CHAPITRE VI
Après avoir tiré de Dimos tous les détails qui pouvaient lui être utiles, le général Bonaparte renvoya le vieillard aveugle sans aucune gratification. Il ne répondit au récit de ses malheurs et de sa misère que par ces mots : , « Je songerai à cela. Dans quatre jours j'aurai besoin de vous. » Les quatre jours s'écoulèrent sans que Dimos fût mandé, et lorsqu'il se présenta de nouveau , il lui fut impossible de pénétrer jusqu'à Bonaparte. Il ne put même se faire restituer les sommes qu'il avait déboursées dans son vovase. Il se retira en Angleterre , où il traîna une existence misérable. Enfin il fut réduit à publier, pour vivre , une mauvaise relation de son vovaae en Grèce, où il accable encore de pitoyables louanges riiomme assez barbare ou assez insouciant pour le laisser mourir de faim. Telle est l'horrible influence du despotisme, qu'il arrache
des éloges même au malheureux qu^il écrase ! Avant de congédier Dimos, Bonaparte lui avait demandé un aperçu sur la situation de la Porte. Le voici tel qu^il lui fut remis :
Traite sur T empire Ottoman présenté au citoyen général Bonaparte.
<( Citoyen général ,
)) Le despotisme du gouvernement turc est connu du monde entier. Chacun sait que les caprices du sultan font les lois; mais la tyrannie que les pachas exercent dans les provinces n"'est connue que de ceux qui réprouvent ; car les Grecs , qui en sentent tout le poids , en rougissent et la dissimulent.
» Les pachaliks se vendent à l'encan. Dès qu'un Turc est investi de la dignité de pacha , il part avec des pouvoirs illimités et une suite plus ou moins considérable de troupes qui , non plus que lui , n''ont aucun salaire du gouvernement. Les villes et les villages qu''il traverse doivent fournir toutes les sommes quMl lui plaît d'exiger pour son entretien et celui
ET LES GRECS. g5
de ses gens. Ces impôts de surérogation ne se renouvellent que trop souvent, le visir changeant fréquemment les pachas d'une pro' vince à Tautre.
)) A Tarrivée du pacha dans son gouvernement , son premier soin est de s'informer des ressources pécuniaires de chaque habitant pour en profiter en temps et lieu. Il commence par se faire rembourser la somme qu'il a dépensée pour acheter sa place, puis celle qui est nécessaire à l'entretien de ses troupes. De plus il lui fiuit , tous les ans , une forte somme pour l'envoyer à son protecteur auprès du grand visir ; il faut qu il amasse des millions pour faire la guerre aux pachas voisins quand l'occasion s'en présentera ; et enfin , il faut qu'il se fasse un trésor pour vivre avec luxe à Constantinople, si jamais il y était rappelé.
» Il commence donc par faire plonger en prison, sous les prétextes les plus frivoles, les habitans qu'il rançonne ensuite selon leurs moyens, ne les admettant à prouver leur innocence et à sortir de cachot, qu'en recevant la somme qu'il lui a plu de leur imposer.
» Le Grand-Seigneur n'exige de ses sujets qu'une contribution par an, mais les pachas
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en perçoivent à chaque lune, outre les impositions extraordinaires qu'ils demandent dans le courant de Tannée. Ceux qui ne sont pas ponctuels à s'acquitter sont arrêtés et ruinés ayant de pouvoir se faire élargir. Ce n''est pas le pacha seul qui est tyran , mais tous ceux qui le servent jusqu'au dernier soldat. Ils maltraitent, bàtonnent, pillent sans crainte les misérables habitans. Malheur à celui qui oserait se plaindre du moindre serviteur du pacha. Il obtiendrait peut-être de le faire châtier, mais il verrait sa famille entière exterminée par les compagnons du Turc qu'il aurait fait punir.
» Outre la tyrannie du pacha et de sa suite , il y a encore celle , non moins oppressive , des Agas et des Spahis ; les uns et les autres représentent à peu près, comme rang, les comtes et les marquis dans le reste de l'Europe. Jouissant de biens appartenant à la Porte, ou arrachés aux particuliers, insatiables de richesses, ils traitent les habitans en esclaves, les forcent à travailler à leurs terres , et leur donnent un salaire si insuffisant que la faim oblige ces malheureux à émigrer d'une province à l'autre. En général les Turcs méprisent les Grecs à un tel point qu'ils ne les appellent que Chiens :
nom qu''au reste ils donnent à tous les Européens.
» Un Turc qui achète quelque chose au marché, le fait transporter chez lui par le premier Grec qu''il rencontre. Un meunier vendait du grain en détail dans son bateau ; comme il en mesurait un sac à une femme, un Turc du haut du môle lui ordonne d'aller chercher du feu : le marchand n'avait plus que deux mesures à mettre; il se hâte, saute à terre, va chercher le feu , Papporle au Turc qui allume sa pipe et tue cet homme d'un coup de pistolet pour n'avoir pas obéi assez promptement. Un Grec à cheval , doit , quand il rencontre un Turc, de quelque rang que soit ce dernier , descendre pour le laisser passer , et le saluer profondément.
Obseivaiions sur la justice cknle.
» C'est encore à l'encan que les places de juges sont vendues : elles n'ont pour émolument qu'un droit de dix pour cent sur les sommes en contestation , et une amende arbitraire dont le juge peut frapper quiconque re-
gS BONAPARTE
connaît avoir cité à tort. Dans aucune partie de TEmpire ottoman il n^ a de tribunal stable composé de plusieurs juges; partout un seul prononce, et généralement le plaideur le plus généreux envers son juge est celui qui gagne son procès. Personne n''oserait se présenter devant le cadi sans s'être fait précéder par des presens, ou sans lui en offrir un soimême.
» Grâce au hasard, ou plutôt à Timpuissance du gouvernement, les Grecs sont armés. Après la première guerre contre les Turcs et les Russes, l'Albanie fut inondée de bandits et de vagabonds; des hordes de six cents brigands parcouraient le pays , et frappaient de contributions les petites villes et les villages. Ne pouvant les réprimer, et fatigué des réclamations des Grecs , le gouvernement leur permit de prendre les armes pour défendre leurs propriétés. Et depuis la dernière guerre suscitée par la Russie , ils se sont tellement aguerris qu'ils feraient face à une armée turque ; mais ils ne l'oseront que lorsqu'une puissance étrangère prendra possession d'une des parties de la Grèce , tant ils craignent que les Turcs, les attaquant en détail, ne les passent au fil de l'épée-
De la marine.
» Le Capitan-pacha sort tous les ans, le 23 avril, avec une partie de Farmée navale, pour percevoir les impositions des lies deTArchipel. Les pouvoirs illimités dont il est investi par le Grand-Seigneur, font trembler tout le monde. Outre les contributions ordinaires il en exio^e ^arbitraires à son profit , et le peuple effrayé s''empresse de combler de présens non-seulement lui, mais encore ses secrétaires et ses intendans.
» Les Turcs n'entendent rien à la marine, et sont forcés de se servir des Grecs pour les manœuvres et les combats. Quelques-unes des îles de PArchipel sont obligées de fournir au Capitan-pacha , et de maintenir à leurs frais un certain nombre de marins; chargée presque insupportable. Enfin, l'intention des Turcs de tenir les Grecs dans la misère et dans l'oppression pour qu'ils ne puissent jamais relever la tête, est partout évidente.
» L'Empire ottoman semble toucher au dernier degré de décadence; le trésor ruiné n'est
plus alimenté par Targent des provinces. Seize pachas se sont déclarés indépendans ' , et retiennent , non-seulement les contributions de leurs gouvernemens, mais empêchent encore le passage de celles des autres pachaliks. Passwan Oglou, sorti de Widden avec une petite armée de mécontens, avait quarante mille hommes à son arrivée à Andrinople, et de-là, envoyant des ambassadeurs au sultan , il lui parla en maître , le gourmanda sur divers points de religion, et lui reprocha dWoir introduit dans PEmpire quelques usages européens.
' M. de Choiseul visita , en 1776, à Moglad (lonie ) , un de ces pachas, Hassan-Tchaouscli-Oglou. Il s'était rendu indépendant de la Porte parses richesses et surtout par son audace. Il avait alors quatre-vingts ans ; il instruisait son fils dans l'art de se maintenir après lui contre le Sultan , c'est-à-dire contre les intrigues du sérail et les caprices des visirs. Ses petits-fils étaient ses lieutenans, et il leur avait donné, comme apanage, les gouvernemens des villes ou bourg'ades voisines. Lors de l'entrevue que M. de Choiseul eut avec lui , il lui adressa beaucoup de questions sur le but de son voyage et sur l'Europe. Le voyageur l'ayant complimenté sur sa puissance, et sur le courage qu'il avait fallu pour l'établir, il fit éloigner les assistans , et lui dit naïvement que les talens n'avaient pas été si nécessaires qu'il le pensait. Le
» Un autre pacha, aux environs deBursa, à la tête d'une puissante armée , intercepte les contributions qui viendraient de ce côté. Enfin, la Grèce est à la première puissance qui lui prêtera la main pour achever de la délivrer de la tyrannie turque.
» Le gouvernement russe paraît connaître à fond la faiblesse ottomane et ce que pour-
premier fondement de son pouvoir avait été ses richesses. « Obligé de me défendre contre des agresseurs injustes , dit-il , je me suis fait des amis de tous ceux que l'on opprimait ; j'ai remis aux habitans de cette contrée la moitié des impôts qu'exigeait le pacha envoyé par la Porte , et ils ont regardé comme meilleur maître celui qui demandait le moins. Je protège mes amis, et je fais étrangler , comme il est juste , mes ennemis, ou ceux que je soupçonne de l'être. » M. de Choiseul, n'ayant pu s'empêcher de sourire de l'aplomb avec lequel- le pacha s'applaudissait de sa prétendue justice , ce dernier voulut savoir ce qui causait sa gaîté ; il le lui fit demander par l'interprète. Le voyageur répondit que faire étrangler ses ennemis pouvait être fort prudent, mais que de commencer par-là sur un simple soupçon , n'était peut-être pas d'une exacte justice. « Dis à cet étranger, répliqua-t-il, que ce qui est nécessaire est juste ; qu'autrement Dieu ne l'aurait pas permis , et ne m'aurait pas récompensé par de si longs succès. » Voilà le plus haut point de morale auquel un Turc puisse arriver.
raient les Grecs s''ils étaient soutenus , car un des fils de la famille impériale a été baptisé sous le nom de Constantin, comme héritier du trône de Byzance, et ce n''est pas sans motif quVlevé comme un Grec, ne parlant que la langue grecque, on Tentoure des hommes les plus recommandables du royaume auquel il semble aspirer.
)) Cependant, les Grecs , plus amans de la liberté que d''un gouvernement aristocratique, préféreraient la protection de la France à celle de toute autre puissance , surtout si le général Bonaparte, en qui ils ont mis tout leur espoir, en était le principal organe.
» Si'g'né Nicolas Stephaisopoli , » Pour lui et pour son oncle Dimos. »
Ce tableau de la décadence de FEmpire turc n''est qu'Hun aperçu superficiel , et ne remonte point aux deux grandes causes qui amenèrent et qui perpétuent cette dégradation. La première est le despotisme absolu qui, en Turquie, soumet des milliers d^hommes aux caprices d''un être ignorant , vieilli dans les murs d'un sérail , tremblant devant la puissance d'un eunuque jusqu'au jour où il
monte sur le trône. Le Grand-Seigneur, lors de son entrée triomphiinte dans sa capitale, est précédé de marmitons ' et de gardes farouches, toujours prêts à remplir roffîce de bourreaux
' La description que donne le baron de Tott du cortège de Mustapha III , le jour de son couronnement , est assez curieuse pour trouver place ici. Je n'en citerai cependant que ce qui se rapporte directement à ce que je viens de dire. « Le groupe du Junisairse-Aga présente le tableau le plus riche dans la classe des grands officiers. Outre le nombre de valets qui environnent son cheval , il est précédé par deus files de Tchorhads-i ou colonels de janissaii;es, dont le nom , traduit littéralement , signifie donneurs de soupe ; placés à droite et à gauche , ils marchent à pied devant leur général. Ces officiers , en bottes jaunes , les coins de leurs robes retroussés dans leur ceinture, chacun un bâton blanc à la main , et coiffés d'un casque brodé en or, surmonté d'un grand panache à la romaine , forment une longue allée de plumes , au fond de laquelle on aperçoit le Janissaire-Aga, qui domine au milieu de la foule de ses gens. Mais un objet vraiment curieux, c'est le vêtement de V Achetchi-Dachy ou Ckef de cuisine , qui marche à pied au milieu des deux files de colonels, dont je viens de parler, et seulement quelques pas en avant de son général. Une énorme dalmatique de cuir noir, chargée de gros clous d'argent, recouvre un corset également de cuir et non moins bizarrement décoré. Ce petit gilet est fixé sur sa personne par une*large ceinture à gros crochets et à charnière , qui soutient deux
»^u moindre signal de sa Hautesse. Parveniï au pouvoir, il s'en amuse dVbord comme un enfant qui a trouvé un jouet nouveau ; mais ses courtisans, ses visirs, lexemple de ses
énormes couteaux, dont les manches couvrent presque entièrement le visage du major; tandis que des cuillers, des tasses , et d'autres ustensiles d'argent , suspendus à des chaînes de même métal, lui laissent à peine l'usage de ses pieds ; il est en effet tellement chargé , que dans toutes les occasions publiques qui obligent cet oflicier à se vêtir ainsi, deus janissaires doivent lui servir d'accolytes pour soutenir son habit. »
L'or, les pierreries, les riches costumes, sont prodigués dans ces cortèges. Les Turcs s'entendent à merveille à ce genre de spectacle , qui est pour eux un moyen de domination. Les différens officiers de l'Empire saluent à droite et à gauche les janissaires qui bordent la haie, et qui répondent en s'inclinant; mais ils rendent cet hommage avec bien plus de respect, aux seuls turbans du Grand-Seigneur, quiprécèdentsa Hautesse, et qu'on porte en cérémonie : deux de ces coiffures chargées de leurs aigrettes , n'étaient d'abord destinées qu'à changer celle que l'empereur porte lui-même, au cas où il le jugerait à propos; mais cet usage, de pure commodité, devint dans la suite un objet de pompe et d'ostentation.
Ces turbans , placés sur des espèces de trépieds de vermeil, sont portés de la main droite par deux hommes à cheval entourés d'un grand nombre de Tchoadars , et ces officiers doivent seulement faire incliner un peu les tur-
prédécesseurs, Tinstinct de tyrannie cultivé par son éducation, tout se réunit pour lui apprendre qu'il a entre les mains une massue à écraser les peuples , qu'ail ne s'agit que de la laisser tomber pour en voir lessanglans effets; il prend goût à ces expériences ; il les renouvelle, et les masses, les individus rentrent dans la poussière ou disparaissent. Le sultan est maitre absolu de la vie et des biens de ses sujets. Personne ne parvient à une place que parce qu'ail plaît au souverain. Sa volonté qui a fait monter peut faire redescendre. « Les Turcs doivent tout au Grand-Seigneur , éducation , dignités, fortune, » a dit récemment un auteur, qui, démentant Texpérience de plusieurs siècles, a entrepris de faire un éloge pompeux des institutions musulmanes. « La reconnaissance, comme Tintérêt, les oblige de faire honneur au gouvernement. » Quelle excellente garantie des mœurs et des vertus publiques ! quel fondement pour le bonheur des peuples !
bans à droite et à gauche , à mesure que les janissaires , au nombre de sept ou huit à la fois , se courbent profondément pour saluer les aigrettes impériales.
Rendons grâces à Dieu de n'avoir pas atteint à un si haut degré de perfection dans la science de l'étiquette.
Faut il donc que tout despotisme mii taire , surtout s'il est assez complet pour que ni noblesse, ni pairie, ni opposition quelconque ne vienne déranger le nivellement du sabre , trouve, non - seulement des sectateurs en France , mais encore des admirateurs enthousiastes.
Il y a en Turquie deux milices ; Tune soldée en argent , l'autre en terres. La première, de quarante mille hommes d'infanterie, tous janissaires, fut d'abord formée d'enfans chrétiens enlevés à leurs parens et qu'on élevait dans la loi de Mahomet ; presque tous d'origine grecque, mais d'autant plus braves et plus féroces que nulle affection, nul lien de famille', nul sentiment tendre ne les attachaient à la vie. Le fanatisme , l'ambition et une avidité également aveugle , étaient entretenus en eux par une paie considérable, par plusieurs privilèges , comme celui de tuer ou d'insulter impunément tout être qui n'était pas de race
* « La plupart des janissaires vivent dans le célibat. Ce n'est pas qu'on les empêche de se marier ; mais ceux qui se marient ne doivent plus prétendre à aucune charge, etc. »
CAar/e turque, tom. I, p. 62, par M. Grassi , officier supérieur.
musulmane; par des distinctions particulières', même dans les châtimens, ce que quelques écrivains ont osé louer outre mesure, regardant comme balance très-estimable du despotisme tous les privilèges accordés à la force, et rien qu'à la force; et prenant les janissaires et les spahis pour Fopposition dans le gouvernement turc , très-éclairé , et modéré , selon eux , puisqu'il ne coupe les têtes que quand besoin il y a, et s'arrête aussitôt qu'elles sont tombées \
Maintenant les janissaires se recrutent aussi parmi les indigènes turcs, qui achètent du Kiahia-Bey ( lieutenant-général ) le titre de janissaire. Ce corps se grossit aussi d'un nombre considérable de bourgeois, qui, pour jouir de l'impunité et de la considération assurées à cette milice, achètent aux Serdars (gouverneurs des janissaires d'une province ) , le rang de janissaires sans solde et non enrégimentés ; cependant à la condition de s'ar-
* Ils sont exempts de taxes, et peuvent exercer n'importe quelmétier enjouissant toujours de cette exemption. Ils ne ressortent point des juges ordinaires , ont une pension de retraite double de la solde , etc.
' Voyez les notes à la fin du volume.
mer à ses frais et de s"'unir aux troupes soldées en temps de guerre. Le gouvernement ferme les yeux sur le honteux négoce que font les Serdars , parce que , vivant lui-même de rapine , il est forcé de la tolérer dans ses satellites.
Il peut y avoir environ cent vingt-cinq mille janissaires non soldés , et douze mille spahis, cavaliers des mieux montés de FEurope, et qui jouissent de privilèges à peu près semblables à ceux des janissaires. Un proverbe oriental dit qvie Therbe ne croîtra plus où la cavalerie turque a mis le pied. Et, en effet, ces bandes sanguinaires marquent leur passage par la dévastation, le pillage et le meurtre. Ennemis jurés de la civilisation et des arts , elles n''ont pas même les vertus guerrières , car une aveugle férocité ne peut s'appeler du courage.
La seconde milice turque est soldée en terres , divisées par lots de Zdims et de Timariots. Cette institution n''appartient pas plus aux Turcs quVi tous les peuples conquérans. De tout temps on a partagé les terres entre les soldats qui les avaient conquises ; et comme à Rome, comme en France, dans les temps féodaux, comme en Pologne, comme partout
ET LES GRECS. lOg
dans les temps de barbarie, une partie de ces dotations sont héréditaires , dVutres viagères ; mais à quelque titre qu'ail les possède, le propriétaire, au premier son de trompette, est obligé de marcher, accompagné de ses enfans en état de porter les armes. Les zaïms sont les portions plus fortes accordées aux services les plus importans.
On serait tenté de croire que Bonaparte avait emprunté aux Turcs son système de dotation, quoique nos mœurs ne lui aient pas permis de le rendre aussi complet qu*'en Turquie, et de le mettre si bien en harmonie avec la domination d'un seul.
On compte à la disposition du Grand-Seigneur trois cent quatre-vingt-cinq mille hommes de Zàims, de Timariots ^ de Gibelins ou hommes et enfans que les premiers sont tenus de fournir aux termes de leur dotation. Outre cela, il y a encore les gioniiilhus ou furieux ^ volontaires abrutis, enivrés d'opium, et qui se précipitent en insensés sur Fennemi pour obtenir le paradis ou un timariot. Le nombre de ces derniers s''élève à trente mille. Tous ces misérables satellites n''existent que par sa Hautesse, et sont voués, presque dès
leur naissance, à servir ses vices et ses penchans.
La corruption de TEmpire ottoman s''explique à merveille par la cruauté , la bassesse des Turcs qui parviennent aux emplois : ils sont tous pris dans la masse des esclaves élevés au sérail et bàtonnés par les eunuques noirs et blancs. Un apologiste de la Porte conclut , de ce que ces jeunes enfans sont punis très-cruellement, même lorsqu''i]s n^ont pas fait de faute , qu^ils doivent devenir des hommes patiens et excellens de tout point. Pour moi , je m'étonne que d^^près l'éducation de mollesse et de barbarie qu''ils reçoivent , les pachas, les oulémas, etc., etc., enfin, tous les gens tirés de Vhasoda, ou chambre du sultan, ne soient pas des monstres hors nature, réunissant les vices les plus hideux et les plus opposés.
Le Gouvernement turc est bien facile à définir; il a une unité admirable : le bourgeois y presse le peuple pour avoir de Fargent; le soldat, le serdar et le pacha y pressent le bourgeois pour avoir de Targent ; le visir, les agas et les seraskiers y pressent, et au besoin étranglent les pachas pour obtenir leurs richesses, et enfin le Grand-Seigneur, le sabre
d'aune main et le cordon' de rautre,est le dernier et le plus riche trésorier de son royaume. admirable organisation qui fait refluer tout à celui quia le sabre !
La seconde cause de la décadence de la Porte, d''oii découlent peut-être toutesles autres, est la religion musulmane. Mahomet fit de son propre génie la prison d'un peuple entier. Se disant prophète, et se faisant dieu, il hâta la civilisation d'une nation barbare; mais il la resserra par des institutions fortes dans un cercle magique dont elle ne put sortir. Il dressa jusqu"'aux générations futures, et lança dans les plaines de PAsie et de TAfrique une nouvelle race , non plus formée d'hommes souples , mobiles , capables de grandir, de devenir bons, meilleurs encore, non plus de créatures sorties des mains de Dieu , mais de
' Il est bon de prendre acte ici de la manière dont l'auteur de la Charte turque explique la présence des muets dans le palais du Grand-Seigneur. « Indépendamment des eunuques ordinaires, on trouve au sérail des sourds muets de naissance également eunuques , qui servant pour apprendre aux élèves du sérail le langage des sourds-muets, qui est connu et pratiqué dans ce palais de tout temps. » L'explication est assurément nouvelle et fort ingénieuse.