BARCAROLLE VENITIENNE
Mer tranquille, mer vaporeuse, Qu'effleure d'une aile d'azur L'hirondelle, chaste amoureuse, Reine de Tair suave et pur, Aucun souffle encore ne ride Le miroir de ton beau cristal ; Et cependant, à mer perfide !
Malheur à qui sort du canal !
L'onde, mollement balancée.
Vient mourir en flots caressans Au pied de la tour élancée.
Orgueil des patriciens puissans.
Que la vague est chaude et limpide !
Comme elle bat le haut fanal !
Et cependant, ô mer perfide !
Malheur à qui sort du canal !
Paré de fleurs et de guirlandes, Le vaisseau part^ il fuit le port. Saint-Marc a reçu ses offrandes, SoJi canon tonne pour le fort;
ET LE DOGE. I2t3
Mais tout à coup un gouffre avide L'attire vers un roc fatal; Et le nocher dit : Mer perfide, Malheur à qui sort du canal !
I^a Vénitienne débitait son chant avec tant d'expression de mélancolie, et Piédro était si bien Italien pour tout ce qui tenait à l'harmonie, qu'il suspendit l'élan de sa joie jusqu'à ce que sa sœur eût achevé sa chanson ; alors il l'appela avec plus de vivacité, et elle descendit rapidement.
— « O sœur ! dit Piédro , gente sœur , compte.... compte... cent. ...cent cinquante.... deux cents sequins, et tout cela pour m'aider à faire le grand voyage. Douteras- tu dorénavant que les mille ducats me fassent faute; Je
les recevrai et je les gagnerai si vite
Un pauvre petit coup de stylet.
Nella partageait la joie de son frère, en présence de ce monceau d'or ; elle ne se ressouvenait plus du prix auquel on lui vendait celte fortune; mais, aux derniers mots de Piédro,
elle tressaillit, et une sombre pâleur effaça momentanément les roses de son teint.
— «Piédro, Piédro, dit-elle, le bonheur ne marche-t-il pas le premier? n'avons-nous pas à craindre qu'il ne se lasse lorsque tu aurais tant besoin de son aide. Certes, je vais cacher précieusement ce trésor, afin qu'il serve à tes noces; mais, sur mon travail journalier, je ferai dire une messe, chaque matin, dans une des églises de la ville. Il y a, vois-tu, des saints meilleurs les uns que les autres, et, à force de chercher, on finit par s'adresser aux bons. »
Cette pieuse impiété ne choqua point le bravo qui la trouva naturelle ; il se récria sur la fantaisie qu'avait Anella de réserver les fonds venus miraculeusement pour l'occasion de son mariage. Il dicta, au contraire, à la jolie fille ce qu'elle achèterait de plus élégant pour relever l'éclat^de sa parure; puis, retirant vingt sequins que , de la bourse du masque , il fit passer dans la sienne , il acheva ses préparatifs de voyage , et se rendit sans retard chez le majordome du provéditeurPosaro.
Un simple regard jeté sur la leltre qui recommandait le bravo décida \ite de son admission dans la famille de l'envoyé , et , peu d'heures après, le signal ayant été.donné,une gondole de l'État portant le pavillon de Saint- Marc, ce qui 1^^ rendait sacrée et hors des visites de la douane, glissant rapidement sur les flots, partie de la Piazelta, se dirigeait vers la terre ferme. D'autres gondoles de suite , sous la sauve-garde du même pavillon , l'accompagnaient, et les élans joyeux qui s'en élevaient annonçaient que les valets ne possédaient pas la gravité imposante du mailre.
UNE MAISON YLMTlËiNNË.
La , toal date de la loémc i-poquc : les lioinracs et les lois j les mccurs et les édifices ; aussi tout croidera cascmble.
— « Hé! la fille, la belle fille, pourriez-vous nous indiquer le maître de la maison ?
— « Signori, cela me sera d'autant plus facile que, mon iVere étant absent, je peux bien dire que je suis la propriétaire du lieu
et prête à vous obéir, si mes soinsvous claienl agréables.
— «Il serait difficile qu'on les refusât, lanl ils présentent de charmes. Mais la maison , dites-vous...?
— « Est }a mienne et à mon frère.
— « Ah! vous avez un frère... ? N'est-ce pas plutôt un amant ?
Anella secoua sa jolie tète; un sourire si gai, si naïf, passa sur sa fraîche bouche, et ses y^ux bleus conservèrent tant de sérénité , que la profonde expérience de l'interrogateur lui accorda la sincérité de son assertion.
— «Alors, dit-il j soit j je vous concède tout ce que vous avancerez ; il y a tant de charme à être trompé par une aussi divine raggazza! mais, en secret, en pouvoir de mari, de père, de frère, ou de mieux encore, nous direzvous, si, la maison étant libre, il vous conviendrait d'en louer une portion. On nous a dit que des Anglais avaient demeuré ici, la vue en est'belle, l'air y est meilleur que dans le centre des lagunes.
— « Ce n'est pas pour vanter notre propriété, reprit Ânella, mais ceux qui ont pris gîte chez nous ne peuvent dans la suite s'accoutumer ailleurs.
— « Et sans doute, ajouta un second inconnu qui n'avait pas encore ouvert lal)ouche, le souvenir de leur charmante hôtesse n'a pas peu contribué
Ce compliment attira sur celui qui le iîiisait, l'attention de la Vénitienne. Elle vit un«beau jeune homme à l'œil noir, fier et pétulant, dont la bouche, légèrement arquée, laissait briller des dents petites, nettes, blanches, véritables perles d'Orient ; une chevelure de cette nuance heureuse et si rare , que je ne peux exprimer qu'en unissant les mots chatain-noir-dorc , se déroulait en mille boucles annelées sur le front; en arrière, ils étaient fins, unis, soyeux, serrés, et présentaient à la lumière du soleil ou des bougies les plus doux reflets. Jetés coquettement sur la tempe droite, ils laissaient à découvert un front
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blanc, large, uni, signe de la force et de la capacité.
La laille était dtégagée, la poitrine, ouverte et saillante; tout le reste du corps, les jambes principalement plaisaient: on faisait attention à un mollet vigoureusement dessiné, musciileux, cliarnu sans trop de développement; If s pieds, quoique tourmentés par une marche journalière, réunissaient les conditions qui en font un chef-d'œuvre delà nature; les mains avaient aussi leur prix, bien qu'une forte teinte de hâle prouvât que ce personnage-là ne s'était pas tenu à l'écart de la fatigue et du travail.
Un premier regard ne contenta point la jeune fille; elle voulut en reporter un second sur l'élégant et fier étranger. Quant à lui, déjà charmé par la beauté peu commune de la Vénitienne, il lui avait suffi d'un coup d'oeil pour reconnaître qu'auparavant il n'avait vu nulle part l'égale d'Anella, et que, dorénavant, il ne serait pas plus heureux s'il continuait cette recherche.
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— « Signora^ dit le premier inlerlocuteur, nous sommes aussi amateurs du grand air et des riches vues que tous vos hôtes précédens ; nous aimons surtout la paix et la retraite. Je suis malade et chimiste; ce boa garçon me sert de compagnon , de jacchini. (Il appuya en souriant sur le mot souligné). Il dessine, il fait de la musique, et va peu chercher hors de chez lui les délassemens que l'étude, le travail et la réflexion lui procurent.
— «Oh! dans ce cas, repartit Anella joyeusement, toutici retiendra votre jeune homme; et, s'il est bon musicien , il pourra alléger le prix du loyer, en me donnant des leçons de chant et de guitare.
— «Vous deviendriez mon écolière! s'écria le jeune inconnu ; vous m'accepteriez pour maître? Ah! vous n'ignorez pas à quel point mon ame serait flattée de vous occuper dans vos instans sérieux!
— «11 ne reste plus, à ce que je vois, Made-
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moiselle, qu'à convenir du lieu et du prix de la location ?
— « Mon frère, s'il était à la maison, ne vous ferait pas des conditions pires que les miennes; vous prendriez le troisième piano, ayant vue SMr le fondamento luiovoy et, par conséquent, en face de la pleine mer, avec la jouissance du four, du puits commun, de la grande citerne , de la terrasse et du belvédet\ Votre logement se compose d'une salle d'honneur, d'une plus grande salle, de deux chambres donnant l'une dans l'autre, d'une petite pièce noire où couchera votre cameriere. Les lits sont en damas, presque tous garnis de leurs galons et franges d'or, avec échelle de même '. Cette magnificence stupenda ne vient pas de nous, mais du saint Abbato, notre voisin, à qui la maison appartient dans tous ses étages^, et
' L'usage, dans l'Italie, est de tellemeat exhausser les lits à l'aide de matelas et de lits de plume, que, pour aider à y monter, il y a auprès de chacun une échelle ou un petit escalier recouvert d'une étoffe pareille à celle de l'ameublement.
* Très-souvent , en Italie , une maison appartient à
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qui l'a garnie du trop plein delà sienne. Cela coûtera à ces messieurs lin sequin d'or pour tous deux.
— «Lu sequin ! c'est trop cher, en vérité , dit en goguenardant le jeune étranger. »
Quant à son compagnon, il affecta uiîe physionomie solennelle et se mit à dire :
— «En effet, tout augmente de prix^ et je trouve surtout énorme l'éloignement des affaires...
— « Mais vous oubliez la triomphante paroisse du Collège et de la maison professe des Jésuites. Là, vous, Signor, qui aimez les arts, jouirez des merveilles dues au suave Titien, aux Véronèses, tels que ceux qui en contemplent les beautés doutent que le maître se soit surpassé; et, néanmoins, où n'a-t-il pas multiplié ses miracles? Nous avons aux Gesuiii des Tintoreti, des Palma vec/ii'o superbissimes. Les marches du grand autel et les repos des
plusieurs propriétaires : ou divise les étages et même ceux-ci. Les inconvéniens qui en découlent n'ont pu encore faire renoncer à cette coutume.
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pianij ipiitent un gigantesque tapis de Turquie, tout en marbre de rapport, avec les jeux de lumières et d'ombres. Cela seul vaut le sequin que je demande pour un appartement dans le voisinage de cette stupéfiante décoration. »
Les deux étrangers se prirent à rire de ce moyen adroit de relever la valeur d'un appartetiient voisin de l'église di Gcsuiti. Le plus âgé d'eux, mettant la main à la bourse, en tira le sequin neuf et d'or, qu'il laissa longtemps suspendu au dessus de la blanche main fine et potelée de Nella.
— « Hélas ! dit-il, que l'argent est rare, qu'il est cher à gagner lorsqu'on en a besoin ! Je ne sais si à Venise, on est plus heureux que partout ailleurs; si, dans cette viile florissante, l'or et l'argent y coulent en large fleuve; sur la terre ferme ce n'est pas de même: on y sait ceux qui lui veulent du bien ou du mal.
— « Vepise, répondit Ane]la,est florissante et heureuse sous le gouvernement de ses patriciens.
— «Qu'elle le conserve long-temps! Partout ailleurs , on pleure les fautes des maîtres , et les sujets y sont écrasés.
— «Qu'ils viennent chez la reine de l'Adriatique; là, leurs souhaits, leurs désirs seront comblés. »
La conversation quilta le ton presque politique qu'elle avait pris j elle s'attacha aux objets matériels. Anella promit que chaque matin une revue générale aurait lieu, et que l'œil du maître chercherait à satisfaire les hôtes.
Lorsque la sœur du bravo leur eut appris que son frère était en voyage; lorsqu'elle leur eut indiqué les divers passages de la maison , fourni Feau, le linge nécessaires, elle se relira dans sa chambre à l'écart. Qu'on ne s'imagine pas que la belle Anella habitât seule la demeure vaste, quoique délabrée; deux ou trois familles de pauvres artisans y trouvaient le couvert et une sorte d'asile décent. Tous réciproquement se servaient de contre-poids, de surveillans., île gaicles. D'ailleurs, la sim-
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plicité des mœurs à Venise touche de si près à Ja corruption , qu'il se fait là de singulières alliances, et des concessions telles, qu'aucune autre ville ne les tolérerait.
L'appartement qu'on louait un sequin d'or par mois avait sa part de la magnificence que l'on rencontre dans le manoir italien le plus abandonné : les plafonds peints à fresque deux cenls ans auparavant, et peutêtre plus tard , par des élèves ou des fils d'élèves de Paul Véronèse et du Titien, représentaient des faits glorieux à l'histoire deVenise. C'était, dans la caméra reale (la chambre royale), la guerre, dite de Chioya, entre les Ve.nètes et les Génois; dans la chambre à coucher, c'étaient des perspectives de dômes , de galeries, de colonnades; le tout traité largement avec un talent remarquable, bien qu'abîmé en nombre d'endroits et singulièrement éteint par les exhalaisons dévorantes des vapeurs de la mer.
Les lits, autrefois dorés, et portant encore les armoiries des nobles maisons qui les
avaient fait faire, étaient en effet en damas rouge. Mais que là aussi, la main du temps exerça de ravages! comme elle avait flétri, terni , taché , troué la noble étoffe et diminué les franges et les galons qu'Anella avait tant vantés! Des fauteuils immenses de même matière, mais dépareillés, des tables de chêne sculptées par d''habiles artistes, une de ces armoires d'ébène, à colonnes, qui servait de secrétaire; deux bahuts chargés d'arabesques en fer et cuivre, coffres à mettre le linge et les habits; tout, dans cette maison, était antique. Nul ne s en étonnait; c'était l'usage à Venise, où l'on ne renouvelait un mobilier que lorsqu'un palais avait disparu, soit consumé par les flammes, soit précipité dans la mer, en raison de sa caducité. En Italie, les meubles jeunes comme un édifice doivent durer autant que lui.
Lorsque les deux inconnus furent installés, le plus vieux dit à l'autre :
— a lié bien , Paolo, le cœur ne vous dit
rien au moment où vous rentrez dans votre patrie ?
— a Maladie tlo! dit le beau jeune homme en frappant le plancher du pied , ma patrie n'est pas là où régnent des tyrans odieux, des despotes insupportables qui écrasent le peuple sous un joug de fer. Les misérables ! que n'ontils pas fait contre moi ! J'aimais une jeune fille; elle me préférait à mes compagnons, j'allais être heureux : un patricien la voit, s'en éprend, m'ordonne de céder ma place; je refuse. Les seigneurs de la nuit m'arrêtent, me précipitent dans les cachots souterrains du palais du doge. Deux ans après, on m'en relire ; je crois avoir fini mes tortures... Insensé ! je connaissais peu les patriciens; on voulait que je subisse tous les genres de tortures. Je quittais celles du froid et de l'humidité (<^/^^ jjozzi); on me transporta sous les plombs f/ piomôi), les prisons aériennes du même palais. Là, pendant deux autres années, je fus livré à une chaleur dévorante pendant l'été, et aux rigueurs des climats du nord, pendant
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l'hiver. Quatre ans s'écoulent; on va me
rendre la liberté Non! je suis encatalogué
dans l'armée : l'on m'envoie à Corfou. Oh ! dès que je pus briser mes chaînes , je me sauvai de cette île , je passai sur la côte grecque. Je courus mille dangers. Un vaisseau français me recueille; on m'y traite bien. Je viens en France, le général Bonaparte accepte mes services : je suis à lui à jamais, et, quoi qu'il me commande, je l'exécuterai.
— a Vous savez ce qu 'il a confié à votre zèle. Les trois inquisiteurs d'État restent invisibles au milieu du gouvernement dont ils sont l'ame; Napoléon tient à les connaître afin de les attaquer directement; on sait que ce secret est renfermé entre le doge, ses conseillers, les sages-grands, les procurateurs de Saint-Marc et le conseil des Dix. En France, ce que tant de monde saurait ne resterait pas caché pour les autres. Ici, peut-être trouvera-t-on un traître; quelques subalternes sont aussi dans la confidence. C'est à votre adresse , à votre activité que cette tâche est confiée.
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— «Elle n'est pas facile, reprit Paolo en hochant la tête, et néanmoins je suis peutêtre le seul citadin qui pourrait servir le général... Entre le doge et moi, il n'y a qu'une personne, et celle-là aussi lit dans tous les mystères de l'État. »
Vincent Dandolo, car c'était lui-même qui pour se dérober aux soupçons que Venise commençait à former sur ses menées, s'était procuré un logement ignoré; Vincent Dandolo, dis-je, parut surpris de ce que lui disait si négligemment son beau compatriote ; ses regards seuls néanmoins en demandèrent l'explication.
— «Croyez à ce que j'avance, dit Paolo; je touche de près à une personne qui , je vous le répète, a passé sa vie à jouer un rôle dans la troupe de comédiens qu'on s'entend à désigner sous le nom de gouvernement; elle a aussi plus d'une fois tenu le fil de ces marionnettes qu'on appelle peuple, et, si elle voulait parler... Elle ne le voudra pas... elle n'ignore rien, elle sait ce que l'on dérobe aux regards
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de tous, et je me souviens que, dans ma première adolescence , et aujourd'hui il me semble que c'est hier, tant j'ai la mémoire fraiciie des choses et des lieux, je lui dus, dis-je, l'inappréciable faveur de descendre dans le labyrinthe sacré et mystérieux où repose le coros de saint Marc. »
Ici, une idée parut frapper Dandolo; il allait parler, il s'arrêta à temps et laissa poursuivre le Vénitien haineux et implacable.
— «Oui, j'ai vu là, de mes propres yeux, cette auguste relique. Mes yeux sont encore éblouis de la clarté des bougies et du resplendissement rayonnant des rubis, des saphirs, des émeraudes, des diamans, des topazes qui ornent sa châsse. Oh ! l'on peut bien dire que c'est là un lieu saint, et à la conservation de ce corps vénérable est attachée la puissance vénitienne. Un vieux dicton dit :
Quand saint Marc de sa groUe partira Et qu'à son char sa main attellera Les quatre chevaux qu'il amènera,
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Le Bucentame périra , El le pouvoir du Lion finira '.
— «En effet, dit Dandolo, ma nourrice m'a bercé de ce quiiitin; je ne m'en souvenais
plus Paolo continue à bien mériter du
général et de ta patrie, oui, de Venise qui touche à l'heure de son affranchissement; lu puniras tes oppresseurs, tu libéreras tes concitoyens. Ce n'est point pour aider à l'ambition de la France que je marche d'accord avec ses agens ; je veux me servir d'eux pour délivrer Venise d'une oppression de huit cents ans.
— «Je vous seconderai, Vicen le; oui, comptez sur moi, je saurai les noms des inquisiteurs d'État, et, s'il faut plus
— « Ami , je ferai un appel à la mémoire.
' Quan' délia grotta sua san Marco partira ,
E quando di sua man al carro attecherà Gli quatro bei cavalli che via portera ,
Il Bucentauro morirà Ed' il Léon pontenza più n'avrà.
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Que vas-tu faire pourlanl ? ne crains-Ui pas qu'on ne te reconnaisse ?
— « J'avais dix>huit ans lorsque ma captivité commença; à vingt-deux révolus l'on me fit sortir nuitamment de Venise j j'en ai aujourd'hui vingt-six 1 j'ai grandi de quatre pouces dans les cachots du doge; mes traits se sont formés, et je parie que même ma maîtresse ne me reconnaîtra pas.
— « Tu comptes la revoir?
— « Je ne sais; elle doit être infidèle.
— « Notre hôtesse est charmante.
— «Je m'en suis aperçu.
— « Ne fais l'amour que ce qu'il faudra pour dérober l'acte politique.
— « Ce n'est pas à Venise que le plaisir d'aimer fait oublier le désir de la vengeance.
— « Je craignais que tu ne fusses devenu Français.
— « Je suis Italien; je veux l'indépendance decetteterre chérie. Je meloue des peuples d'en delà les Alpes, mais rien ne me porterait à y li-
ET LE DOGE. l/j'i
niriiia vie,quela nécessitérigoureusederexil.» La conversation fat interrompue par Anella.
— « Signer, dit-elle, vous avez besoin d'un cameriere, m'avez-vous fait entendre; j'ai un bon ragazzo (enfant) à vous proposer , tantôt gondolier, tantôt facchini : il sera ce qu'il vous conviendra.
— « Qui est-il ? demanda Dandolo.
— «Il est l'arrière-petit-fUs d'une donna bien connue à Venise , la vieille Gargagna oubliée par la mort sur la terre, car elle a quatrevingt-quatorze ans ; elle agit comme vous et moi , et, sans faire de tort à votre intelligence, son esprit n'est pas au dessous de celui que vous avez.
— «Elle vit donc encore, donna Gargagna? reprit Paolo en frappant des mains.
— « Vous la connaissez, Signor? demanda la jeune fille.
— « Quel est le bimbo qui , depuis cinquante ans, et né clans les lagunes, n'a pas été élevé à la crainte de Dieu et de la madré
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Gargagna Je je la connais, et son
descendant désire être mon cameriere?
— « OuijSignor, le jeune Pai)lo ou Eblo, vif, fin, spirituel; on voudrait en faire un bravo. »
Dandolo regarda Paoloqui, d'un signe, lui donna son consentement. En conséquence le jeune Eblo ou Pablo Pulpi fut appelé par Nella. Il attendait au bas de l'escalier, et , en deux, bonds il eut franchi les degrés; il parut vêtu d'une jaquette de toile verte, ayant un pantalon de même étoffe, une ceinture rouge autour de ses reins, et sur la tète un bonnet rouge aussi qu'il ôta pour saluer. Il s'en échappa une forêt de cheveux noirs, tous à tire- bouchon , qui couvrirent ses brunes épaules et son front. Sa physionomie eût été laide si elle n'eût pétillé de vivacité et d'imagination. Gracieux dans sa taille peu élevée, leste, rapide à la manière des oiseaux, il plut dès le premier instant à Dandolo qui crut voir une larme briller dans l'oeil dePaolo qui évita d'abord de parler à son cameriere , et même se plaça de telle manière , que son
visage ne l'ut pas éclairé par les rayons du soleil.
Les condilions furent bientôt faites. Les deux signori connaissaient les prix courans de la ville ; néanmoins ils furent généreux. Dandolo s'amusa à faire parler le ragazzo qui lui peignit Venise alarmée par l'approche des Français, mais disposée à leur opposer une vigoureuse résistance.
Au premier mot que Paolo prononça avec tout l'accent vénitien, Eblo tressaillit, il se retourna promptement, et ses yeux s'attachèrent à examiner celui qui venait de parler. Celui-ci sou tint l'examen avec un calme parfait, il s'y était préparé : il n'eût été qu'un Vénitien indigne , s'il n'eût pas su dissimuler. Eblo, étonné de son indifférence, suspendit son interrogatoire muet ; mais dès ce moment il s'attacha d'affection au plus jeune de ses maîtres, qui d'ailleurs le traita avec une affection marquée.