SOULI
Elle chantait : le roc se fend ; Le pont de ses débris embarrasse les ondes ;
' Des Souliotes et de leurs guerres, par M. Fauriel, Recueil des Chants Grecs , tom. I, p. 255.
Elles vont réveiller, dans ses grottes profondes, L'esprit des flots couché sur le roseau tremblant. Il s'étonne , il écoute , et soudain il se dresse : « Oh , fais trêve à ces chants 1 leur amère tristesse A de mes larges eaux fait rebrousser le cours : Le rocher s'en ébranle! Ah, chante tes amours! Grossi de tendres pleurs , je veux bien sur mes rives Frémir , et murmurer , et caresser les fleurs , Accompagnant tes chants de mes vagues plaintives ; Mais ces sons douloureux , cesse-les ou je meurs. Mes bords vont s'écrouler, par pitié, cesse... cesse! »
— « Oh , dans la douleur qui m'oppresse
Comment trouver d'autres chansons !
Je ne me tairai pas. Ecroulez-vous, ô monts! Fleuve , interromps ton cours ; tarissez-vous , fontaines ! » Que tout se sèche et meure ! Ah ! le bruit de leurs chaînes
Est bien plus triste que mes chants ! ^
Que l'univers se voile à mes cris déchirans , Souli n'est plus. En vain s'agite la poussière
De tes ayeux , Soijdiote : en vain l'aiglon t'avait cédé son aire
Et ses beaux cieux !
En vain tu fis rouler sur cette race vile
Tes rocs sanglans , Ton nid d'aigle est souillé : tu n'as plus un asile Où cacher tes enfans.
Ta bravoure était immortelle , La victoire t'était fidèle Notre espoir se fondait sur toi.
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A ton cri l'Albanais perfide Trouvait dans sa fuite rapide Le seul remède à son effroi.
Et maintenant , Souli , sur tes cimes altières L'indolent Turc s'assied , et de ses yeux distraits Désigne insolemment et l'esclave et les terres
Qui doivent payer ses forfaits.
Du moins tes braves fils sous le joug infidèle
N'ont pas courbé leurs fronts , Sous le nombre écrasés leur défaite fui belle Hélas! et nous pleurons!...
Nous pleurons ! tes filles sublimes
N'ont point eu recours à des pleurs ; Le Glyckis les couvrit dans ses profonds abîmes
De ses flots protecteurs.
Les vierges , les cnfans , leurs héroïques mères, Des gouffres, des rochers, ont^obtenu la mort, Et les ardens regards des vainqueurs sanguinaires
N'ont pu les souiller dans ce piort.
Quand sur ce pic désert la foti-dre roule et growde , Entends le voyageur dire : « Là , fut Souli 1 Ce terrible Souli renommé par le monde.
Où jamais un bras n'a faibli ; Où les petits enfans s'en allaient à la guerre ,
Où , frappant comme le tonnerre , jLes femmes s'élançaient sur les soldats d'Ali ! »?
ET LES GRECS. 1 Sq
Tu gémis avec moi : ta couche rocailleuse
Fait bondir tes flots écumans; Roule, fleuve! reprends ta course impétueuse: S'il reste à notre Grèce encor quelques enfans, Dis-leur que le pervers a comblé son ouvrage, Qu'endurer plus long temps, c'est mériter l'outrage , Que les temps sont venus : qu'il est beau de mourir! Si dans leurs fers rouilles ils s'obstinent à vivre, Si nos divins martyrs invitant à les suivre Vainement de leur sang fécondaient l'avenir, Oh! que puissent s'enfler, s'enfler encor tes ondes!
Puissent, dans leurs masses profondes L'opprimé , l'oppresseur à la fois s'engloutir!
On reproche à notre époque cl**être tourmentée du besoin des innovations : oui, nous étions las de ces éternelles redites, de ces pastiches des grands maîtres, de ces insignifiantes copies de nos premiers poètes , de ces inspirations transmises, pour ainsi dire, de siècle en siècle, de ce convenu enfin, qui, dans k littérature, dans les arts, envahissait tout^ et donnait la palme à la médiocrité laborieuse, mais rarement au génie. Nous avions soif de grandes actions, de pensées neuves, d^émotions nobles , de beaux sujets , et les Grecs sont venus satisfaire à ce désir ^în!^ ersel : ils ont
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renouvelé les objets vieillis de notre admiration. La Grèce a trouvé des noms beaux et sonores qui ne sont pas celui de Léonidas ; des braves , dont la dépouille enterrée sous le sable du rivage effraie rennemi,au défaut des cendres dispersées de Thémistocle ; d"'autres sages qu^Aristide et Solon se font entendre dans ses conseils. Sa religion pure et sublime se ressent de Finfluence d^un climat enchanteur et d\me nature variée ; adorant dans le ciel un Dieu unique, elle peuple encore les vallons, les montagnes de doux souvenirs, de cultes bienfaisans, de riantes idées, parure et défense des arbres et des fontaines.
Les Grecs ont ouvert de nouvelles sources de gloire. Ils ont appelé à eux les poètes , les artistes. Cest encore de ce peuple immortel que naîtra la régénération des arts. On se fatiguait à chercher dans Pantiquité la trace de ses héros, de ses grands hommes. On n'osait reproduire que des formes altérées, que des tableaux pâlis par le temps ; on appelait notre sympathie sur des êtres grands, il est vrai, mais séparés de nous par tant d'années qu'ils nous apparaissaient plutôt comme des ombres que comme des créatures humaines. Les Grecs ont créé un sublime présent j leurs glorieuses
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actions n^ont point besoin du prestige du passé pour être héroïques.
L'art du poëte , disait-on autrefois , consiste a ennoblir la nature, à la rendre plus belle: ici la vérité l'emporte sur tous les efforts du génie; à peine peut-il y atteindre : elle l'écrase de sa puissance, elle l'éblouit de son éclat.
Ce n'est pas par quelques exemples isolés qu'on doit juger les Grecs, c'est dans l'ensemble de la nation, dans leurs chants, dans leurs annales, dans les grandes âmes qui se rallient à eux. Dépositaires des plus nobles sentimens, soldats du Christ et de la liberté, ils semblent avoir reçu de Dieu la mission de retremper les cœurs, de régénérer le monde. Malheur à nous s'ils ne peuvent l'accomplir !
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CIIAPiTKE VÎIÎ.
Alors même que les Grecs semblaient anéantis sous le poids de leurs chaînes, alors que nous les méprisions comme esclaves, ils étaient plus grands que nous, ils exerçaient la plus sublime des vertus, celle que toutes les nations, toutes les religions ont en quelque sorte divinisée; rattachement à ses opinions, à son culte: ils préféraient leur dieu à la vie, et à toutes les jouissances de la vie. Combien en estil parmi nous qui préfèrent leurs principes , leurs croyances , à la fortune, et à ce qu''on est convenu d^appeler les honneurs?
Tandis que nous cherchons dans nos institutions les garanties d^une liberté qui toujours nous échappe , et que nous prenons encore pour des lumières le faux éclat de Faudacieuse et destructive philosophie du dix-huitième siècle, tandis que nos industriels, ne voyant le perfectionnement moral des nations que dans les progrès de Tindustrie, qui propage les lumières, mais ne les produit pas ,
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confondent sans cesse les moyens avec le but, et selon la belle parole cleBossuet, « font tout Dieu, excepté Dieu même, n les Grecs nous ont laissés en route, et sont remontés îi la source de toute liberté, de toute lumière , aux principes de justice et d^indépendance qui doivent un jour régir le monde. Ils ont réclamé la jouissance des dons que Dieu leur avait faits ; ils ont revendiqué le droit de vivre , d'avoir une patrie , de développer librement leurs facultés, et de toutes parts répondant à cet appel, leur intelligence a grandi, leurs forces se sont accrues, leur courage a doublé. « Les campagnes étaient couvertes d''ossemens, mais le Seigneur a parlé, il a dit : « Je vais envoyer un esprit en vous, et vous vivrez. » Et Fesprit entra dans ces os; ils devinrent des hommes animés, vivans; ils se relevèrent tout droits , et il s'en forma une armée. Et le Seigneur dit encore par son prophète : a O mon peuple, je vais ouvrir vos tombeaux, je vous ferai sortir de vos sépulcres, et je vous rendrai la terre d'Israël. » Alors les tombeaux s'ouvrirent, et il en sortit une race nouvelle.
Les premiers dans la carrière s élancèrent et tombèrent ces guerriers immortels des bords de rOltau et du Pruth : ce bataillon des Hétai-
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ristes périssant tout entier abandonné par Alexandre Ypsilantis. Jeunes héros! plus grands que les Spartiates des Thermopyles , ils n'avaient pas de loi qui leur ordonnât de mourir, et ils restèrent au poste quVvait déserté leur général *. Ils immolèrent , sans hésiter, le long avenir qui leur souriait. 11 y avait du luxe, si j'ose m'exprimer ainsi, dans leur besoin de mourir pour une noble cause. Ils ne calculèrent pas les suites politiques de leur dévouement. Le ciel ou la Grèce , il leur fallait une patrie. Mais plusieurs d'entre eux étaient élèves de nos universités européennes; plusieurs avaient été frères d'armes des Français: quelques officiers, de jeunes étudians , venus de tous les points du globe , étaient dans leurs rangs (car il approche le moment où les peuples seront encore plus compatriotes que les rois ne sont frères) : la Grèce ne peut donc revendiquer toute leur gloire: et cependant, il y avait dans les armées de SkuUen et de Dragackan, des Grecs de toutes les montagnes, de toutes les vallées, de toutes les îles; comme si , dans ce premier eifort de résurrection morale, chaque canton, chaque coin de terre , se fût empressé d'envoyer ses députés ,
* Voyez les notes à la fin du volume.
ses, représentans pardevant les Turcs, aux yeux des gouveniemens de FEurope, pour protester et mourir.
Mais ce n''était pas PHétairie dont la formation remontait à Rhigas et à cette époque où la Révolution française, dans toute sa terrible énergie, n*'é tait que Pexpression de la tendance du siècle; ce n'était pas les semences qu''onraccuse dVvoir jetées au loin, ce n''était pas les intrigues d'Ali Tébélen, ni les sourdes menées que ' la Russie a si honteusement désavouées, qui se faisaient jour ainsi dans le nord de la Grèce : c'était cet esprit vivifiant, né de la volonté immuable, qui ordonne à Fhomme de tendre vers la vertu ; qui appelait , non pas telle ou telle partie de la Grèce, mais la Grèce tout entière àunerégénération. C'est comme spontanément que tout se meut, et qu'airlnoment où des martyrs saignent sur un point , d'autres , en Livadie et en Morée, se rendent dignes d'être aussi offerts, dans leurs supplices, à l'admiration du monde, et presque à l'envie des cœurs généreux. A peine peut-on saisir un fil dans ce mouvement qui part de toutes les parties, de toutes les classes de la nation, et qui est à la fois religieux, aristocratique et populaire. Autour des principaux événemens,
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se pressent une foule de faits isolés, et la pensée est embarrassée de choisir.
Lorsque Galatz était saccagée par une armée entière, Kotiras du Péloponèse s''écria : « Qui veut mourir avec moi ? » Et la petite troupe de vingt-cinq hommes qui lui restait , le suivit. Ils se jetèrent au milieu du feu et du carnage; tous périrent, plutôt étouffés par la flamme que sous les coups des Turcs qu'ils balayaient devant eux.
Athanase d''Agrapha, à la tète de deux cents Pallicares ', maintint sa position pendant une journée entière devant Galatz, contre cinq mille cavaliers et douze mille fantassins, et ne se retira sur les bords du Pruth à Skullen , grossissant sa faible escorte de braves de toutes les régions de la Grèce , que pour y vendre cher les restes de sa vie. Quatre cent quatrevingt-cinq hommes y tinrent le serment qu'ils avaient fait de mourir ; ils ne pouvaient jurer de vaincre.
C'est un insulaire de Zante, Spiros Allos-
' « Ce nom est dérivé d'un ancien mot grec, qui signifie un homme à la fleur de l'âge, et dans l'intégrité de ses forces, et ne peut êti-e mieux rendu en français que par celui de brave. » M. Fauriet ^ Introduction aux Chants Grecs.
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tros , qui , ayant reçu une balle dans la poitrine, tamponna sa chemise clans la blessure pour conserver la force de combattre encore quelques instans, et qui, presque suffoque, ouvrit enfin le passage au sang-, et s'en servit pour écrire à sa mère : « Felicitez,-vous , cVst pour la patrie que je meurs ! » Et après lui , Apostollos de Leucade, les Mingrelis de Cephalonie , Kontos d'Epire, Panagioti Lagos, âge de quinze ans, et le brave Georges du Mont- Olympe , que des armées ne purent soumettre, et que la trahison seule put abattre. Il n\avait que cinq cents hommes sous ses ordres , et il ne mourut qu'après s'être fait précéder par dix mille Turcs.
Pendant que tant de braves illustraient à jamais la Moldavie, et se sacrifiaient noblement à cette belle cause , un Grec la servait sur un autre point avec les armes mêmes des Turcs. Anagnoste, de Macédoine, ennemi personnel d'Ali , arrive en Epire avec Suleyman , pacha de Thessalie , chargé par la Porte de soulever les Epirotes contre le vieux tyran de l'Albanie. Il traduit en grec moderne le fîrman du Grand- Seigneur , et il en fait un appel terrible à la nation: « Levez-vous, » disait-il, « les jours de colère sont arrivés; exterminez la race impie
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des Arnautes , unis à la cause sacrilège d'Ali Tebëlen; vengez tant d'outrages commis par cette race inhumaine et parjure. Armatoles , aux armes! Raïas, prenez vos faulx et le fer de vos charrues. Femmes d'Agrapha , à défaut de fusils , prenez les haches qui vous servent à couper la grande sauge dans les montagnes. Que les jeunes gens se fassent des frondes pour combattre. Que les jeunes filles s'arment de leurs quenouilles pour frapper l'ennemi commun. Telle est la volonté de la sublime Porte \ »
Ce manifeste , répandu avec profusion dans la Hellade , en soulève tous les habitans. Anagnoste se dérobe à la fureur de Suleyman, s'enfuit à Constantinople , accuse le pacha d'intelligence avec Ali , et a le crédit de faire tomber sa tête avant qu'il ait pu se justifier. Semblable au mauvais génie des Turcs, ce Grec perfide reparait à la suite de Pehlevan Baba nommé au pachalik de Lépante. Profitant de l'eftroi qu'inspirent les hordes sanguinaires à l'approche desquelles toute la population se disperse et gagne les montagnes, il demande et obtient d'être envoyé en mission vers les
^ Histoire de la Grèce, par Pmi<nieville.
Iribus belliqueuses des Klephtes, afin de les enr>ai>cr à se soumettre à la Porte et à se réunir contre Ali. Il va de village en village, de rochers en rochers , prêchant partout la révolte, annonçant les promesses de VHétai'rie ,' dont il est membre, Pappui des puissances européennes , et surtout de la Russie, la formation d'une armée considérable sur le Pruth. Tandis que tet homme infatigable employait ainsi la ruse et la trahison pour combattre des ennemis trop puissans et trop nombreux , les Turcs le secondaient par leurs mesures imprudentes.
Le désarmement de la Morée avait été ordonné par le Divan. Un émissaire d'Ypsilantis avait soulevé le peuple d'Hydra. Les primats des principaux cantons, demandés en otage par le Caimacan de Kourchid, pacha de Morée, se rendent en partie à Tripolitza , occupée par les Musulmans; d'autres, parmi lesquels était Germanos, archevêque de Patras, s'arrêtent à Calavryta. Le 4 avril 1821, Gernianos arbore Pétendard de la Croix ; il invite les chrétiens de tout âge, de tout sexe, à se retirer dans les montagnes d'où la voix de Dieu se fera bientôt entendre à la Grèce. Le même jour, des cris de liberté retentissent dans Patras. Le 6 , les
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primats de Vostitza entrent dans la ville précédés de cinq têtes turques. L''insurrection s''étend avec une incroyable rapidité.
Les Mainotes, conduits par leur chef Piètre Mavromichali , descendent des hauteurs dans la plaine. La Laconie s*'insurge ; une femme, Constance de Gastouni ', prend une part active îi la révolte. Un sénat messénien sWganise à Calamata : Mavromichali , nommé président , adresse , le 9 avril , un manifeste plein d^ardeur et d^énergie aux puissances européennes. L*'évêque Procope , envoyé en Elide par Germanos , exhorte le peuple à le suivre dans les montagnes, et comme la multitude hésite, il prend une torche, et met luimême le feu à la ville et aux villages ; puis , accompagné des papas, il marche à la tête de cette foule éperdue, et la conduit dans les rochers à''oii elle doit sortir libre. Les habitans de la Livadie sont soulevés par Diakos , chef d'Armatoles et Proto - Pallicare d"'Odyssée , qui , sous l'inspiration d'une image de la Vierge
' Elle est citée par M. Pouqiieville , sous le nom de Constance Zacharie ; mais les Grecs la nomment Constance de Gastouni. Elle est fille naturelle du vaillant Klephte Zacharie , empalé à Tripolitza , en 1799.
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pi^ophétisant dans l^intre de Trophonius , surprend les Musulmans pendant leur retraite, taille en pièces le Caimacan et ses troupes, et délivre Lébadée. A la voix d^Odyssée, les habitans des vallées du Sperchius s'arment, et la Livadie est. affranchie. L''explosion éclate de toutes parts, et menace d*'enoloutir les Turcs qui courent s'enfermer dans les forteresses.
En apprenant ces nouvelles, le Divan redouble de cruauté, des massacres horribles ensanglantent Constantinople ; des populations chrétiennes, qui n'ont pas encore pris part à l'insurrection, sont égorgées. Joussouf pacha arrive de la Romélie à la tête de mille cavaliers ; il fait lever le siège de Patras qu'il saccage et incendie. Mohamed, Riaya deKour-^ chid, envoyé de l'armée d'Epire, se dirige vers le Péloponèse; il est rejoint au-delà du Pinde par Orner Brionis, le plus féroce des satellites d'Ali , aujourd'hui déserteur de la cause de ce tyran et ennemi personnel de Diakos et d'Odyssée; il marche vers le Sperchius défendu par le premier de ces braves. Les Grecs se sont rendus au poste d'Alamanna, près du pont fortifié par quelques retranchemens ; ils doivent se replier vers les Thermopyles en cas de défaite ; ils sont cinq cents
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contre huit mille. Ils attendent avec une secrète inquiétude; mais pourquoi ne pas les laisser parler eux-mêmes ?
De combattans nombreux la plaine est obstruée ; Noire comme un vol de corbeaux S'avance leur sombre nuée.
Seraient-ce déjà nos héros , Qui sous leurs pas soulèvent la poussière? Non. Ce n'est Kaljvas, ni Leventoyannis ; C'est le croissant, le cimeterre :
Amis, c'est Omer Brionis!
On Grecs , c'est une armée entière !...
Diakos a crié dans un soudain émoi :
a Enfans , Pallicares , à moi !
» Lieutenant, force poudre, et plomb en abondance, » Que chacun tienne prêt son mousquet et sa lance ,
» Et dans Alamanna courons !
» Peu d'hommes dans ce poste arrêteront leur masse ,
» Et s'il se peut nous les vaincrons ! » Diakos les enflamme ; il leur parle , il les place : « Courage donc , mes fils ! Enfans , n'ayez point peur ! » Ferme Hellènes!.. Guerriers,soyezforts,soyezbraves!..» Ils eurent peur. La peur ne connaît point d'entraves ; Dispersés, la forêt protégea leur frayeur. Diakos resta seul contre toute une armée ; Vingt des siens, par pudeur , n'osèi-ent le quitter. Seul , sous le feu , long-temps on le vit arrêter Cette foule innombrable , à sa perte animée. Son long fusil brûlant éclate dans sa main ;
ET LES GRECS. IjS
Il tire son sabre, s'élance ; Dans le feu , dans le sang , il se trace un chemin , Chemin pavé de morts ; mais sa seule défense ,
Son bon sabre , vole en éclats.
Diakos est saisi par de nombreux soldats : La proie aux mains des Turcs a descendu vivante. Il s'avance , entouré de mille Musulmans ; Deux mille vont suivant sa marche triomphante. Devant l'Hellène aux fers tremblent les Ottomans ,
Et sa chute est une victoire.
Envieux , espérant abaisser tant de gloire ,
Omer le suit , et lui parle tout bas ; D'espoir , il emmiella ses paroles traîtresses : « Notre dieu , tu le vois , est le dieu des combats , » Dit-il, 1 mieux que le tien il remplit ses promesses. » Va , ne t'obstines pas à mourir dans ta foi ; » Mahomet priserait un guerrier tel que toi : » Deviens Turc. » — « Moi! crois-tu que Diakos frémisse? » Moi , Musulman !... Impurs, puissiez-vous tous périr!
» Je suis né Grec , et Grec je veux mourir. » Mais , si tu trafiquais du retard du supplice ,
» J'ai plus de mille pièces d'or; » Prends , donne-moi trois jours : il se peut que je vive ; » Laisse agir Athanase , et qu'Odjssée arrive ,
» Et je pourrai combattre encor. »
Kalil l'entend , s'effraie; il implore, il s'écrie :
« Quinze cents bourses sont à vous , » Mais que ce klephte meure , autrement sa furie
» Détruira notre empire et nous. »
Le Grec est dans leurs mains , et le pal le déchire ; Les cruels l'ont planté debout ;
Mais sur ses nobles traits plane un calme sourire.
« Ce n'est qu'un Grec de moins, Albanais, Aoilà tout! »
Dit-il , et le martyr insulte à leur croyance.
« Eh I qu'importe ma mort? Nikitas a sa lance ,
» Odyssée a son arme , et tous ils ont la croix :
» Votre Turquie et vous , tomberez sous son poids ! »
Odyssée ne tarde pas à venger le supplice de Diakos; il poursuit Orner Brionis, qui se réfugie dans la petite forteresse de Bodonitza. Mohamed s''avance dans la Morée. Des monceaux de ruines et d''ossemens marquent partout son passage. Il brûle Argos, jette des troupes dans Napoli , et s''enferme dans Tripolitza. L''incendie semble prêt à s''éteindre sotis des flots de sang.
Mohamed appelle à son aide les Laliotes, peuplade féroce d^ Albanais mahométans, établie en Morée depuis les troubles de 1770. Il leur ordonne de tomber en même temps que lui sur le camp grec qui se forme à Valetzi. Ils se mettent en marche, et sont arrêtés par André Metaxas de Céplialonie, à la tête de six cents insulaires, qui, sans plan , sans projet, venaient au secours des insurgés. Conduits miraculeusement et comme par la main de Dieu au-devant des Laliotes, ils les attaquent,
empêchent leur jonction avec Mohamed , les mettent en fuite et sVmparent de leur ville.
Colocotronis arrive de Zante et débarque à Gastouni. Réuni aux Grecs à Valetzi, et secondé par Nikitas , il défend ce village et ses retranchemens , et force les Mahométans à se retirer. Cette première victoire ranime le courage de la nation, qui tremble encore devant les Turcs. Le bruit s'en répand dans les îles : Spezziase déclare la première en faveur du continent ; Ipsara suit son exemple ; Hydra, insurgée dVvance, arme et convertit en vaisseaux de guerre ses bateaux, ses barques, ses navires. De riches négocians consacrent à la cause de l'indépendance une fortune acquise par de longs et pénibles travaux. Jacques Tombazi, Tun des plus braves capitaines hydriotes, est nommé au commandement delà première croisière grecque composée de vingtun bàtimens. A peine sortis de la rade , ils rencontrent un convoi de transports chargés d'Albanais pour la Morée : ils le capturent et le ramènent en triomphe à Hydra.
La Porte avait fait massacrer Farchevêque Grégoire. Déchirés par lambeaux, ses membres avaient été traînés dans les ruisseaux de Constantinople. Les prêtres du synode, livrés
aux plus horribles tortures, étaient morts <ivec un courage héroïque: leur sang- criait vengeance. L^ Archimandrite Théodose , aumônier de la flotte , fait un appel au clergé , en rengageant à déclarer la guerre de Finsurrection, guerre sacrée. Une loi est mise à Tordre du jour. Elle promettait à tous ceux qui combattraient pour la religion et la patrie, des couronnes dans le ciel, et des récompenses sur la terre ; leurs familles devaient être secourues par rÉtat ; leurs femmes et leurs enfans auraient droit à une attestation authentique des services de leurs maris et de leurs pères.
La guerre se poursuivait partout avec acharnement. L**Attique avait aussi proclamé le règne de la croix et de la liberté. L'archevêque et les primats étaient à la tête des affaires ; mais leurs ordres n'étaient point écoutés. Colocotronis, le plus populaire et le plus puissant des capitaines indépendans , se faisait seul obéir en Morée. Telle était la situation des choses, lorsque le prince Démétrius Ypsilantis débarqua au port d'Armyros dans le Magne. Il fut accueilli avec les plus vifs transports : il était accompagné de plusieurs Européens jaloux de prendre part à la régénération de la Grèce; il apportait des armes, des munitions,
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et trois cent mille francs, don patriotique de sa sœur la princesse Marie. Il était animé du plus vif désir de servir les Grecs ', et si des idées d'ambition se mêlaient à ses projets, elles étaient purifiées par un véritable amour de justice et de gloire. Il voulait concilier tous ies intérêts, calmer toutes les haines; ce rôle était difficile et peut-être impossible à remplir. Une terrible anarchie avait remplacé Tordre imposé par les vainqueurs, et maintenu par le fouet et le sabre. Tous les genres d'avidité réclamaient leur part dans ce bouleversement général. Chacun voulait y trouver le dédommagement de ce qu'il avait souffert, ou la continuation de la tyrannie qu'il avait exercée. A mesure que les opprimés se levaient en masse pour réclamer leurs droits, il s'élevait parmi eux de nouveaux oppresseurs qui ne voidaient point reconnaître d'égaux, et encore moins de chefs. La partie de la nation qui se trouvait en vue et qui semblait diriger et dominer le mouvement de l'insurrection, se divisait en deux classes bien distinctes: i^les sous-fermiers des Turcs dans leur exploitation de la Grèce; de ce nombre étaient les Fanariotes , chassés de Constantinople par la peur; quelques membres du
haut clergé ; les primats chargés de perce\oir les taxes sur les raïas ; les beys nommés par la Porte, et enfin cette foule cFintrigans de tout pays, de toute croyance , qui apparaissent par nuées dans les temps de trouble , comme les corbeaux qui arrivent de tous les points de rhorizon , et planent au-dessus du champ de bataille , prêts à déchirer ceux qui tombent.
La seconde classe comprenait les Klephîes , les capitaines indépendans, presque tous les Grecs armés, qui, voyant clairement que la société leur est hostile (si Ton peut appeler société le pacte tacite qui existe entre le fermier et les brebis qu"'il tond, vend et mange), ont accepté le combat, non-seulement, car il faut plus de lumière qu"'ils n"'en ont pour faire des distinctions, non-seulement avec la société telle qu^elle était organisée en Grèce, mais avec toute société, toute institution, tout ordre. Ils ne connaissent de lois que celle delà force, et ils cherchent à Timposer. Parmi ces derniers se rangent Colocotronis, Nikitas, Odyssée, Panorias , Gouras , etc.
Le Turc , ne pouvant posséder parce qu il ne sait pas cultiver, avait laissé, petit à petit, retourner à leurs premiers maîtres, les terres des plaines envahies ; celles des montagnards
ET LES GRECS. t^ç)
«"'avaient jamais été coiaplètenieut cédées au vainqueur. Ce dernier, ne s^emparant que des produits, perpétuait le régime de conquête. La Grèce conservait donc de petits propriétaires, qui, dans la Morée, payaient ceux qui se battaient pour la patrie , et plus belliqueux sur le Continent, prenaient les armes pour la cause sacrée. Ces paysans grecs et les insulaires tenaient lé milieu entre les deux partis qui se disputaient la Grèce, faisant pencher la balance du côté où ils se rangeaient.
Une faut pas omettre les différences de mœurs, de clima t, de langage, qui, sur tout en Morée, font des Grecs un composé de mille peuples divers, que des invasions successives ont encore plus séparés les uns des autres \ Le caractère féodal, qui avait pénétré parmi eux avec les croisés , se retrouve encore à côté de la finesse italienne , de la morgue de Venise, de Pavidité normande , de la cruauté et de la farouche indépendance des diverses hordes de barbares
* Les Turcs ont établi en Grèce leurs vaivodes leurs pachas , leurs beys ; et nous , au douzième siècle, nous y avions ti-ansporté nos ducs , nos barons, nos vidâmes nos sous-vidames , et toute la hiérarchie de notre féodalité. Qu'il y a long-temps que ce pays est aux barbares I
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qui ont traversé ce pays en tout sens, et dont quelques-unes s^ sont fixées.
De ces causes générales de désunion en découlent de particulières. Dans ces armées de terre et de mer, éparses sur toute la Grèce, les uns combattent pour appartenir à TEmpereur de Russie; la plupart pour Findépendance de la nation ; quelques-uns pour leur salut individuel; d'autres, poussés par la vengeance ou le désespoir; ceux-ci pour posséder; ceuxlà pour acquérir; mais tous , quelles que soient leurs pensées et leurs intérêts, marchent au fait dans une même direction. Chacun tournoie dans sa nuance d'opinion ; la masse avance dans un seul sens. Le nom de Fennemi de tous est écrit sur son front ; ils ne peuvent se tromper; ils ne discutent pas petitement, tantôt avec la parole , tantôt avec Fépée: ils étendent une main puissante pour ressaisir la terre de leurs aïeux, engraissée du sang de l'oppresseur. Sous le régime turc, un bourreau était le fléau qui nivelait tous ces hommes tremblans devant le pal et la hache; maintenant c'est la croix qui brille aux yeux de tous, et les rallie sous le même drapeau.
Voilà ce que ne surent pas voir d'abord les prem^iers étrangers arrivés en Grèce. L'imagi-
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nation remplie des souvenirs de Tantiquité, ils croyaient trouver chez les Grecs modernes Tesprit des Athéniens , la grandeur des Spartiates ; il y avait tout cela et plus encore, mais caché sous des formes grossières. Il fallait un tact délicat et une grande impartialité pour découvrir ces vertus enfouies, et les Européens jugeaient avec leurs préjugés. EXVilieurs, chacun apportait ses idées, ses plans, qu'ail voulait faire suivre à tout prix : ils consentaient bien à sepvir la cause, mais à condition qu'on leur permit de tout diriger. Au lieu d'étudier le pays et les hommes , ils voulaient les plier à leurs vues, et les trouvant indociles , ils perdaient leur temps à quereller avec les obstacles. Beaucoup d'entre eux désiraient sincèremen t concourir au bonheur de la Grèce, mais ils ne savaient comment s'y prendre , et perdaient courage. Leur position était, il est vrai, difficile. Objets de méfiance et souvent de jalousie pour les capitaines grecs , ils étaient exposés à des dégoûts , à des humiliations continuelles : ne voulant pas contribuer au désordre général, ils supportaient les plus dures privations. Les militaires, surtout ceux qui avaient servi en Europe et sous Bonaparte, se dégoiitaient le plus vite ne ce g-snre de vie,
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et ne voyaient que le côté désastreux de la guerre. Les troubles, la désorganisation, les révoltes partielles , leur semblaient des symptômes certains de démoralisation et de nonréussite ; accoutumés à un système habilement combiné , dont toutes les parties, bien liées entre elles, marchaient avec un accord parfait au même but , ils ne pouvaient concevoir d'armée sans discipline, de victoire sans chefs, de soldats sans obéissance. La beauté, la régularité des formes adoptées par Napoléon, cachaient les vices des doctrines qu'acnés faisaient triompher. Chez les Grecs , au contraire, le défaut, et souvent Fabsence de formes, cachent à bien des yeux la beauté de la cause.
Les volontaires venus d'Europe , tout en déplorant les divisions intérieures de la Grèce, formèrent donc bientôt un troisième parti, d£\ns le sein duquel éclatèrent des haines individuelles, des querelles, et une foule de divisions qui s'oubliaient à Tapproche du danger, mais qui renaissaient ensuite plus actives.
Cependant le succès de l'insurrection semblait de plus en plus assuré. La flotte sortie d'Hydra , le 3o mai , avait incendié un vaisseau turc en vue de Mytilène. Elle avait secouru Samos, et recueilli plusieurs centaines des
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malheureux habitans d'Ayvali, échappés au massacre général ordonné par le capitan-pacha. Sur le continent d^Europe , la forteresse de Malvoisie avait capitulé ,1e 3 août. Quinze jours après, les Musulmans, renfermés dans Navarin , avaient demandé à se rendre , à condition qu'ils auraient la vie sauve, et qu'ils seraient transportés dans TAnatolie. Les capitaines indépendans , qui bloquaient la place , accédèrent au traité ; mais, soit qu'ils ne pussent contenir leurs soldats, soit qu'ils ne se crussent liés par aucun serment prêté aux Turcs, ces derniers furent tous ésorgés ou abandonnés sur le rocher de Sphactérie.
Au camp de Tripolitza, où se trouvaient ensemble Ypsilantis, Colocotronis , Mavromichali, Bey du Magne, etc., on attendait avec impatience la reddition de cette place; on savait la garnison réduite aux abois , et cette capitale de la Morée renfermait d'immenses trésors. Le 5 octobre, on y pénétra par surprise; le carnage fut horrible: le sang coula sans interruption pendant trois jours '. Quelques-uns des principaux habitans, les femmes
' Vovez les Mémoires sur l;i Grèce, par Maxime Raybaud.
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du harem de Koiirchid pacha , pour lesquelles on espérait obtenir une forte rançon, et Kia— mil Bey, gouverneur de Corinthe , furent seuls épargnés. Un Grec, capitaine de partisans, Anagnastopoulos , s*'elForça vainement de rétablir Tordre, et de ramener ses troupes à des idées d^humanité. Les funérailles de Tripolitza furent épouvantables.
Le Spectateur oriental, TObservateur autrichien , profitèrent de ces excès pour entacher la cause des Grecs; ils répétèrent à Tenvi que c'étaient des barbares, se vautrant dans le sang ennemi. On jugea de sang-froid des actions atroces, il est vrai, mais commises dans Pivresse de la victoire et de la vengeance. On discuta sur la violation du droit des gens, sans penser que les Grecs avaient tous un père, un ami, un frère à venger. C'était le fruit de trois siècles d"'outraaes et de souffrances amoncelés en un jour. C'étaient les élèves des Turcs, rendant à leurs maîtres les leçons de férocité qu'ils en avaient reçues. Si notre humanité s'indigne de ces sanglantes représailles , reportons notre indignation sur nos froides manœuvres. Voyons des hommes se lancer la mort sous toutes les formes, sans avoir le moindre motif de haine 5 frères de religion, de mœurs,
d^habitudes , n\iyant pas même les anciens préjugés de patrie; car, pourquoi ne pas voir une vérité que tout aiïirme maintenant ? Il y a presque unité de religion, d'institutions, un échange continuel de rapports, et par conséquent mélange de peuples; à peine une légère nuance, telle que celle qui distingue la figure d^un homme de celle d^un autre homme , sépare-t-elle une nation d'une autre nation. Il n'y a de pairie pour les Européens que FEurope. Dans Tétat de civilisation où nous sommes, ce qui était autrefois une vertu, le sentiment patriotique, est un vice, et n'est vertu qu'en Grèce , parce que là , et là seulement en Europe , il y a deux peuples , deux religions, une haine légitime, et une révolte vertueuse. L'habitude nous déguise la dégovitante immoralité de nos guerres. Tout lîers de nos conventions, de l'ordre que nous établissons dans le désordre , nous ne pouvons pardonner aux Grecs de violer les règles de notre jeu. C'est parce que la guerre a des règles ; c'est parce que la guerre est un jeu, qu'elle est atroce et inexcusable. Les Grecs ont une guerre juste, et par cela même, elle n'admet ni trêve, ni règles. Entre le maître et l'esclave il n'est point de traité ; il faut qu'il tue ou qu'il soit tué. Il n'y
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a de justice possible qu''entre deux adversaires égaux de tous points. Que les Hellènes soient rendus à la liberté, qu^'ls puissent traiter avec les autres nations d''égal à égal, alors il sera permis de les juger-, mais tant qu'une horrible commotion ébranle leur terre natale, tant que leursang coule à grands flots, que leurs champs et leurs riantes campagnes sont couverts de cadavres, c'est le comble de Pinhumanité et de Tinjustice que d'oser les accuser.
Au commencement de la guerre, les Grecs se sont montrés souvent doux et miséricordieux, et ils en ont été récompensés parles plus noires perfidies. Deux capitanis , qui avaient sauvé deux jeunes Musulmans , les avaient toujours avec eux et les traitaient avec bonté : profitant un jour de leur sommeil , ces misérables s'enfuirent , avertirent les Turcs campés à peu de distance, les conduisirent à la retraite de leurs bienfaiteurs , et les firent égorger. Le philhellène, qui me contait ce trait, m'en citait une foule d'autres qui prouvent tous également que les Hellènes ne peuvent , sans danger, agir généreusement avec leurs ennemis. C'est une race de vipères, dont ils n'ont à espérer ni reconnaissance , ni attection. Je le répète , il est moins atroce en eux de
massacrer leurs prisonniers, qu^i nous de tirer le fusil elle canon dans une bataille rangée. Ils sont d'ailleurs incapables d'une férocité réfléchie. Il y a dans les Grecs beaucoup du caractère enfant ; de rimprévoyance pour eux comme pour autrui , que Fou confond souvent avec la cruauté , et une mobilité si grande, qu'ils éprouvent, presqu'au même instant, les sensations les plus opposées. Au milieu de l'exaltation du triomphe , ils pleurent les vaincus. Le chant de la prise de Tripolitza ' est une ode aux Hellènes, et une touchante lamenta-
• Un Grec, M. P'** , passant du continentaux îles Ioniennes, entendit un matelot chanter, en hissant les Aoiles, cette espèce depoëme, sur un de ces airs d'une mélodie douce et un peu monotone , qui accentue depuis si longtemps la déclamation grecque. Cette forme dramatique , ces images vives, ce tour rapide et énergique, le frappent: il redemande au marin ce chant qui lui a plu. Cet homme simple, accoutumé à ne pas trouver dans ceux qui ont le droit d'interroger , le pouvoir de sentir , s'intimide , croit qu'on veut le railler , se moquer de lui , et refuse obstinément. Il fallut l'intervention du capitaine de ce petit navire; et sous la dictée du marin, qui avait appris la chanson en Morée, et qui ignorait le nom de l'auteur, le fils du capitaine écrivit ces vers, à la suite les uns des autres, sans en marquer la mesure qu'il ne connaissait pas , mais en observant l'ordre que nous avons suivi.
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tion sur Kiamil , Bey de Corinthe. Ce Turc , d'une beauté remarquable, était plus doux, plus humain que ses compatriotes; il possédait de grands trésors, de magnifiques palais. Une longue habitude avait attaché les Grecs à sa fortune. Le prestige du luxe, du pouvoir, de la beauté, avait agi sur eux. Aussi, au jour des rétributions, ils le plaignent d"'être devenu fesclave des esclaves * ; ils lui prêtent encore de la sympathie avec les Grecs. Amolli par le bonheur, il craint ; il veut se rendre le premier. C'est dans ces compositions originales , dont Pauleur, presque toujours inconnu, exprime ce qu'il a senti , ce qu'il a vu sentir autour de lui , qu'on retrouve les impressions populaires des Grecs dans toute leur naïveté , et certes, elles sont loin d'être déshonorantes. Quel peuple ne s'enorgueillirait d'éprouver ce mélange d'orgueil , de patriotisme et de pitié.