LA PRISE DE TRIPOLITZA
Les Hellènes ont pris les tours , les citadelles ; Tripolitza la forte, espoir des infidèles , Voit couchés sur le sol ses remparts écroules ; J es Hellènes ont pris les champs , les défilés 1
' Le Raïa des Ratas.
ET LES GRECS. l8()
Des filles des Émirs^la troupe désolée Pleure au bord des chemins ; et seule , échevelée , L'épouse de Kiamil livre sa plainte aux vents : Ils portent jusqu'à nous ses douloureux aceens.
« Oh! dans ma tendresse éplorée
Où te chercher, puissant seigneur?
Toi , colonne de la Morée ,
Beauté des yeux , charme du cœur :
Tu paraissais la tour solide
Sur l'inaccessible rempart ;
Corinthe en toi voyait son guide ,
Et son magnifique étendard I Mais tes palais ne t'ont plus vu paraître ; Corinthe en vain t'appelle dans son deuil ; Tes yeux ne pourraient plus , hélas ! la reconnaître ! Tes palais abattus ont encombré ton seuil ; Un Papas en tous lieux promena sa furie ; L'herbe croît sans obstacle en la vaste écurie
Qui pleure tes coursiers fougueux.
Des Agas déplorant la perte ,
La triste mosquée est déserte ;
Qui foulerait son sol poudreux !
Seule aussi je demeure , ô maître , et je t'appelle ; Mais en vain mes aceens traverseront les airs ; En fuyant de mes bras Kiamil trouva des fers, Et Raia du Raïa tremble sous le rebelle.
H C'était un jour de pluie , et tout semblait en deuil j La nuit, la neige vint comme un pâle linceuil;
igO BONAPARTE
Et rependant Kiamil à son départ s'apprête.
Son cheval ferré d'or n'a point dressé la tête,
N'a point henni d'orgueil ; tout est sombre et muet.
Perçant l'obscurité d'un regard inquiet,
Il part : en son chemin avec ferveur il prie:
« Mon Dieu I fais que l'Hellène au joug toujours se plie!
» Fais qu'à Tripolitza, fais, mon Dieu , qu'où je vais ,
» Archevêques , primats, soient garans de la paix !
K Que delà foi des Grecs ils restent les otages.
» Gucris-ïnoi de la peur de ces bandes sauvages ,
» Des Klephtes! leur valeur peut gagner les Raïas . »
Il arrive : les Grecs soulevés sur ses pas
Vont à Tripolitza réunir leurs cohortes :
De la ville avec rage ils assiègent les portes;
Les nôtres dans leurs murs ont tressailli d'effroi.
De son poste aux lemparts , Colocotronis crie :
w Rends-toi , Bey de Corinthe ! à mes braves rends-toi 1
» De ton harem , des tiens , j'assurerai la vie.
» Préviens notre vengeance , et songe à tes enfans ! »
Il dit. Kiamil soudain a crié : « Je me rends,
O Grecs , avec plaisir !... » Mais , du haut des murailles ,
Un fier Boulouk-Bachi , narguant les représailles,
S'écrie avec fureur : « Eh quoi! l'on se rendrait !
» Devant le vil raïa l'Ottoman fléchirait?
» N'avons-nous pas des forts , des canons , une armée ,
» Et dans Bysance un empereur?
» Va , Klephte , nous n'avons pas peur :
» Que nous fait ta vaine fumée?
» A l'épée un de nous peut battre cinq des tiens ;
>. Dix au fusil , à cheval davantage , » Le double des remparts ! » — « Mes enfans, au carnage!» Dit Colocotronis. « A vous, impui-s , je viensi
» Lâches, du mousquet grec apprenez la portée , » Et loi , clief , viens montrer ta valeur si vantée ! »
» Lors, c'était le mardi ; qu'il fut morne ce jour'.
Mercredi suit : jeudi prend son lugubre tour :
Oh ! que le vendredi n'eût pas lui sur ma tète ,
Que Dieu nous eût encore épargné la tempête!
Mais chaque Hellène est prêt : les fers sont aiguisés :
Mille coups sont partis dans des sens opposés;
La guerre et son tonnerre ont envahi la porte ,
Et Colocotronis , de sa voix mâle et forte ,
Commande aux siens : — « Laissez la poudre et le fusil,
» Tirez le sabre. Ainsi que brebis à l'étable
» Poussez le Turc , fuyant à l'aspect du péril. »
Il parle , est obéi. De sa troupe innombrable
Il presse l'Ottoman qui n'a plus qu'un seul fort.
De sa dernière tour , le lieutenant s'écrie ' :
— « Tu le peux, promène la mort, » Chef des Grecs ; mais des tiens règle au moins la furie ;
» Epargne quelques Musulmans. »
— « Qu'entends-jel lâche impurl.. bourreau de nos enfans! » Tu crains donc aujourd'hui le froid des cimeterres 1 « Dans Vostitza détruite , en égorgeant nos frères ,
» Dis-moi , parlais-tu de traités?
» En est-il entre nous? » Il dit , ce Grec farouche; Il semble que la mort s'élance de sa bouche , Et la flamme a détruit la reine des cités ! »
' Mohamed , Kiaïa ou lieutenant de Kourchid , que ce pacha envoya d'Epire en Morée à la première annonce des troubles , et qui ravagea tout sur son passage , brûlant , saccageant, Vostitza , Argos et autres villes.
iC)Q. BONAPARTE
Après la chute de Tripolitza, Tarmée grecque se disperse de nouveau; les Mainotes, chargés de dépouilles, regagnent leurs montagnes; les paysans retournent à leurs champs ; les principaux chefs et les capitanis, gorgés d"*or, restent dans l'inaction; la masse delà nation, qui avait pris part au siège, tombe dans la langueur qui suit les excès. Cependant, quelques traits de courage isolés marquèrent encore la fin de Tannée 1821. Tandis que le féroce Aboulouboud, nommé au pachalik de Salonique, inondait de sang la presqu"'ile de Cassandra, Elias, le plus beau et le plus vaillant des fils de Mavromichali, cerné par les Turcs à Charystos , se jeta dans un moulin où il se défendit comme un lion forcé dans son antre. Les ennemis criaient vainement de Pépargner. « Vous n'aurez pas le iils de Piétro Bey vivant : » et il se passa son sabre au travers du corps.
Colocotronis, mécontent des primats qui lui reprochaient son avidité, d'Ypsilantis et de Mavrocordato , dont Tuibanité et la prudence étaient à ses yeux de la perlidie et de la lâcheté , semblait ne vouloir plus prendre une part active à la guerre. Les intrigues sourdes, les menées de ceux qui se disputaient le pou-
KT LES GRECS. 1q3
voir recommencent; les îles demandaient à grands cris un gouvernement, alin que la flotte fût payée, et qu'on put mieux diriger ses manœuvres. Les capitaines de la Morée, appuyés sur la partie guerrière de la nation , étaient disposés à accepter un dictateur ou oénéral choisi parmi eux. La popularité d'Ypsilantis s'était évanouie, et son caractère juste et timide s"'opposait à ce qu'il pût la regagner : on accusait hautement les primats et Tarchevèque de vouloir accaparer la puissance, et se faire héritiers des Turcs. Au milieu de ce conflit d'intérêts et de partis opposés, celui des îles l'emporta : un gouvernement provisoire , composé d'un sénat législatif, formé des députés des provinces et d'un corps exécutif de cinq membres, fut établi à Epidaure. Le i"^ janvier 1822, l'assemblée nationale se tint en plein air: on proclama la constitution, et le prince Mavrocordato fut élu président.
Les événemens se succédèrent bientôt avec une effrayante rapidité : les épouvantables massacres de Chios, les glorieux faits d'armes de Canaris, la défaite de la flotte turque, la reddition des ruines de Corinthe,la formation d'un corps de philliellènes qui allaient mourir à Péta, remplirent les six premiers mois de
194 BONAPARTF.
i822.jMavi'ocorclato était parti pour Missolonghi afin de diriger Finsurrection de la Grèce occidentale; la citadelle d'Athènes s'était rendue, le 6 juin , après une longue sécheresse qui avait forcé les Turcs à capituler '. On venait d'entrer en négociation avec Napoli-de-Romanie, lorsque le gouvernement, effrayé d'apprendre que Colocotronis s'avançait à la tête de six mille partisans pour venir réclamer sa part , ordonne aux primats des difïerens villages de rappeler leurs hommes : cette mesure prise en même temps par tous, laisse Colocotronis presque seul, fait lever le blocus de Fatras , et affaiblit l'armée de Péta , que le fils de Colocotronis, accompagné de trois cents Mainotes, abandonne pour rejoindre son père.
Au même moment, Drama Ali, lieutenant de Kourchid,traverselaThessalieàla tête de trente mille hommes, élite de l'armée turque, sans être inquiété par Odyssée et Panorias qui occupent les hauteurs. Il se présente à l'entrée du grand Derven ou Défilé qui donne accès dans laMorée,et que devait défendre Georges Sékéris; mais, effrayés par le nombre, ses soldats se débandent, et vont semer l'épouvante dans la
* Voyez les notes à la fin du volume.
ET LES GRECS. ig5
Morée. Une terreur panique saisit les Hellènes; les membres du gouvernement se croient trahis : ils s'enfuient dans les îles. Des femmes, des eufans , des hommes s'entassent pêle-mêle dans des barques pour s\Uoioner du rivage. Démétrius , faible, d'une santé débile, en butte à mille dégoûts , cède d'abord au torrent ; mais il revient , se met à la tête de deux cents paysans, et va se renfermer dans le château d'Argos, masure sans canons, bâtie sur un rocher à pic où Ton ne trouve pas une seule source. Là, par sa contenance ferme , par d'adroits pourparlers, il arrête trois jours la marche de l'ennemi , et donne le temps aux Grecs de s'armer. Colocotronis , sans attendre les ordres du gouvernement, rassemble une troupe de sept mille hommes ; tous les chefs indépendans se rallient autour de lui ; Mavromichali descend à Lerne avec ses montagnards. Pressée et attaquée de toutes parts,rarmée deDraniaAli soutientplusieurs combats: réduite enfin à dix mille hommes , elle est refoulée vers les défilés qui conduisent d'Argos à Corinthe. A peine les Turcs sont-ils engagés dans ces gorges meurtrières qu'ils sont massacrés par les soldats de Nikitas qui tirent sur eux à bout portant; mettant bas leurs armes, ils joignent les mains au-