‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 19 sur 32 · LA VOIX DU TOMBEAU · texte numérisé non relu

LA VOIX DU TOMBEAU

L'écho , roulant joyeux sous les voûtes humides,

Trois jours dans la caverne a redit nos transports ;

Et trois jours , la pressant de nos lèvres avides ,

Nous avons de la ci'uche épuisé les trésors.

Le capitaine a dit : « Va, ramène la joie,

» Qu'au jus amer et doux chaque peine se noie : ^

» Du vin ! encor du vin ! et savourons l'oubli ! »

Des cris approbateurs, par l'espace affaibli ,

Le bruit, comme un murmure à mon oreille arrive;

J'ai couru : dans son vol l'hirondelle est moins vive.

Le roc est déjà loin ; le sentier est franchi :

Mais, sans guide, étranger, de nuit, j'hésite, doute.

Je prends , quitte , et reprends tour à tour chaque route ;

Enfin , sur un coteau que la lune a blanchi

J'arrive. Autour de moi la campagne est déserte ;

Des tombes des héros cette cime est couverte ;

Une seule sous l'herbe est cachée à l'écart:

Le dernier lit du brave échappe à mon regard ;

J'ai foulé le gazon qui recouvre sa tête ,

Sous mon pied le sol tremble ; effrayé , je m'arrête :

Tonnerre souterrain du monde où sont les morts

Une voix a mugi : « Sous la poudre où tu dors

» Est-ce qu'avec le ver ta poussière querelle?

» Ou t'écrasant , sur toi , la pien-e pèse-t-elle?

» Réponds, fils du tombeau , pourquoi si haut gémir? »

— « Je ne crains ni le ver, ni le poids de la pierre.

" Je gémis de l'affront que tu me fais subir;

» De ton pied dédaigneux insultant ma poussièi-e ,

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') Tu viens fouler mon front autrefois redouté. » N'ctais-je pas aussi moi , jadis , jeune et brave ; » Comme toi , n'ai-je pas à l'air frais et suave » Cheminé sur le mont, par la lune argenté! »

Le tableau d^une bruyante orgie, le silence qui lui succède, ces tombes éparses au milieu de la campagne éclairée par la lune , et cette voix du brave qui réclame avec orgueil un souvenir de gloire et de jeunesse , et qui du fond de sa tombe aspire à Pair parfumé des montagnes , rappellent peut-être Tidée tant admirée : « Et moi aussi je vécus en Arcadie. » Mais ici Taccent est tout autre : ce n^est pas le contraste de la mort avec ce que la vie a de calme et d''enchanteur, mais avec ce qu'acné offre de plus passionné , de plus immortel, avec ce qui semble devoir échapper au tombeau. Aussi les reorets du mort sontils vifs, poignans, et pourtant mêlés d'une espérance vague.

L'ensemble de la poésie grecque moderne présente un heureux mélange de grandeur et de naïveté : on conçoit quelle influence elle doit exercer sur un peuple sensitif et ardent. M. Fauriel raconte, dans un des argumens du second volume des Chants grecs, un trait bien

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propre à faire juger de cette puissance. Deux Grecs voyageant en Macédoine, en 1817, et passant par un village, s''arrêtèrent chez un boulanger pour s'y rafraîchir et s^ reposer; le maître de la maison en prend un à l'écart, lui fait traverser un champ , le mène dans un lieu retiré, et tirant de son sein un petit livre attaché autour de son cou par une ficelle, il le supplie de lui en lire quelques pages. C'étaient les hymnes de Rhigas. Au milieu de sa lecture le voyageur s'interrompt et regarde celui qui l'écoutait. Des larmes coulaient de ses yeux étincelans , ses cheveux étaient hérissés sur son front, des gouttes de sueur couvraient son visage; ses mains fortement jointes se serraient par un mouvement convulsif. « C'est la première fois que vous entendez lire ces chants ? » demanda l'étranger. — « Ohl non , chaque fois qu'un voyageur instruit passe par ce village je le prie de m'en lire haut quelques-uns. )) Ces hymnes qui électrisaient ainsi un homme du peuple se ressentent cependant un peu de l'éducation classique que Rhigas avait reçue au collège de Bucharest : ce sont des cris de liberté auxquels se mêle parfois un peu de déclamation ; il n'y a ni mouvement, ni action dramatique, mais une grande

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ardeur et une grande force de volonté. D'ailleurs la popularité de ces hymnes s'explique par leur accord avec les circonstances actuelles; puis les Grecs savent que Rhigas avait rêvé leur aiFranchissement , qu'il l'appelait de tous ses vœux, qu'il a péri victime de cette cause sacrée , et ils révèrent comme des oracles les exhortations que leur a laissées ce généreux martyr.

Depuis cinq ans une foule de chants nouveaux ont consacré les exploits des Hellènes ; il y en a d'admirables sur Canaris , sur Miaulis ; nous n'en connaissons encore que quelques-uns; l'on y retrouve la verve âpre et originale de cette poésie primitive si féconde en inspirations. Comme tout ce qui est vrai et puisé immédiatement dans la nature et non dans les livres, elle évoque une foule de pensées, elle attendri t le cœur, elle met l'esprit en mouvement, elle lui laisse quelque chose à deviner, à compléter. C'est ainsi qu'un fragment grec de quatre vers s'est joint tout naturellement dans une imagination échauffée par le feu qui embrase ces chants, aux souvenirs des Souliotes, aux plaintes, aux gémissemens qu'excita dans toute la Grèce la chute de cette peuplade héroïque, qui , pendant treize ans , défendit ses rochers

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contre tous les pachas de TEpire , contre l'or , les soldats et les menées perfides d'Ali. Ge furent les Souliotes qui répondirent à ses offres fallacieuses d'échange de territoire : « Notre patrie nous est plus précieuse que ton argent et que les lieux fortunés que tu promets de nous donner. Notre liberté ne se vend point pour de l'or; tout celui de la terre ne l'achèterait pas; on ne peut l'avoir qu'avec le sang et la vie du dernier Souliote. » Et lorsque plus tard Ali mit chacune de leurs têtes au prix de cinq cents piastres, ils firent la proclamation suivante : « Le pacha met à bas prix les têtes des Souliotes ; on dirait qu'il ne sait pas encore combien elles sont précieuses et difficiles à avoir. Quant à nous, nous croyons avoir apprécié justement celles des Turcs : tout Souliote qui en apportera recevra pour chacune la gratification de dix cartouches *. »

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