L'AÏEULE ET LE PETIT -FILS
La royauté paternelle est la première de tontes.
— « Hé ! madré Gargagna ! donna Gargagna, dit unVénitien vêtu dans la rigueur du costume de la citadinance oisee ; l'habit noir complet, la petite mante de même couleur. Il tenait à la main une grosse canne, vrai jonc des Indes, garnie d'une belle pomme d'or , incrustée de
BONAPARTE ET LE DOGE. l^J
rubis et de saphirs, pierres petites sans doute, mais montées avec un goût exquis.
— «Hé! madré Gaigagna ! donna Gargagna ! répéta- t-il en frappant de sa canne sur le plancher, ètes-vous en compagnie humaine? recevez-vous le grand seigneur de là-bas, votre connaissance intime? Pardon, donna Gargagna, à Dieu ne plaise que je veuille vous offenser!.... Ne me répondrez-vous pas.^»
Une porle, placée dans la partie la plus sombre d'une chambre au rez de chaussée et fort obscure dans toute son étendue, s'ouvrit lentement. La vive lumière qui s'échappa de l'autre salle se réfléchit sur une vieille femme, spectre réel tant elle rappelait les habitans de la tombe, au moyen de l'immense voile blanc dans lequel elle s'enveloppait j en même temps sa voix cassée, mais encore énergique, s'éleva.
— «Entre, Paolo , entre, mon cher enfant; sois le bien-venu dans une maison où l'on a souvent pleuré ta perte.
— «Eh! donna Gargagna, perdez- vous la mé-
lO.
l48 BO:SAPARTE
moiïe, ou donnez -vous un nom commun à tous les étrangers qui viennent à vous. Je serais bien flatté d'être le Paolo que vous connaissez, mais je suis Napolitain, né à Salerne, et je m'appelle Guérin.
— « Lorsque le mauvais ange entreprit de tenter la femme, il changea de forme et se donna le nom d'un des êtres de la création , répondit la vieille femme avec autant de sévérité que de colère; certes, comme lui, tu dois avoir de bien mauvais desseins contre ta patrie, puisque tu n'hésites pas à te déguiser et à mentir.
— «Pourquoi le ferais-je? fut-il répondu en hésitant.
- — «Pourquoi, dis-tu ? Est-ce à moi que la question doit être adressée? qui mieux que toi peut lire dans ton cœur? Ah! Paolo ! Paolo! le libertinage et la fréquence des étrangers ont donc bien corrompu ton ame? qu'elle est, malheureux ! qu'elle est devenue noire ! Tu devrais tomber , sinon dans mes bras , car tu peux ne pas t'en sentir digne, mais, au moins,
ET LE DOGE. l49
à mes genoux pour tâcher de demander pardon.»
Le jeune homme, touché de cette allocution sévère, tremblait, balbutiait; ses genoux fléchissaient sous lui, incertain surce qu'il devait faire, néanmoins maintenu par la réflexion dans la nécessité de son incognito.
— « Je vous le répèle encore, vénérable signera, vous vous méprenez à mon sujet; je suis Napolitain , je viens offrir mes services à la sérénissime république. J'ai fait des études profondes en l'art de la pyrotechnie, et on pourra m'employer utilement à l'arsenal ou dans tout autre poste important , car je sais faire des pièces d'artiflce dont on ne se trouvera pas mal dans la guerre qui se prépare.
— « Vaderetro, Salanasl ( en arrière, Satan ! ), s'écria Gargagna de plus en plus indignée; arrière, fallacieux Napolitain ! ennemi des deux cités, de saint Marc et de saint Janvier, homme à deux cœurs non moins qu'à deux visages; il ne sortira rien de bon de tes secours et de ton travail... Paolo! Paolo! est-ce bien Plu es en
1 5o BONAPARTE
présence de Ion aïeule, et ton ameest inerte, ta bouche , muette, tes yeux sont sans flamme! Ingrat! malgré ta conduite, vois les miens se remplir de larmes ! mon sang s'échauffer, en dépit de ton peu d'amour! Et moi qui me flattais que tu venais me fermer les lèvres au dernier moment où elles s'entr'ouvriront pour livrer passage à mon ame; hélas ! je suis bien punie de tous mes péchés par la renonciation que mon petit-fils bien-aimé fait de
ma tendresse Eblo, le seul qui me reste de
tant d'enfans mâles sortis de mon flanc , est , je le vois aussi, le seul qui veuille de ma mince fortune et de mon amour maternel.
— « Eblo , répéta Paoio, cette fois ému jusqu'aux larmes; mais il me semble que, hier, un jeune ragazzo de ce nom m'a si bien enjôlé, qu'il m'acontraint à le prendre pour cameriere.
— « Lui , ton valet ! lui , né de ton sang ! lui, sorti comme toi des mêmes entrailles! Et à quel but l'as-tu recueilli ? Veux-tu le pervertir ? égarer sa croyance? souffler en lui l'irréligion étrangère, celle surtour de ces odieux Fran-
ET LE DOGE. l5|
çais?... PaoloîPaolo! perds-toi si tu veux, maiç
respecte l'innocence de ton pareni Allons,
espiègle, dit la donna en lui prenant les mains, en l'entraînant debout vers la porte par où elle était venue et d'où jaillissaient des torrens de lumière, as-lu assez plaisanté ? n'as-tu pas assez joué avec ta bonne avola ou nonna (mèregrand)? complété l'enfant prodigue, et, si tu veux qu'on tue pour toi le veau gras, songe qu'.'iuparavant le repentir , en brisant son cœur, l'en avait rendu digne. »
Pour cette fois , Paolo ne put continuer à se vaincre; honteux même d'avoir poussé sa résistance aussi loin, il se précipita aux pieds de son aïeule en criant merci , miséricorde ; en employant ces mouvemens ardens, impétueux, passionnés , si en usage parmi le bas peuple d'Italie. Gargagna, muette, mais de plaisir cette fois, employait sa fermeté à vaincre cet amour si grand des ascendans pour ceux qui naquirent après eux; elle laissait agenouillé le beau jeune homme, se contentant, avec ses doigts maigres et longs, d'écarter, de chaque côté
l5a BONAPARTE
des tempes , les mèches de ses cheveux dont certaines parties tombaient en oreilles de chien , mode alors donnée ou plus répandue par le général Napoléon Bonaparte.
Chaque trait de Paolo subissait un examen rigoureux; ses joues élégantes, son coloris, sa vigueur, apparente par ses muscles fortement dessinés, la grâce de son ensemble , la coupe charmante de sa bouche, l'éclat de ses yeux, oh! rien n'était oublié : tout recevait son tribut de satisfaction et d'orgueil maternels.
— « C'est bien. .. c'est bien , dit-elle ; on citait Piédro Marni : mon arrière-petit-neveu passait jusque-là pour le plus joli ragazzo de Venise ; les jeunes filles des lagunes de Malamoco, de Mestre,deChioya, me fesaient à la messe de saint Marc de belles révérences intéressées. Ah ! Paolo, comment feront-elles maintenant entre mon neveu et mon fds? »
L'enfant prodigue , ainsi que Gargagna l'avait dénommé, persistait à se maintenir à genoux et dans un silence de honte; cepen-
dant, louché encore plus de l'accueil plein de bonté qu'il recevait :
— «Hélas! dit-il , moi qui m'étais flatté, chère nonnaf de vous tromper, je ne savais pas les tréso.s de perspicacité que renferme le cœur d'une mère; oui, c'est votre petit'fils, Paolo Monazone , le fils de celui... Hélas! rnamma ' , nous avons été tous malheureux... Comment le doge n'a-t-il pu abréger ma captivité ou me sauver de l'exil, lui, votre frère? Qu'il y a de la barbarie dans son refus !
— «Bimbo, dit Gargagna d'un ton ferme, n'attaque pas Luigi Manino : c'est le meilleur des frères, et c'est aussi le meilleur des souverains. Songe à l'honneur que le corno fait rejaillir sur notre famille, à la jalousie du pa- Iriciat, de son exaltation. Il est dans une position pénible, embarrassée; fallait s'entendre dire qu'un homme nouveau était le premier
* Ce mot se prononce en appuyant fortement sur les deux m et en chantant d'une manière soutenue la dernière syllabe. Il signifie mère : c'est un mot de familiarité intime; il remplace le madré italien, le mater des Latins.
à violer les lois , et cela afin d'abaisser la noblesse vénitienne en riionheur de Ja citadinance; il m'a conté ses raisons, j'ai vu couler ses larmes... Oui , le grand doge a pleuré dans les bras d'une pauvre vieille femme ; n'est-ce pas toujours bien glorieux pour notre famille? J'ai dû souffrir avec lui, le consoler même, et continuer de servir l'État sous sa direction. Au reste, au moment où tu t'es sauvé , un décret te remettait en liberté: ton impatience a failli nous perdre. Enfin, si tu reviens en bonne disposition , l'on verra à te procurer la protection puissante du doge; mais je crains.... » Gargagna soupira, et, suspendant sa phrase, se tut.
Une foule de pensées pénibles s'élevèrent tumultueusement dans la poitrine de Paolo; il redoutait la perspicacité de son aïeule. A ce litre il lui devait du respect, de la tendresse même en retour de celle dont elle lui donnait déjà tant démarques.... D'un autre côté, son cœur suivait l'impulsion de la haine et de la vengeance; il ne pardonnait pas au patricien
ET LE DOGE. l55
superbe, à cet Aiigelo Gabrieili qui, en se jouaiii, l'avait emprisonné, écrasé, anéanti, chassé de Venise, et s'était fait aider, pour perdre cruellement un infortuné jeune homme, par tous ses confrères; aussi les enveloppaitil tous dans la même malédiction.
Plus il se maintenait dans ce dessein sinistre, moins il devait s'ouvrir à son aïeule ; aussi se contenta-t-il, quand elle eut achevé, de lui baiser la main, et, prenant la parole :
— «Mère-grand', dit-il, douce nonna envers le plus ingrat de vos fils, pardonnez-lui son long silence. Que j'aurais de récits à vous faire! queje pourrais passer de longues soirées d'hiver à retracer les mœurs, les coutumes, les usages des nations diverses que j'ai visitées, et chez lesquelles j'ai planté mon pavillon. J'ai vu l'Arabe habitant à cheval dans le désert; j'ai vu le Russe faisant des voyages de deux cents lieux tout d'un trait non parterre, mais sur les rivières glacées ; j'ai vu les Espagnols, nos émules en piété; les Portugais où l'on
l56 BONAPARTE
ignore les arts; les hollandais, ce peuple qui se débat encore : j'ai vu les danois...
— « Et les Français , Paolo , tu ne les nommes pas ?
— te Je n'en ai rien à dire; ils furent mes bienfaiteurs.
— « Ils sont nos ennemis.
— « Eux, non certes.
— « Ils nous menacent, vont nous faire la guerre...
— «Détrompez -vous; la France aime les Vénitiens et la citadinance ; elle veut seulement que la liberté règne où saint Marc commande; que la tyrannie patricienne disparaisse, et les deux camps réunis n'en feront qu'un. »
Gargagria se lut; elle prolongea ce silence. Sa figure devint sombre, recueillie, imposante; enfin, ouvrant îa bouche :
— « Fils Paolo, la vieillesse se répète; je t'ai comparé au prodigue de l'Evangile, et, comme le père , je ne veux que me réjouir dès que celui-là rentre au bercail ; mais je présume
ET LE DOGE. xS']
que tu as pris les mesures en revenant témérairement parmi nous.
— « Un autre nom , une autre patrie; des véiemens de condition supérieure, une physionomie entièrement changée par 1 âge , les courses, les malheurs sont mes premiers soins. Je ne suis pas venu à vous d'ahord; je loge dans un quartier isolé : je sortirai peu, je travaillerai beaucoup — je suis peintre — , c'est un talent que je dois à la nature et à quatre ans d'assiduité à l'étude. Déjà, dans ma prison, j'avais tant employé d'heures à couvrir les murailles de tant de croquis, de dessins, d'esquisses, qu'en sortant, ma main exercée put peindre dès le premier moment, et j'attendrai que le temps , mes services et les événemens aient changé la face de mes affaires.
— « Tout cela, carissimo Bimbo, me semble si raisonnable, que j'ose à peine me flatter que tu ne dévieras pas de cette sage route. Prends-y garde, mon fils, à Venise, à Bologne, à Milan , à Turin , à Gènes , à Rome , à Naples, a Palerme , à Florence , oh ! partout, le gou-
l58 BONAPARTE
vernement a le sentiment de sa conservation: il veille à la maintenir. Il a des amis, des agens , de vrais patriotes qui croient de leur devoir de prévenir les révolutions. J'ai plus qu'ailleurs, vu le péril : on en est alarmé. Paolo , sois Vénitien.
— . « Je le serai , ma mère , j e vous le jure par saint Marc.
— « Tiens ta parole; mais souviens-toi qu'il n'y a pas dans le ciel deux saints de ce nom , et que ton serment t'engage à celui qui, aujourd'hui, protège le doge et le patriciat. »
Paolo frémit, se mordit les lèvres; son aïeule vit ce manège.
— « Quesepasse-t-il en toi? Rien de ce que tu fais ne me semble naturel : tes propos sont louches, tes mots sont équivoques dans tes sermens; tu es venu ici, pour qui tromper? ta mère ou ta patrie ?
— « Vous! ma mère, je serais bien malheureux si vous le pensiez.
— « En paraissant devant moi , qui voulais-
ET LE DOGE. 1 Sq
tu tromper? ton intention était-elle de te dire mon fils?
— « J'avoue, répliqua Paolo, que, pour bien me maintenir dans cet incognito qui seul peut me sauver, je m'étais promis de vous taire mon existence; mon dessein était de me présenter à vous en ma feinte qualité de Napolitain; de vous voir, de m'assurer de votre santé qui m'est si chère, de vous demander ma bonne aventure et de la payer par le don de cette canne acquise dans mes voyages, et que ma tendresse vous prie d'accepter.
— « Paolo, un tel bijou ne convient pas trop à la mamma Gargagna; il exciterait trop, non l'avidité des filous , il n'en est pas un à Yenise qui osât me rien dérober , mais la jalousie de mes compagnes décrépites; ellesen feraient de bons contes, elle deviendrait dans leur bouche le manche à balai de céi-émonie de Satanas avec qui Fon s' obstiné à me vouloir en commerce, parce que les anges d'en haut viennent de temps en temps me visiter; néanmoins, je la garde. Plus tard, peut-être, je
1 6o BONAPARTE
t'en ferai un ami Mais, si lu f^oulais être
inconnu, pourquoi as-tu pris ton cousin Eblo pour cameriere.
■ — « C'est donc lui qui m'a dévoilé à vous?
— a Non.
— « Qui vous l'aurait appris ?
— « Ne t'ai-je pas dit que les esprits du ciel ne dédaignent pas de converser avec une pauvre veuve ?
— « Néanmoins, dans celte circonstance, je crois bien qu'ils se seront servis de l'intermédiaire d'Eblo pour vous révéler ma présence à Venise. Recommandez-lui le secret.
— « Je ne sais rien de lui, te dis-je; il m'a parlé bien davantage de sa noble et jolie arrière-cousine , la Zitella Anella : le maître drôle, avec ses seize ans, a un cœur tout de flamme. Crois-moi, situ recommences à aimer là, méfie-toi de lui.
— « Serait-il aimé, lui, déjà à son âge?
— « Comme tu prends feu! et tu te dis indifférent.... Tremble, Monazone; ressouvienstoi de Catharina Palma. Les mari sont en-
ET Ll, DOGE. l6l
core baignés des flots de la mer, et les piombl reçoivent toujours les insensés qui bravent la puissance patricienne.
— « Je n'ai fait qu'entrevoir Anella, je l'ai trouvée charmante; mais de là, de ce simple sentiment d'admiration si naturel envers la beauté, qu'il y a loin à cette flamme si cruelle, si incisive, que l'on nomme l'amour.... Vous avez prononcé un nom bien plus fatal... Catharina... que fait-elle?
— « Tu la verras si tu veux, et tout à ton aise : elle a maintenant obtenu du patricien Gabrielli, pour prix de leur rupture, un des magnifiques cafés de la place Saint-Marc. Là, elle reçoit les hommages de la foule, et ne songe guère au fou qui a si long- temps souffert pour elle. »
Paolo soupira , ne répondit pas, changea la conversation, et, après avoir embrassé son aïeule, il lui demanda la permission de se retirer, et, en la contemplant encore lorsqu'elle l'accompagna vers la porte :