience ne s'accommode pas de cette tactique. Par là, morbleu, elle disparaîtra.
Il sonna. On vint.
— « Dandolo !
— « Oui, général.
On sortit. Deux minutes après, Dandolo avait paru.
Dandolo le Vénitien par excellence, quoique né en terre ferme, patient, soumis, prudent, réservé tant qu'il le fallait pour son avantage; hardi, téméraire, effronté, homme de conseil, d'exécution, de tête et de main. Il n'apparte-
' Titre de mépris que, dans l'Italie, on employait pour désigner les patriciens de Venise.
^ Autre épitliète injurieuse pas moins méritée, mais en usage comme la précédente. Au reste, en Italie, /«cfjiùniweut dire non/aquins, mzxs portefaix,
nait pas à la famille célèbre dont il portait le nom, et néanmoins tirait partie de cette homonymie. Simple apothicaire à Venise, compris dans la citadinance, Vincent Dandolo, dévoré de patriotisme et d'ambition , s'était promis, dès la venue des Français en Italie , qu'il leur aiderait à franchir les lagunes pour coiffer le lion de Marc du bonnet de la liberté. Haineux contre un despotisme arrogant, insupportable, il abhorrait d'autant plus le patriciat, qu'il ne pouvait se flatter de l'obtenir. Il se fit républicain ; ainsi plus lard il prétendrait se faire noble : c'est la route que, depuis 1789, tous les avides ont suivi; c'est en s'affublant le front d'un chiffon rouge que plus tard ils l'ont ceint d'une couronne de comte.
Vincent Dandolo, tantôt sous un prétexte, et puis sous un autre , venait en terre ferme pour parler à Napoléon; il lui faisait part des dispositions vénitiennes, lui peignait les nobles en masse. Dès lors. Napoléon devinait la marche du grand -conseil; il lui indi(iuait le
point faible du Lido, Tétat picsent de l'arinée et celui de la flotte, de l'arsenal où il s'était ménagé des amis; enfin, la superbe cité si chère à Neptune était déjà comme livrée, par un de ses enfans, à son plus mortel ennemi.
Vincent Dandolo, ce même soir, arrivait de Venise ; il apportait de nouveaux renseignemens. Napoléon l'écoula avec une attention réfléchie, lui fit peu répéter ce qu'il lui disait.
L'un expliquait si bien ; l'autre comprenait
avec tant de promptitude! Tout à coup, le
général s'écria :
— «C'est trop attendre i frappons le dernier coup.' Dandolo , retournez à Venise; je vais envoyer après vous un plénipotentiaire ,
homme grave (il riait); il charmera
vos patriciens par son aplomb ; il terminera nos différends, et ce ne sera pas ma faute si Venise ne devient pas raisonnable.
— « Ce qu'il y a de très -assuré , général , c'est qu'elle ne sera jamais franchement républicaine.
lOO liOJN APARTE
— «Qu'importe ! pourvu que la France s'en trouve mieux.
— « Ah! général, je croyais que vous aspiriez à délivrer le monde.
— «Pensez-vous, Dandolo, que^ pour cela, il faille le pousser dans l'ornière sanglante dont ma patrie vient de se retirer avec tant de peine. La république est un leurre auquel les fous se laissent prendre; c'est presque partout un état de transition. A.u moyen de ce mot, on abat ce qui existe; on le remplace provisoirement par un fantôme ou par un château de cartes, et, au jour oii la poire est mûre, on la cueille; ou, pour mieux dire, les intrigans et les nouveaux venus s'établissent dans le domicile de leurs prédécesseurs. Ne vous attachez pas à cette chimère ; acceptez , acceptez une monarchie large, véhémente, forte, et vous en retirerez des avantages immenses.
Dandolo , qui comme tous les humains avaitaussison dada, allait répondre. !Napoléon ne lui en laissa pas le loisir, car aussitôt il se
mit à sonner de nouveau, et AndocheJunot parut.
— « Junot, lui dit le général , je le destine une mission diplomatique.
— « Ohimè, reparlit Paide-de-camp en faisant une grimace comique moi, général, je deviendrais ambassadeur; faites-moi colonel, j'y aurai meilleure grâce.
— «Non, tu représenteras très-bien la république : tu as de la tenue.
— « Oui, sous les armes.
— « Tu parleras.
— « Je jurerai.
— « Tu discuteras.
— « A coups de sabre ; ce sera ma diplomatie. Où m'envoyez-vous? à Rome Je donnerai le bal au sacré collège.
— «Oh! non, dit Bonaparte en riant, la comédie serait par trop gaie ; mais à Venise.
— «Auprès des sérénissimes pantalons; estce pour me marier avec la mer, hymen , qui tous les ans, refroidit diablement l'imagination. Au demeurant, laissez-nous fairejje vou's
promets, SOUS peu de temps, de vous présenter, dans le corno du doge, les oreilles de toute la seigneurie.
— « Allons, répliqua le héros en badinant , ne leur fais pas trop de peur, et sois sage.
— « Je ne serai insolent que lorsque ma diplomatie sera armée: maintenant je pelotterai en attendant partie. Ferai -je venir de Paris mes équipages, ma vaisselle, mon mobilier?
— «ïu vas enfourcher ton meilleur cheval; lu prendras deux lieutenans et deux grenadiers en renfort; et, comme ton conseil a besoin d'être augmenté, j'y adjoins le signor que voici.
— « Ah ! nous y retombons, s'écria Junot en faisant la moue. Voilà, comme au vieux temps , la diplomatie embarlificotée de dons , de donnes., de signors, de signeras, toute cette race de Milanais, de Lucquois, de Piémontais, de Corses
— « Te tairas-tu , langue de vipère, dit Napoléon plus haut que lui , déverse ton venin sur des Françaises ILxpli(|ne-moi pourquoi tu
ET LE DOGE. lo3
ne te ressouviens jamais que ton général est enfant de la plage d'Ajaccio.
— ' « Hé ! le moyen , avec lui , de le croire autre que fils de la Victoire; je le vois né dans un nuage, et non pas sur cette terre maudite
— «Commandant Junot, dans deux heures vous partirez.
— «Oh! ma tête, ma folle tête, disait ce
loyal guerrier, elle me nuira, j'en suis sûr
Avec tout autre que lui, soit.... avec lui le servir, l'aimer et mourir.»
Dandolo, charmé de cette scène originale , souffrait moins de l'abaissement de sa patrie, depuis qu'il voyait les vainqueurs se déchirer eux-mêmes; il suivait Junot , il entendait ses imprécations, et se demandait :
« Sont-ce là ces hommes, si supérieurs en présence de la guerre et de l'ennemi.»
Le temps fixé par Napoléon n'était pas écoulé, que Junot chevauchait vers les lagunes; il arriverait par la poste de Vérone, tandis que Dandolo, pour mieux détourner
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les soupçons, se rendrait à Padoiie. Chacun mettrait pied à terre de son côté ; au bas de l'escalier de Saint-Marc, Dandolo; l'autre au palais de France, chez l'ambassadeur, le citoyen Lallemand.
Le Directoire, avait choisi pour négocier avec un gouvernement fameux par la diplomatie, un homme peu capable, bien intentionné sans doute, mais qui a passé inaperçu. Lallemand ne sut pas remplir à Venise le rôle convenable; il fut complètement joué par les patriciens, et, avec tout autre que Napoléon Bonaparte, Venise, notre adversaire, notre assassine, aurait impunément répandu le sang français.
Junot, après un voyage rapide, arriva chez lui. Il l'étonna étrangement en lui annonçant nue, sans employer les formes du cérémonial, il prétendait, dès le même jour, se rendre au palais du doge.
— ft Sans le faire prévenir ?
— « Oui, citoyen.
— « Cela ne s'est jamais vu.
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— « Tant mieux ; on ne le dira pas une seconde fois.
— « Vous ne serez pas reçu.
— « Vous le dites.
— « Ce sera.
— « Nous verrons Ne pas recevoir l'aide-
de-camp du général en chef Bonaparte , allons, niions, quel badinage! Loin de me faire mauvais accueil, Saint-Marc, avec son attirail de doge, de sages-grands, de procurateurs, de conseils de tous calibres , de tribunal des Dix ou des Trois, patriarche, chancelier, chanoines de Saint -Marc , avogadors , que sais-je, toute la foule accourra sur mon passage , en fils de bonne mère, en patriciens bien polis. »
Le bon Lallemand secoua les oreilles, et ne put jamais entendre celte prétention, charmé de n'être pas mêlé à une scène qui commençait aussi bizarrement. Quant à Junot, aussi calme que le jour d'une bataille, il s'habilla, se para avec goût , choisit son bel uniforme , son écharpe d'aide-de-camp la plus neuve, le plus beau plumet tricolore,dont il para son chapeau ;
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puis , accompagné de ses deux lieulenans , de ses deux grenadiers, il partit pour affronter la majesté de la république vénitienne, avec autant d'aplomb que s'il eut eu à son commandement une armée de cent cinquante mille hommes. Celui-là ne douta jamais du concours de son épée, et il se crut invincible par cela seul qu'il était Français.
L'ambassadeur Lallemand n'avait pas trompé Junot en lui peignant la stupéfaction que sa volonté extraordinaire imprimerait au cœur des Vénitiens. Le patricien Condulraer, chargé du soin d'assurer l'indépendance du Sénat, ne se doutait pas du cas où il prendrait un rôle qui n'aurait pas eu encore son pareil.
Il n'exprima pas à la Seigneurie tout ce qu'il ressentit au moment ou Junot , l'abordant avec un aplomb admirable, lui signifia que, porteur de dépêches et de paroles pour le sérénissimedoge,il prétendait leslui transmettre sans intermédiaire, et en présence de ses assesseurs. Condulmer lâcha de lui faire com-
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prentlre que la requête était une opposition avec la règle de l'Etat; Junot l'écouta froidement, et puis, reprenant, lui dit :
— «A moins, Monsieur, que les lagunes ne puissent engloutir l'armée française jusqu'à son dernier homme, il est certain que je verrai le doge aujourd'hui.
Puis, ayant tiré sa montre, il recommença le cercle moral de Popilius Lenas ' . Condulmer conclut en conseillant d'admettre l'aide-decamp ; ceci était une autre inconvenance; mais qui raisonnait alors à Venise?
Junot entra droit et ferme, sans trop d'audace, sans effronterie aucune, mais avec ce calme qui sied si hien au vainqueur et au fort; il salua militairement le doge, le conseil, tandis que ses yeux cherchaient à quelle place honorable il s'assiérait, puisqu'on ne lui en offrait aucune encore. Dans ce moment le
- Ce Romain , envoyé en ambassade vers Antiochus, roi de Syrie, traça un cercle autour du monarque, lui déclarant qu'il n'en sortirait pas sans s'être déclaré pour la paix ou pour la guerre.
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chancelier quittant son fauteuil à bras pour aller, par l'ordre de Manino, conférer encore de cet incident avec les inquisiteurs d'État, Junot fil signe à ses deux grenadiers de lui apporter ce siège et il s'y campa paisiblement. A cet affront fait à la Seigneurie, les officiers subalternes du sénat se sentirent réellement vénitiens; car le désir leur vint de punir cette injure atroce : un d'eux déjà cherchait au pli de sa robe un stylet. Le procurateur Pesaro devina le mouvement et l'arrêta par un geste. Les camarades de l'officier ne se retinrent pas de jeter sur les Français des regards de haine et de vengeance.
— « Sérénissime prince, dit Junot, il faut en finir; mon général veut savoir si vous êtes ses amis ou ses adversaires. Sommes-nous en paix ou en guerre? parlez. Si c'est en guerre, elle est de par Dieu trop nonchalante , et j'aurai l'honneur de vous faire voir comment nous la menons; si c'est la paix, pourquoi le sang français coule-t-il impunément dans les pays soiuiiis à votre domination ?
— « M. l'aide -de -camp , repartit le sage prince, au Ciel ne plaise que Saint -Marc se sépare de ses plus anciens amis ; la France est aujourd'hui notre sœur , elle nous est chère ; nous nous intéressons à ses victoires; mais aussi devons-nous attaquer, après plusieurs siècles de paix et de très-bonne intelligence, le saint empire romain, et particulièrement S. M. Fempereur en sa qualité de roi de Bohème, de Hongrie, d'Illyrie, de souverain duc d'Autriche , haute et basse , de Carniole , de Styrie, de Carinthie, de Tyrol. Ceci non plus n'est ni convenable ni bien, ne l'exigez donc plus... Laissez-nous aimer tous nos amis, les aider de nos conseils, de nos vœux, de nos prières; nous ne dépasserons pas cette règle de prudence à laquelle Venise tient d'autant plus qu'elle lui doit son repos et sa tranquillité.
— « Ainsi les mêmes mots serviront à la même réponse.
-^ «Monsieur, repritle doge, à l'heure précise où votre impatience à raccommoder nos
discords vous a porté à surmonter nos règles invariables; à cette heure, dis-je, un sénateurprocurateur de Saint -Marc, allait partir pour votre quartier-général ; c'est là que notre affection sororelle pour votre- sérénissime république transporte la discussion. Le sénateur Pesaro est muni de tous pleins pouvoirs, carteblanche, saufs-conduits, etc., etc.; en un mot, il a tout ce qui prouvera là-bas ce que notre tendresse concède à l'exigence de votre cour. — « Ma cour, répondit Junot plus qu'étonné du propos, j'ignore ce que vous entendez par là; il n'y a plus de cour en France, de monarque, de courtisans, surtout de nobles; non, ils ont disparu, ces arrogans.
— «Citoyen, dit le vieuxTiépolo qui, rempli d'une colère patriotique, ne parlait qu'avec peine; vous oubliez qu'où vous êtes maintenant , ces nobles par vous si dédaignés régnent.
— « C'est , dit Junot en frappant la terre du pied par forme de mépris, c'est pour cela que nous prétendons vous amener à un étal de
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guerre qui nous autorise à établir autour de Saint-Marc cette liberté, cette égalité qui y prirent naissance et que des olygarques étouffèrent dans son berceau.
— «Monsieur, dit le doge en se soulevant de son siège, pour se grandir, on montre à Venise une mansuétude sans bornes et un respect incroyable au titre d'ambassadeur, puisqu'on vous laisse exhaler vos blasphèmes. Si vous ne veniez pas au nom du générai
notre ami hé bien, tous les Vénitiens, le
doge, lui-mémCj malgré son âge et ses infirmités, vous demanderaient raison des outrages que, sans motifs, vous venez d'exhaler contre le patriciat.»
A ces paroles chaleureuses et chevaleresques, à cet accent qui partait du cœur, les citadins , les huissiers, les seigneurs de la mal, tous, se prosternant aux pieds du doge, crièrent Fiwe Saint-Marc! et firent à Dieu le serment solennel de n'abandonner la cause de Venise que lorsque la noblesse elle-même aurait abdiqué le pouvoir.
Ce fut un beau moment pour Venise , un mouvement électrique dont il eût fallu profiter: on n'en tira aucun fruit. Il expira et le souvenir s'en est perdu.