CHAPITRE VIL
En y réfléchissant, on s'étonne moins que la révolution de la Grèce n"*ait pas d'abord excité une sympathie générale : elle a blessé beaucoup de vanités. Une foule de voyageurs européens ont découvert des milliers d'inscriptions , ont admiré et décrit toutes les pierres des temples, enlevé les statues des dieux, et ils n'ont pas su voir l'ame vivante, le génie animé d'une nouvelle vigueur, prêts à se développer dans les Grecs. Bien des gens ressemblent à ce professeur italien qui voulait faire pendre M. Courier, parce qu'il avait découvert dans le manuscrit grec de Daphnis et Chloé le seul passage qui lui donnât du prix, le seul important, et dont ne s'était jamais douté le pédant , qui , depuis vingt ans et plus , commentait ce même volume. Ceux qui avaient dit que les Grecs étaient morts ont peine à leur pardonner les belles preuves d'existence qu'ils nous donnent, et il n'appartenait qu'à de grandes âmes d'avouer avec joie leur erreur.
Peu de personnes avaient su voir dans 1;> Grèce ces deux peuples d^une même croyance , ayant les mêmes intérêts, travaillant, par des moyens différens, à préparer un affranchissement toujours prochain dans leurs rêves poétiques. L'un, composé d''esclaves qui nourrissaient dans leur mémoire de vagues souvenirs de Tantique grandeur de la Grèce, accablés sous le faix, mais chantant les exploits des klephtes ; ornant leurs cahutes des portraits des Boucovallas, des Katzantonis, des Colocotronis ; profitant du premier instant de relâche pour étendre au loin leur commerce, et, malgré des dangers inouïs, employant leurs gains, plus ou moins licites, à répandre Tinstruction et à fonder des collèges qu'ail fallait, non-seulement entretenir à grands frais, mais encore dérober aux Turcs. Uautre, formé d'hommes à demi-sauvages, regardant comme un déshonneur de ne pas périr dans les supplices ; ne vivant que de rapines , mais conservant Famour de Pindépendance, Thabitude des armes, et faisant encore briller la aloire sur des sommets déshérités , même de leurs illustres noms : n'ayant pas une demeure fixe où reposer leur tète, et toujours prêts à marcher au nom de patrie. Les uns préparant
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Fexistence civile , les autres, Fexislence miiitaire à\\n peuple que nous voyons naître maintenant dans la douleur.
Presque nos seuls intermédiaires avec TOrient,jusqu\\ cette époque, avaient été, ou des hommes qui ne tiennent compte que d''un positif très-borné et pour qui Fargent est le représentant de tout ce qu''il y a de matériel et d'immatériel dans ce monde , ou ceux qui vont partout déterrer les reliques des vieux temps et ne vivent que dans un passé qu'ils n'ont pas connu. Ceux-ci voulaient trouver chez les Grecs modernes les sciences et les arts de leurs pères, s'enquéraient d'/Z/mw, et auraient volontiers demandé le squelette de Priam à leurs hôtes ébahis. Ce peuple qui n'entendait pas le grec littéral leur semblait un ramas de barbares. Ces barbares faisaient mieux que de conserver les chants d'Homère, ils les reproduisaient. Des rapsodes , aveugles comme le père de la poésie, et peut-être aussi énergiques, donnaient ainsi que lui une ame à tout ce qui les entourait. Leurs improvisations étaient les véritables annales des Grecs. L'orgneil, l'amour du sol, les souffrances, le courage des guerriers, y étaient peints à grands traits. Cette poésie, toute populaire, était em-
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preinte des sensations de ceux qui la composaient, de ceux qui Técoutaient : elle ne s'écrivait pas, mais se perpétuait par traditions. Ces chantres mendians la récitaient sur les grandes routes, sur les places publiques, au milieu des viîles, des villages. Elle s''adressait à une fouie curieuse, avide d'émotions ; elle était en complète harmonie avec ses mœurs et ses pensers habituels : aussi tout y est rapide, fortement accentué, dramatique. Rien n'arrête ou ne suspend l'élan du poète , qui communique à ses auditeurs l'ébranlement dont il est agité. Partout le sentiment domine l'expression quoiquVile soit d'une force et d'une concision admirables. On ne peut que difficilement en donner l'idée en français : notre langue, qui ne s'est pas formée avec les besoins de l'homme, n'est pas le cri de la nature, mais UQ arrangement méthodique et raisonné, très-bon peut-être pour les sciences parce qu'il entraîne une clarté parfaite, mais mortel pour l'imagination, parce qu'iLne lui présente jamais le mot qui la frappe, le mot dont elle va s'emparer, qu'après que le sujet, le régime, les conjonctions, les temps, et ces milliers de mots parasites qui sont indispensables à la prose , ont suivi leur ordre régulier
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et monotone. Afin que notre langue ne fût pas morte à toute exaltation , et ne se refusât pas entièrement aux besoins dVme de nos plus belles et de nos plus divines facultés, la poésie nous a été laissée comme le refuge de ces sensations au-delà des paroles, de ces sentimens qu"'elle devine, quelle éveille et qu"'elle ne décrit pas. L'inversion qu'elle tolère, cette facilité de présenter de suite le mot qui fait image et qui vous jette oii le poète vous veut, dans ce monde magique où vous voyez, respirez, entendez, quoiqu'il n'y ait ni formes, ni parfums, ni sons; l'obligation de resserrer la pensée, de lui donner un tour bref et concis, sont des avantages immenses, et qu'on apprécie mieux en remontant à la destination primitive de la poésie , qui n'est pas d'amuser un moment l'esprit, ou de l'éclairer par des définitions exactes, mais de l'enlever à la terre, d'enflammer l'ame pour ce qui est sublime, d'agrandir les cœurs, et, mystérieux langage, de répondre à tout ce que nous portons en nous d'étrapger à ce monde et d'allié au ciel.
Il me semble donc qu'il n'y a que la poésie qui puisse rendre un peu de ce palpitant dont les chants grecs sont remplis. Je ne sais si ces
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vers hasardés dans une route toute nouvelle pourront donner Fidée du feu créateur qui anime les improvisations caractéristiques de ce peuple, et qui, prêtant un surplus de vie à la nature entière, fait parler jusqu''aux montagnes.