‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 23 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DÈS qu^on a pu craindre pourTissue de cette

guerre héroïque, dès que les Grecs ont éprouvé

des revers, on s*'est empressé de leur trouver

des torts. Les reproches se sont multipliés; on

eût dit que les consciences alarmées prenaient

Pavance pour excuser de lâches désertions. On

a invoqué le témoignage de quelques hommes

de mauvaise foi , ou d''autres qui n^avaient vu

qu"*à travers leurs haines et leurs préjugés ; on

a soutenu qu"'il était impossible de servir les

Grecs, et on a cité à Fappui le dévouement

inutile, le découragement de plusieurs âmes

vraiment nobles ; mais parmi ces dernières,

combien étaient déjà flétries par la douleur !

combien avaient dépensé vainement la somme

de courage et de force qui leur était donnée !

car ces facultés, quelque vastes qu'acnés soient,

ont deg bornes et s^épuisent. Combien allaient

en Grèce faire un acte de leur culte , remplir un dernier devoir, et mourir. Il n^ avait plus en elles assez d^énergie pour lutter avec les événemens , pour entraîner les masses. Ce n''était pas ces génies ardens qui n'*ont point de passé et s''élancent à pas de géant dans Favenir ; qui , palpitans de jeunesse , croient que chaque jour doit leur apporter son tribut; qui ont foi à eux, aux événemens, à toute chose, qu'aucun désappointement amer n'a encore refroidi. Il s'en trouvait beaucoup de cette trempe parmi les Grecs ; et c'est à eux , à leur influence qu'il faut attribuer les succès. Leur ardeur faisait gagner les batailles ; mais ils n'avaient pas l'expérience qui en assure les résultats. Propres à une guerre de partisans, ils n'ont pas su résister à des masses organisées. C'était la force intellectuelle de l'homme aux prises avec la force matérielle des machines. Effrayés de cette puissance d'ordre et de calcul, à laquelle ils ne comprenaient rien, les Grecs se sont découragés un moment, et les Européens ont crié à la lâcheté, comme si la rencontre d'un nouvel ennemi qu'on n'attendait point , n'étonnait pas les cœurs les plus intrépides, et comme si chacun de nous ne savait pas, dans îe secret de sa conscience.

qu"'!! est variable et qu^il a ses jours de peur. Mais chez les Grecs tout est grief; tandis que d'une part on les accuse de perdre courage , de Pautre on leur fait un crime de leur présomption, a A entendre ces hommes qui touchent de si près à leur perte, » disait, il y a deux mois , rObservateur autrichien , « on les croirait maîtres de Fempire Ottoman ; ils ne doutent pas de leur succès; ils en parlent avec une incroyable assurance. »

Il nY a pas jusqu^à leur héroïque pauvreté qui ne soit un sujet de raillerie ou de reproches. « Ces flottes grecques , qu^on nous représente comme si formidables, a dit le même journal, ne se composent que de quelques petits navires marchands montés par une poignée d''hommes , de quelques barques de pêcheurs , appartenant à des particuliers qui les consacrent au service de TEtat. » Vingt de ces barques ont osé faire face à soixante voiles turques dans la rade de Navarin ; ces matelots en si petit nombre ont des cœurs de lion. Cest de leurs rangs qu''est sorti Canaris et ses nombreux compagnons de danger. Plus les moyens sont faibles, plus les exploits sont glorieux ; et quand on se défend comme les Grecs, il n'y a pas jusqu'aux revers qui ne soient des

titres d^honneur. « Aussy y a-t-il des pertes triomphantes à Tenvy des victoires ; ny ces quatre victoires sœurs , les plus belles que le soleil aye oncques veu de ses yeulx , de Salamine , de Platée, de Mycale, de Sicile, n''osèrent oncques opposer toute leur gloire ensemble , à la gloire de la desconfiture du roy Léonidas et des siens au pas des Thermopyles '. »

Les Grecs n''ont pas de chef qui réunisse tout sous sa suprême loi, et Ton semble aussi vouloir leur en faire un crime. L'Europe , qui , pendant vingt ans , a été régie par un homme, en a conservé uu respect superstitieux pour la puissance d'un seul. Elle ne comprend pas que tous réclament ce qui, jusqu'ici , avait ete' le privilège exclusif du plus audacieux. Accoutumés que nous sommes à n'être que le piédestal du pouvoir, à disparaître dans l'ombre immense d'un colosse, nous ressemblons à des esclaves, qui , ayant perdu leur maître, le cherchent et le demandent partout. « Malheureux le peuple dont la fortune dépend d'un seul homme, » répond un Souliote au général Roche, qui le questionnait sur la nécessité de met-

• Montaiflfne.

tre Colocotronis à lii tète des affaires. Cet amour de rindépendance a donné carrière à beaucoup dVmbitions', il a pu entraver quelquefois la marche de la guerre , mais je crois que sans lui les Grecs nVuraient pas lutté aussi lono-temps, et d^ailleurs, au milieu même de ce désordre, de cette anarchie, il y a eu constamment unité sur les points les plus importans, la haine des Turcs et le dévouement à la patrie.

Un capitani partisan de Colocotronis, ur. autre dévoué à Déliani , se rencontrent dans un défilé avec leurs bandes , à Fépoque où ces deux chefs se détestaient mutuellement; ils se battent en furieux jusqu'à ce que le hasard ayant conduit dans le même lieu une troupe de quinze cents Turcs , les deux chefs et leurs soldats se rallient à Tinstant , tombent sur les barbares et les taillent en pièces. Voilà Fliistoire du peuple grec et de ses divisions. Toutes les fois que Tennemi s'est présenté en masse, la nation a fait corps , les factions se sont rapprochées.

Je n'accuserai point de fausseté cette quantité de rapports divers qui nous arrivent de la Grèce. Ces philhellènes qui parlent en ennemis de ceux dont ils s'intitulent amis, sont

peut-être sincères, et disent la vérité, telle qiiUls l'ont vue du lieu où ils étaient placés , à travers des préjugés, des désappointemens , et surtout à travers leur intérêt personnel. S''il manque aux malheureux chrétiens qulbrahim égorge , un général qui organise la défense, concilie les esprits, les volontés, distribuant partout la force et Ténergie , il nous manque aussi un homme d''un esprit élevé et droit, qui réunisse les relations, jette la lumière au milieu de ce chaos d''intérèts diffé- Tens, et tire la vérité d* cette foule de détails qui rembarrassent ou la déguisent. Plus près de nous , nWons-nous pas eu des exemples de cette diversité de jugemens? ]N''a-t-on pas calomnié des actes héroïques, déifié des actions atroces? Que de gensn''ont vudansla Révolution française qu^un ignoble ramas de brigands, qu\ine suite d"*émeutes populaires, hideuses dans leurs excès! Combien d'*autres aussi y ont vu félite de la nation triomphant des préjugés (lui Tétoufiaient , et remontant au rangqu'elle avait droit d'occuper! Combien ont salué de leurs transports l'annonce de cette liberté qui devait réaliser les rêves si doux et si brillans de leur jeunesse! N'avaient-ils pas tous jraison? Une prise si violente, mettant au de-

hors tout ce que le cœur humain renferme de hien et de mal , n^avait-elle pas mille aspects différens? Chacun adoptait celui avec lequel il était en harmonie par sa caste, ses mœurs, ses habitudes ou ses passions. Les belles âmes y cherchaient et y trouvaient encore le beau ; les cœurs corrompus y avaient aussi leurs jouissances ; et cette foule inerte, qui ne juge jamais par elle-même, entrevoyait, en passant, un coin du tableau, et levait les mains au ciel d'horreur ou de joie , selon Fépisode qui Pavait frappée.

Toutes ces nuances se retrouvent chez les hommes qui jugent les Grecs. Les uns en font des patriotes purs de toute souillure , les autres des meurtriers féroces et ambitieux ; le plus grand nombre a regardé à peine , ou na vu qu''à travers une préoccupation quelconque, comme ce savant qui ne voyait dans la révolte des Grecs qu'une occasiou dont il fallait se hâter de profiter pour réformer leur alphabet qui avait trois lettres de trop.

Parmi ceux qui se chargent de faire en Europe la réputation des Hellènes , il y a aussi une classe d'hommes qu'il faut regarder comme leurs plus dangereux ennemis. Poussés sans doute par quelque motif secret, ils s'acharnent sur les individus, et s'ils l'osaient, ils at-

•2?.H BO^APAHTE

laqueraieiil !a cause même. Ils leignent le regret de ne pouvoir la servir malgré leurs efforts et leur zèle; mais leur but constant semble être de décourager les esprits , et surtout dVmpêcher les tentatives de la France en faveur de la Grèce. Selon eux, il n^ a plus rien à faire; tout est fini, tout serait superflu. Quel peut être Tintérôt qui les fait parler ainsi ? De quelle puissance sont-ils les agens ? Cest ce que je ne tenterai pas d^éclaircir; mais il importait de les signaler au public et de le mettre en oarde contre leurs dangereuses assertions et leurs perfides manœuvres.

Les Grecs sont un composé de ce qu''il y a de plus noble et de plus vil. Si c^est parmi eux que Ton voit les actes horribles de violence, de fureur, chez eux aussi sont les faits héroïques , les dévouemens sublimes, les actions tranchées enfin , soit en bien, soit en mal. Ils échappent au fléau de notre civilisation, à ce vernis qui confond tout sous une même enveloppe , à ces subtilités , qui , coudilant la distance du vice à la vertu, font découvrir des motifs blâmables i\ une action généreuse, des causes légitimes à une bassesse , et ne laissent plus d''autre échelle pour juger les hommes et leurs actions que Tintérêt personnel et le suc—

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ces, et craulre arme pour les flétrir que le ridicule. Les Grecs osent être eux; osons aussi les voir tels qu'ils sont, et non tels qu'on nous les façonne. Oubliant un moment nos préjugés, comprenons qu'en Grèce le môme homme peut être tour à tour avide et oénéreux , sublime et trivial, héros et voleur. L'éducation ne lui a point appris à vaincre ses penchans, ni à les dominer. L'avidité, la cruauté, la ruse, lui ont été enseignées depuis des siècles; et s'il emploie toutes ses facultés bonnes et mauvaises, à là conquête d'un meilleur ordre de choses qui régénérera ses enfans et ses concitoyens, que peut-on lui demander de plus ?

Les traces d'un long servage ne s'effacent pas en un jour. Au milieu de cette nation, qui a soif de la liberté jusqu'à la licence , il y aura encore long-temps des hommes esclaves de leur admiration pour un chef, orgueilleux de revêtir les insignes du pouvoir détesté contre lequel ils combattent , séduits par l'éclat de Foret des pierreries, cruels dans la victoire, lâches à l'heure du danger; mais l'ensemble de la nation se dégagera peu à peu de l'écume qui flotte à sa surfiice. Tous les élémens de la société s'agitent et bouillonnent en Grèce. L'homme civilisé, chez qui tout est en ordre.

OU à peu près, «Y voit que le chaos, mais; Dieu y voit le monde et la lumière.

Etre conséquent, agir toujours selon ses principes, est une tâche que nous nous imposons par honneur, ou un rôle que nous jouons par intérêt, et qui ne trompe que Tobservateur peu clairvoyant. Car, qui pourrait se vanter (le nVvoir jamais, dans toute sa vie, été en contradiction avec lui-même, ou avec le caractère qu'il avait affiché ? Au milieu des contrastes qui s'offrent de toutes parts chez les Grecs, il y a du moins une direction unique, un point sacré , qui les relève et les agrandit dès qu'ils y touchent.

De tous les hommes qui se sont disputé le pouvoir, Mavrocordato et Colocotronis sont ceux dont Tinfluence s'est le mieux soutenue , et qui ont été le plus en présence, l'im comme chef de l'aristocratie en Grèce, l'autre comme chef du parti populaire. Chacun cherchait par instinct la sphère où il pouvait être compris , où il pou>ait exercer une domination plus immédiate.

Enclin vers la finesse plus que vers la force, poursuivant son but avec persévérance et l'atteignant à l'aide de ses talens et de son adresse, Mavrocordato, nommé président , s'entoura

ET LES GRECS. '.î3l

dMnsulaires, d'Européens, de Grecs civilisés, de tous ceux que leurs mœurs, leui^s penchans rapprochaient de lui , et rendaient plus accès- ' sibles à ses moyens de séductions. Il mécontenta les capitanis ou petits chefs indépendans , parce qu'il ne leur ressemblait pas, qu'il parlait un autre langage , qu'il avait d'autre^ habitudes; enfm, il leur était étranger , et ils se groupèrent avec empressement autour de Colocotronis, qui , vêtu en simple soldat, s'asseyait à terre, mangeait avec eux, méprisait les usages d'Europe, et se trouvait tout-à-fait de niveau avec ceux qu'il commandait. Il ne montrait sa supériorité que sur le champ de bataille; là, personne ne songeait àla lui contester. Les Grecs redoublaient de courage, lorsque pendant un engagement on s'écriait : « Voici venir Colocotronis ! d 11 abusa de cet empire ; il se montra avide, ambitieux: mais plus tard, délaissé de ses capitaines, éloigné par les membres du gouvernement qui craigna'entsa rapacité,il reparut pour reprendre trois villes, écraser trente mille Turcs , et chasser Drama- Ali de la Morée. Quand le citoyen eut fait sou devoir, le chef de partisans songea à ses intérêts ; il voulut garder ses conquêtes ou ue les remettre qu'en stipulant des conditions. En—

^^i>2 BOÎNAPARTE

core étonné Je sa force , il ne pouvait se résoudre à la résigner tout entière. Arrêté comme rebelle et eniprisonné , il ne recouvre la l|iberté que pour secourir le Péloponèse; il abjure toutes ses liaines , il exhorte ses concitoyens à Tunion , et s''eiForce de sauver encore une fois ceux qui Font rejeté, et ceux qui Font rappelé.

Mavrocordato recule aussi devant les conséquences de sa conduite, lorsque les querelles de son parti et de celui d'un rival mettent la (jrèce en danger; il renonce à sa place de président, et va dans Missolonghi prouver sa sagesse et sa valeur par une défense intrépide. N'oublionspas Démétrius Ypsilantis qui consacra à la Grèce, non-seulement sa fortune, celle de sa sœur, mais qui eut à combattre , à souffrir, ([ui fut livré aux anxiétés, aux inquiétudes du pouvoir et de la responsabilité, et qui, pour dernier sacrifice , perd tout espoir de recueillir ce qu"'il avait semé, accepte Tobscurité, et donne encore son amour-propre à la patrie '.

' Lorsque Mavrocordato fut nommé président, Démétrius , se trouvant en butte au mépris et à la malveillance des divers partis, chercha un refuge sur les champs de bataille. Il se battit aux Thermopylessous les ordres d'Odyssée, dont il eut à se plaindre. A Tentrce de Drama

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Les eiifaiis de Mavroiuichali tombent fauchés dans leur verdeur ; le père apprend la mort d'Elias qu'il aimait par-dessus tous : « En entreprenant cette guerre, » dit-il, » je sa- . vais bien qu'il faudrait y faire de grands sacrilices. Dieu veuille que le pays soit sauvé , et je me consolerai. » Son frère, Kiriacouli, un des meilleurs capitaines de la Grèce, succombe sous les coups des Musulmans: un de ses fils meurt dans Navarin; Fautre est fait prisonnier et retenu comme otage par Ibrahim pacha. Le bey du Magne semble destiné à survivre seul aux générations qui devaient lui fermer les yeux.

dans Ici Morée , il rendit un service signalé à la Grèce , en retardant la marche de l'armée turque. Avant ensuite à lutter contre de nouveaux obstacles , craig'nant surtout de fomenter les haines et d'exciter de nouvelles divisions , il se retira à Tripolitza où il vécut long-temps presque ignoré; il vendit son argenterie pour secourir plusieurs de ses compatriotes. Les chefs grecs souffraient de la disette dans les momens de crise où tout le monde souffrait; mais, au milieu de l'abondance , Démétriusa quelquefois manqué du nécessaire. La pension de douze mille francs que lui faisait passer sa mèi-e se dépensait presque entièrement pour les besoins de l'Etat et des Grecs malheureux. Dès que l'arrivée d'Ibrahim a rappelé sous les drapeaux tous les vrais patriotes , Ypsilantis s'est hâte de reprendre les armes.

Nikilas jette un sabre enrichi de pierreries qu"'il a enlevé aux Turcs , dans le trésor de la nation , en s^écriant : « Je n''ai que cela ! »

Odyssée lui-même a eu des excuses pour sa conduite. Faible et ambitieux, livré à de coupables intrigans, il se laissa entraîner à vouloir jouer un rôle à part des intérêts de la patrie. La réputation qu'on lui avait faite en Europe Pavait ébloui, et lui causait des vertiges; ne comprenant la gloire que dans le succès, il voulait sVssurer la puissance , et jus-*' tifier ainsi la haute opinion qu'on avait conçue de lui. Long-temps au service du despote Ali^ il avait conservé l'empreinte de Fesclavage; régner lui semblait le destin le plus enviable et le plus honoré; il ignorait qu'il existe d'autres honneurs mille fois plus beaux, mille foi&i plus désirables , Pestime et Fadïniration des grandes âmes, le suffrage des hommes libres que l'or ni les séductions ne peuvent acheter. Ce chef, qui ne pouvait écouter, sans un violent battement de coeur , les éloges que lui prodiguaient les journaux et les historiens de la Grèce, qui rougissait d'émotion et de plaisir en apprenant que son nom était connu et respecté au loin *, eût été capable de vertu et

' \ ovez lesriDles à la lin du volumt'.

d'un grand dévouement à la patrie, s^il eût pu concevoir que lu était la véritable gloire , que la cause qu'il défendait relevait et sanctiiiait seule son courage, et que ces mêmes talens, employés au prolil du despotisme, n''é veilleraient dans les âmes généreuses que de Findignation et du mépris. Il a manqué à Odyssée de vivre dans une sphère plus haute; si de sages conseillers lui eussent montré de nobles sentimens, il les eût, je crois, compris.

Et parmi les hommes qui sont restés étrangers aux factions , que de grands caractères I Canaris , ce héros plein de simplicité et de bonhomie, que sa glorieuse renommée étonne et embarrasse , qui s'intimide comme un enfant quand on le questionne sur ses exploits, qui, tout occupé de l'avenir, ne conçoit pas qu'on revienne sur le passé. Après les affaires de Chios , de Mitylène, de Samos, un député de File de Siphèno lui ayant adressé un discours au nom de Fassemblée nationale, Canaris, vêtu d'une veste de marin , et avec le petit bonnet de matelot qu'il porte habituellement , Fécouta debout, les bras croisés; et le discours terminé, il répondit : « Messieurs, je vous remercie pour toutes les belles choses que vous venez de me dire, mais je vous remercierais

plus encore si vous vouliez me donner un brûlot, et me renvoyer à la flotte. » M.Kalergi ', distingué par son zèle pour la cause publique, fut témoin de cette scène, et me Va raconté. Il alla une autre fois chercher Canaris pour le conduire aulieutenant-colonel Youtier qui désirait causer avec lui et faire son portrait, le marin témoigna une grande répugnance à se rendre à cette invitation. «Que me veut cet officier français? » — « Il veut vous voir et vous demander quelques détails sur vos exploits. )> — « Je ne m"'en souviens plus ; ne parlons pas du passé, mais de ce qui reste à fiiire. » Il consentit enfin à suivre son compatriote. « J''irai, mais vous allez me faire faire mauvaise figure; d'ailleurs, je suis malade et ne sais pas parler. )> Il s'*ex— prime en eflet assez mal, et ne parle que le dialecte des îles. M. Voutier Payant prié de lui raconter ses rencontres avec les Turcs , il répondit : u Mon Dieu, il y avait vingt-deux

* L'oncle de ce jeune Grec , négociant des Iles , dépositaire de ce qui restait de la caisse de l'Hétairie, employa cet argent , au commencement de l'insurrection , à l'achat de vingt canons et de mille fusils. C'est un de ses frères «[ui est parti de la Morée pour aller nnimcr et diriger la révolte delà Candie.

KT LES GRKCS. 9.3 J

hommes à bord qui en ont l'ait tout autant que moi : faites-les venir, ils vous conteront comment cela s^est passé. » Son maître d'équipage, plus instruit et moins timide, est effectivement celui auquel il faut s'adresser pour connaître tous les détails des beaux faits d^armes de Canaris. Par une bizarrerie du sort cet intrépide marin n'a jamais été blessé. Un Grecme disaitPavoirvu seul à bord d'une petite barque criblée de balles qui avaient fracassé sa lunette d'approche, sans qu'aucune l'eût touché; aussi le peuple et les matelots de la flotte le regardent-ils comme invulnérable. « Le bon Dieu le protège, disent-ils; ia halle ne le prend pas. » Peut-être lui-même croit-il à ce miracle; il est pieux et d'un naturel à la fois doux et énergique. On connaît sa sublime réponse ?i un capitaine de vaisseau anglais qui lui demandait quel était son secret pour préparer ses brûlots de manière à en obtenir de si grands résultats. « Notre secret pour réussir est là, » dit-il, en appuyant la main sur son cœur. Ayant une fois lancé une de ces terribles machines sur un vaisseau turc de quatre-vinots canons, une manœuvre de l'ennemi faite à propos empêcha le brûlot d'atteindre son but. Canaris revint à bord du vaisseau amiral grec,

pâle, défait, et les yeux humides de larmes; il écouta sans répondre les reproches et les avis qu''on lui adressait de toutes parts. Un philhellène, qui était présent, me disait : « Il me faisait de la peine ; il avait Pair consterné d\in écolier qui reçoit une réprimande. » Que de grandeur dans cette touchante humilité ! Canaris a un fils de dix ans qu^il aime beaucoup, et que dans sa modestie il se réjouit de voir élevé en France par le comité grec : où pourrait-on lui donner des leçons qui valussent Texemple de son père ?

L''amiral Miauîis est aussi un des grands hommes que Finsurrection de la Grèce a créés. Négociant hydriote , il arma plusieurs vaisseaux à ses frais, et quoique âgé de soixante ans et goutteux, il se lit porter à bord pour aller combattre les Turcs. Aguerri par les attaques qu''il a soutenues pendant ses voyages de commerce dans la Méditerranée de la part des corsaires algériens et anglais , il est habile marin, et dirige les manœuvres avec un courage et un sang-froid surprenans ; il se tient toujours en avant, au mat de beaupré, « afin , dit-il, que mes compagnons me voient. » Lors de la destruction d\me partie de la flotte égyptienne, un de ses fils, âgé de dix-sept ans.

Eï LES GRECS. 23(^

(commandait un bâtiment devant Modon; son grand màt fut coupé par un boulet, et ses agrès furent emportés ; il conserva toute sa fermeté et se vengea sur un brick ennemi. Il manœuvre toujours à coté du vaisseau de son père.

Mais ce ne sont ici que quelques noms, et tous ont droit à nos hommages. Qui les mérita mieux que Varvakis, ce vertueux citoyen! Ne à Psara, il fît ses premières armes, en 1770, dans la guerre des Russes contre les Turcs ; riche , il vendit son patrimoine , arma un corsaire, et remporta plusieurs avantages sur les Mahométans. Pauvre à la paix, il se retira à Saint-Pétersbourg , fut nommé intendant des revenus publics à Astrakan , et acquit dans cet emploi une fortune d'un million de piastres de rente. Il avait soixante - quinze ans lorsque la révolution éclata ; il revint en Grèce, et y apporta ses richesses. Non content de dévouer sa fortune à son pays, il voulait encore le servir comme capitaine. Il dota de mille piastres par an Fliôpital de Napoli, fonda un collège, fit agrandir et fortifier le port d''lpsara. Ce respectable vieillard semblait avoir retrouvé en Grèce sa jeunesse et sa force; il disait souvent que c''était le seul temps de sa

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