‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 18 sur 32 · LE VOYAGE NOCTURNE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE NOCTURNE

B Neuf fils ont puisé dans tes flancs » La santé , la force et la vie ; » Leur tendresse dans tes vieux ans » Soutiendra ta marche affaiblie.

a Mais ta fille , qu'avec amour » Tu pares , l'élevant dans l'ombre , » Que tu baignes dans un lieu sombre, » La cachant même à l'œil du jour :

» Au jeune étranger épris d'elle » Donne sa main. Que sa pudeur *

» Prenne l'araotiT pour défenseur , » Et que ton fils au loin trouve un ami fi^dèlc. »

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— o Tu parlais au berceau jadis » Certes avec plus de sagesse.

» Follement raisonne , mon fils , » Ton impétueuse jeunesse.

» Tu voudrais marier au loin » Mon Arrêté, fille si chère !

» De mes yeux elle est la lumière ; » Elle est mon soleil , mon matin !

I» Qui , de cette rive étrangère » L'amènerait dans tous les temps , » Soit de plaisirs , soit de tourmens , « Joie ou chagrin qu'elle ait , dans le sein de sa mère? »

— « C'est moi , » répond lors Constantin. « Je t'amènerai , je le jure , » Ta fille, ayant joie ou chagrin.

» Que Dieu , pour parole plus sûre, » Et les saints martyrs soient garans î » Les jours s'écoulent ; sur la tombe Par neuf fois la terre retombe : A peine on a vu fuir deux ans, Et seule , sur la froide pierre Qu'elle sème de cheveux blancs , Celle qui comptait dix enfans Crie en tordant ses bras : « Ah ! je ne suis plus mère ! . .

» Lève-toi , mon fils , lève-toi 1

» Constantin, tiens-moi ta promesse.

» Tu pris pour garans de ta foi

» Dieu , les martyrs ; et ma vieillesse

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» Fut trompée. Oh , mon Arrêté !

» Je veux ton sourire et tes larmes , » Je veux ta voix pleine de eharmes; I) Mes yeux ont besoin de beauté , » Mon cœur a besoin de tendresse.

» Seule je suis matin et soir :

» Mon fils , entends mon désespoir !

• Il devrait soulever la pierre qui te presse. »

Minuit sonnent , et sur le seuil L'ombre du cyprès prolongée S'étend, et le couvre de deuil.

Arrêté veille : elle est plongée Dans je ne sais quel vague effroi.

Son œil au loin cherche la nue ; Tout-à-coup une voix connue A fait battre son cœur d'émoi.

C'est lui : son frère la demande :

« Viens, » dit il, « ma mère t'attend. » Arrêté se lève en tremblant , Car cette voix effraie et cet accent commande.

« Est-ce l'heure? Est-ce le moment,

» Bon frère? Seriez vous en joie ,

» Je metti'ais un beau vêtement :

» Si c'est pour malheur qu'on t'envoie ,

» Je suis prête. » Il a dit : « Partons ! »

Et semble glisser devant elle ;

Arrêté se hâte, chancelle ;

Leurs pas pressés n'ont point de sons.

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L'oiseau , qui de son nid regarde , Au point du jour, en s'ëveillant S'agite , et dit en gazouillant ; « Voyez la belle fille , et ce mort qui la garde î »

« Bon Dieu! Frère, entends les oiseaux ! »

— a Ce sont oiseaux , laisse-les dire. »

— « Tu sens le parfum des tombeaux ,

» J'ai peur !» — « Hier brûlait la cire , • Et j'ai pris ma part de l'encens...

» Ouvre , c'est ta fille! ouvre, mère î »

— « N'insulte pas à ma misère ,

» Etranger ! loin sont mes enfans î »

— o C'est Constantin , ouvre ta porte. » Dieu, les martyrs furent garans ;

» Je viens dégager mes sermens. »

La mère ouvre , les voit, s'écrie , et tombe morte *.

Comme ce récit est rapide et plein ! A mesure qu**©!! avance la curiosité s''éveille ; chaque mot de la jeune fille annonce une terreur toujours croissante ; les réponses du mort sont mystérieuses et solennelles. Ce chant , comme le remarque M. Fauriel , a beaucoup de rapport avec la romance de Le'nore , par

* Une des croyances superstitieuses des Grecs est qu'on ne peut voir un revenant, et s'entretenir avec lui sans être aussitôt frappé de mort.

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Burgher; mais le motif de celle-ci est à mon gré bien plus touchant. Cette religion du serment, cet amour filial qui fait sortir les morts du tombeau, inspirent un intérêt bien autrement profond que la punition réservée au blasphème d'une jeune lille en délire : d'ailleurs, Tintention d'éveiller Teffroi se laisse voir partout dans le petit poëme de Burgher, tandis qu'ici c'est un fait qu'on serait tenté de croire vrai tant il est raconté avec simplicité. L'auteur allemand tire des effets poétiques d'une superstition en laquelle il n'a aucune foi. Le poète grec , au contraire , est pénétré du prodige qu'il rapporte; et sans effort, sans peine, il fait une impression vive : il ne cherche pas à deviner la sensation de terreur qu'il veut peindre, il l'éprouve réellement, et la vérité inspire toujours mieux que l'imagination. Les auteurs populaires de la Grèce ont sur nous cet immense avantage qu'ils n'écrivent pas pour se faire un nom , mais pour exhaler le sentiment qui les oppresse.

Parmi leurs compositions romanesques, il en est une qui l'emporte sur toutes : c'est une conception si hardie, si neuve, que je craindrais de l'affaiblir en essayant de l'analyser. La voici :

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