SVITE DU CONSEIL
Le soleil qui se lève a plus Je force et moius d'éclat que le soleil qui se couche.
Une porte secrète s'ouvrit, dans la chambre de Junot , dans le temps que celui-ci écrivait à Napoléon ; il entendit le bruit des gonds, se retourna avec vivacité, et, reconnaissant Vincent Dandolo qui déjà quittait, non son domino, mais son demi-masque:
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— « Ceci est donc semblable aux mystères d'Udolphe que je viens de lire^ ? Vous avez, dans toute votre Italie, des souterrains, des trappes, des corridors mystérieux , des escaliers qui ne sont pas connus : c'est commode pour des amateurs; mais à Venise où le gouvernement en profite
— « Qu'est-ce , repartit Dandolo , que ces rumeurs dont la ville est remplie? On parle d'un aide-de-camp de Bonaparte qui a défié le doge et toute la seigneurie à un combat singulier.
— «La fable du pot au lait, reprit Junol en riant; on a retourné le point complètement. C'est moi à qui tout Venise aurait proposé le cartel; mais ma prudence, dont néanmoins on doute, m'a porté à l'accepter; voilà le vrai.
— «Hé bien ! on croit le faux; on vous accuse d'outrage envers toute une ville où !a vengeance est naturelle, et où vous trouverez votre tombeau.
* Le roman de madame Aune Radcliffe, intitulé : les Mystères d'Udolphe , parut, traduit à J'aiis, en 1796.
— «J'ignore où jciiniraima vie, dit Junol; ce que j'affirme, c'est qu'en moi une voix intérieure m'apprend que l'ingratitude d'un and sera le premier coup de vent qui éteindra la lampe de mon habitacle ^ ; mais vous , Dandolo, ne craignez-vous rien? l'ami^assadeur, dont l'épouvante change en stylets jusqu'à l'air que nous respirons , l'ambassadeur consterné jure que ses rapports journaliers lui apprennent que ni vous ni moi ne sortirons vivans de ce lieu.
— «Nous sommes sous la main deDieu, répliqua l'apothicaire-diplomate : un cheveu de notre tète n'en tombera pas si sa volonté ne l'ordonne. J'espère qu'il est las du gouvernement turpide que nous combattons.
— «Pour ma part, si on m'expédie, je partirai content; car, comme M. de Pourceaugnac, à qui on appliqua le revers de la main sur le visage, je leur ai bien dit leur fait. En vérité, j'ai
' Nom donné au lieu où, dans un vaisseau , on enferme la boussole.
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presque du regret de ma scène d'hier, au conseil ; ma foi, je leur ai dit ce que, pendant huit siècles, on leur avait tù ; j'ai trouvé piquant de faire le peuple à moi tout seul, d'autant plus qu'avec mon très- cher patron , c'est un plaisir que rarement on pourra se permettre... Je gage qu'il va trouver cela jeune pour un ambassadeur... et lui c'est un compère à se faire roi tout seul, au jour où il en aura la fantaisie.
Junot , sous son insouciance , déguisait de son mieux son inquiétude réelle ; emporté par une fougue naturelle, il avait maltraité le patriciat ; enfin, le doge , en levant la séance , avait pu seulem^U faire finir le débat indécent. Il connaissait, d'une autre part, son général; il lui savait un respect profond pour les choses établies, et des vues qui s'accommodaient mieux avec celles des nobles de Venise , que celles desjacobins de Paris;aussiil nedoutait pas que Napoléon ne le querellât , et pis encore, ne le rappelât aussitôt que le bruit (le cette scène lui serait parvenu.
Junot, imprudent au delà de toute croyance,
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avait, au milieu de la ({uerelle, oublié que le général en chef tenait à faire expulser du territoire de Venise et de l'enceinte de Véronne un grand personnage qui, depuis plusieurs années, y jouissait d'une hospitalité qui Uii était agréable.
En succédant à son malheureux neveu, lui, mourant roi dans un cachot, et lui recueillant dans l'exil cette couronne royale si fatale, sa majesté très-chrétienne, roi de France et de Navarre, respirait à Véronne, du consentement des Vénitiens , des traverses sans nombre qui l'atteignirent dès sa sortie de France. Le patriciat avait ressenti pour lui une digne pitié; il s'était rappelé l'honorable patronage des rois français, leur amitié avec les rois Henri III et Henri IV , la protection permanente envers eux, depuis la ligue de Cambrai. I.e Directoire de la république, inquiété de la présence du roi légitime de France dans le nord de l'Italie, avait enjoint à son général d'en obtenir l'éloignement ; ceci était le point capital de lanégociation confiée à Junot, et le
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seul qu'il eût négligé : ausâi était-il médiocrement satisfait ; la frayeur entrait dans cette arae intrépide, au souvenir deNapoléon. Il en résulta que, le lendemain, le malencontreux ambassadeur fit appeler Dandolo et lui confia son embarras.
— « On tàcliera de retirer de votre route cette pierre d'achoppement, dit Dandolo.
— « Je voudrais savoir quelle voie vous emploierez pour y parvenir.
— Que vous importe, excellence, repartit Dandolo en ricanant; il y a dans la diplomatie des mystères que je mettrai en jeu; c'est un arl qui consiste à faire difficilement ce qu'un homme, non politique, achèverait en un tour de main et sans peine : la science est presque toujours l'art de jeter de la poudre aux yeux. Retenez bien ceci, et c'est encore mieux que Goddam , le fondement de la diplomatie '
' Ceci est une allusion et une plaisanterie connues de Figaro dans la pièce de Beaumarchais, intitulée : le Mfiridge (te F/'^ar'! , nii la J<,llc Journée.
Après un instant de silence, la conversation reprit. Dandolo essaya de faire entrer dans l'iniagination chevaleresque de Junot quelqaes formes de la diplomatie vénitienne; il ne put y parvenir : le Français ne comprenait pas que les volontés de son général ne fussent pas obligatoires pour le doge et ses conseillers.
Ceux-ci, lorsqu'ils se trouvèrent en présence de ce caractère fougueux , eurent beaucoup à faire pour conserver la dignité de leur rang; car, avant tout, ils étaient vénitiens; et eux non plus ne se rangeaient à la possibilité que leur grandeur fût tellement déchue , qu'on pût les insulter inpunément.
Junot avait un grief majeur à leur reprocher, et il ne voulait néanmoins le faire qu'indirectement. Il y avait, à Véronne, une autre de ces étoiles tombées que Venise honorait d'une hospitalité généreuse; sa présence auprès d'une armée française contrariait l'habile Bonaparte, et il prétendait que cet inconvénient disparût. J'en ai déjà parlé : c'était Louis XVIII , alors roi titulaire de France.
Tandis que ces scènes se passaient au palais de l'Etat, le même domino qui avait déjàtrailé avec Piédro se remontra devant lui, le lenci^main matin, au moment où il allait sortir. Piédro reconnut le masque, et, venant à lui, il demanda si l'on avait changé d'idée ou s'il devait se préparer à partir.
— «Avant deux heures, présente-toi au majordome du provéditeur Pesaro ; celui-là, sur le vu de cette lettre , te mettra au nombre de la fiunille du noble patricien; mais comme, peut-être, tu n'as pas les fonds disponibles pour faire honorablement la route; comme aussi ton travail ne nourrira pas les tiens, tes amis m'ont chargé de te remettre ce viatique.
En même temps, une bourse pesante tomba dans les mains du bravo. Le poids, le son , la couleur du métal qui brillait à travers les mailles de la soie pourpre , annoncèrent à Piédro une somme telle que jamais il n'en avait manié une pareille. Il l'examina machinalement pendant une minute avec cette attention contemplative de qui se voit surpassé
dans ses vœux ; mais, se ressouvenant qu'il devait remercier le donateur, il releva vers lui sa figure joyeuse Le masque avait disparu
— « Addio^ iUustrissimo principe] s'écria- t-il dans son contentement ineffable; adieu, bienfaiteur de la famille Marni, la plus ancienne du Lido parmi celles des gondoliers et des
bravi Oh! ob ! hé ! oh! Anella, viens voir
des boules d'or, des aiguilles d'argent, des peignes d'écaillé, des colliers de corail, des pièces d'étoffe de velours et de soie, qui t'arrivent tous ensemble, et néanmoins que j'enferme dans ma main. Croiras-tu, bella Zitella, aux quatre mille ducats, et à la felouque , et à la maison, notre propriété. Voici une portion du trésor, ou plutôt un échantillon de ce que sera le reste.
Pendant que le bravo appelait sa sœur, elle, montée au plus haut de la maison, travaillait dans une manière de belvéder d'où l'on avait la vue de la pleine mer et des côtes lointaines du rivage autrichien. T.a perspective
était immense. La jeune fille brodait; ses yeux ne se lassaient pas d'admirer la magnificence du spectacle : il lui rappelait un chant que sa voix mélodieuse tarda peu à embellir de sons harmonieux. En voici les paroles :