S6 BONAPARTE
fait dont jVi la certitude. Durant son gouver-^ nement, se trouvant dans le district de Cy tries, il y reçut le revenu de sa place de Bey, se montant à cent huit mille francs. En quarante jours qu'il mit à revenir chez lui , il distribua généreusement la somme entière à de pauvres Mainoîes, et arriva sans argent.
)) Ciimiuiduro , le Bey actuel, n\i dû cette dignité qu'ail ses intrigues. Mandé à Constantinople pour se justifier de méfaits dont il était accusé, il eut occasion de se lier avec plusieurs Turcs ; et , prodiguant Pargent , multipliant les ruses , il parvint à se faire nommer Bey de Maina. A son retour à Cytries , le peuple ne le voulait point reconnaître ; on se battit, et il nVurait pu obtenir son admission, si Tex-Bey Gligoracci ne se fût retiré de luimême, préférant une vie paisible dans ses foyers au dangereux honneur d'être mandataire d'un tyran qui récompense celui qui Ta servi, celui qui le sert encore, en envoyant demander sa tête , et se créant son héritier.
» Les Capitaines et le Bey n'ont d'autres émolumens que ceux qu'ils tirent du peuple de la manière suivante. Chaque Capitaine a seul le di'oit d'acheter l'huile de son district, à certain jour de l'année. Il en détermine le prix ,
et tous sont obligés de lui livrer Thuile au taux qu'il a fixé ; en la revendant , il en tire un bénéfice suffisant pour maintenir sa maison, et entretenir trente hommes armés qui lui servent de gardes.
» Outre rhuile,Maina produit de la soie, du coton et du menu bétail. Quoique situé au trente-sixième degré , son climat est tempéré, parce que tout est collines et montagnes. L''air et Feau sont parfaits, excepté aux environs de Monembasie, de Misitra et dans quelques autres endroits. Les hommes sont forts, trèsagiles , sobres , modestes et courageux. Toutes les fois que les Turcs les ont attaqués, ils ont été repoussés. Jamais ils ne leur cèdent ; mais, qpand Fennemi se présente avec des forces trop supérieures, les Mainotes usent d'un stratagème qui jusqu'à présent leur a réussi. Ils connaissent des grottes, de spacieuses cavernes, sur les rivages de la mer, dont Feutrée, suspendue au-dessus de précipices qui épouvantent les étrangers, est inaccessible pour tout autre que pour des Mainotes. Cest dans ces demeures, dont quelques-unes peuvent contenir deux à trois mille familles , et dans plusieurs desquelles jaillissent des sources d^eau vive, qu''avant dé commencer les hostilités,
ils mettent en sûreté leurs femmes, leurs enfans et leur mobilier.
)) Alors ils vont au dev ant des Turcs, se postent, les attendent , les harcèlent ; s^ils craignent de succomber, ils se retirent, se dispersent dans les montagnes ; mais ne déposant point leurs armes , ils reviennent de nouveau à la charge, et principalement la nuit; ils ne cessent de tourmenter un ennemi qu^ils battent en détail, et qu'ils forcent à se retirer après des pertes considérables.
)) Si quelque nation voulait se servir des Mainotes pour faire une descente dans la Morée , le seul moyen de les employer serait de lever, parmi eux , des bataillons soldés de troupes légères. La haine quMls portent aux Turcs redoublant leur courage , ils seraient invincibles, suT'tout s'ils étaient appuyés d'une armée conduite par Bonaparte. »
Les préventions de Dimos en faveur des Mainotes lui font passer sous silence un de leurs traits les plus caractéristiques. Leur valeur ne s*'éveillait qu'à resjo r du pillage; vifs à la curée, prompts à mettre leur butin à Tabri, ils avaient besoin des leçons de la guerre, mais ils en ont profité; et bientôt on ne dira plus voleur, mais intrépide comme un Mai-
note. Leurs vices venaient de leur position ; libres , leurs vertus vont s'accroître. Les événemens mieux que les législateurs instruisent et améliorent les peuples. Dimos ne voyait que des troupes légères dans les Mainotes fuyards. Attachés à une armée commandée par le général Bonaparte, ils n''eussent été que cela; mais , combattant pour eux-mêmes, leurs pensées se sont agrandies , leur caractère s'est relevé. Ils ont aidé à Taffranchissement de la Morée ; leurs guerriers , dans TAttique , dans l'Acarnanie, FEtolie et TEubée, ont mêlé leur sang à celui de leurs concitoyens. La liberté n'est plus pour eux un vol, mais un droit, qu'ils partagent avec tout un grand peuple, et cette patrie conquise par tant d''etForts leur en deviendra à tous plus chère.
Dans les premiers jours du siège deMonembasie, les Mainotes fuyaient à Taspect du turban comme le lièvre timide dont Finfîdèle leur donnait le nom. Laissant les traînards entre les mains de leurs barbares ennemis qui les brûlaient à petit feu, en présence de leurs compatriotes, ils se dispersèrent et regagnèrent leurs villages : mais, honteux d'un si lâche abandon , poussés par leurs femmes et leurs (illes indignées , ils revinrent en masse de-
go BONAPARTE
vant la citadelle, traînant après eux un vieux canon, leur seule artillerie, qu'ils placèrent hors de portée pour se mettreàTabri des batteries ennemies , en hommes qui n''osaient et ne pouvaient pointer, qui ne se hasardaient à mettre le feu à la terrible machine qu'avec un longroseau et en se jetant de suite ventre à terre. Ces mêmes hommes , peu de temps après , escaladent un chemin escarpé et battu par toute Tartillerie du fort , montent à découvert à Tassant, incendient la porte qu'ils ne peuvent briser, et emportent, en plein jour et de vive force, une position que les Turcs s'étaient flattés de rendre imprenable.
Ils ont fait depuis des prodiges da valeur sous les ordres de Mavro - Michaly. Enfin, ils promettent de s'élever rapidement au niveau du reste des Grecs : tant il est vrai que la liberté amène à sa suite toutes les autres vertus !
Dimos remit aussi à Bonaparte une notice sur les îles Ioniennes , appartenant alors à la République française, et quelques renseignemens sur les quatre places qu'elle possédait sur les côtes de l'Albanie : Buthrotum , Parga , Prévésa et Vonitza. Comme les faits que renferme cette notice sont peu intéressans par eux-mêmes,et se rattachent moins directement
ET LES GRECS. gi
il la cause des Grecs, je me bornerai à traduire ici les observations générales qui terminent ces différens rapports.
« La possession des îles Ioniennes est précaire et illusoire sans celle de la Morée qui les alimente; et la prise de la péninsule entraîne celle de toute la Grèce , sans laquelle, osons le dire , la Republique française ellemême ne peut assurer son existence. La Russie est en possession de la Crimée , et l'on a toujours pensé que le maître de cette province le serait de Constantinople quand il voudrait. La Russie a les jeux ouverts sur la Grèce, et n'attend que le moment propice pour sV jeter, et y couronner le prince que, dès sa naissance, elle a destiné à ce trône.
» D'un autre côté , l'Empereur d'Autriche , devenu maître de la Dalmatie, et ayant pour alliés, dans l'intérieur de l'Albanie, les habitans des Bouches-du-Cataro et les Monténégrins , ces ennemis aguerris et irréconciliables des Turcs , a toutes facilités pour pénétrer en Grèce et y faire des progrès: et à présent que les Grecs se sont éveilles, et veulent la liberté à quelque prix que ce soit, ils se jetteront à corps perdu dans les bras de la première puissance qui se présentera sous le prétexte de les
g9. BONAPARTE
rendre libres; quoiqu'ils sachent que la véritable liberté est celle des Français que vous açez propagée en Italie et dans le Levant. Votre nom et votre présence feront plus encore que toutes les armées russes et autrichiennes.
» Si j'ose , citoyen général , vous exposer mes sentimens, le moment est venu et il nV a pas de temps à perdre.
)) ^S'^]^7^e' Ni COLAS Stephanopoli , )» Pour lui et pour son oncle. »
La prédiction de Dimos sur les îles Ioniennes s'est pleinement accomplie, et, s'il n'en a pas été de môme des deux autres , cela n'a pas dépendu des circonstances , du moins pour la Russie, mais bien des oscillations inexplicables du souverain qui la gouverne '. Quant à l'Autriche , l'état de dépendance auquel la réduisit Bonaparte la força à songer à sa conservation plutôt qu'à l'agrandissement de ses Etats. La Providence qui veillait au salut des Grecs les préserva de ses dangereux alliés, et leur suscita de nouvelles épreuves , afin que leur triomphe fût plus éclatant et plus assuré.
' Voyez les notes à la fin du volume.