‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 24 sur 32 · O BONAPAnTF · texte numérisé non relu

O BONAPAnTF

loiioue vie où il se fût senti vraiment heureux. Il est mort en léguant à la nation ses revenus à perpétuité.

Les Condouriotis, les Tombazis et une foule d^autres, ont fait aussi de nombreux sacrifices à la patrie ; tous Font servie de leurs bras , de leur or, de leur éloquence. Ceux qui ne pou— vaientcombattre,échauftaientlescœurspar des paroles brûlantes dVnthousiasme '.Marie Ypsilantis , Mavrogénie donnèrent leur fortune et leurs vœux ; Constance de Gastouni , vêtue en homme, combattit à côté des braves de Péta; Bouboulina, animée d"'un sentiment moins pur, satisfit sa passion pour le pillage aux dépens des Turcs, et ses vices servirent encore la cause. Cinq femmes deTrikéri vendirent leurs bijoux, et armèrent à leurs frais un corsaire. Sur tous les points de la Grèce brillent de grandes actions qui retombent aussitôt dans la nuit : la guerre s^j fait partout avec des chances diverses. Chaque individu a pour ainsi dire son plan d*'attaque et de défense. 11 n^ a point d''Hellène chargé de proclamer du haut d'une tour le nom de ces héros : chacun a son rayon. Nous

* Spiridlon Tricoupi , auteur de la belle oraison funèbre de lord Bjron , et du discours prononcé lors du rappel de Colocotronis.

voyons de loin le foyer de lumières; mais qui décomposera le faisceau? qui analysera chaque nuance? Les belles actions qui restent ignorées en sont plus belles encore. Lorsqu'on ne cite qu"'un homme, il y a peu de patriotisme et point de nation. Un seul profite alors de la faiblesse de la multitude pour s''élever audessus d''elle. En Grèce , il y a mille héros , et les plus grands sont peut-être inconnus. C'est une pensée qui fait battre le cœur que celle de n'avoir que Dieu pour confident de sa vertu; de rester diamant enfoui dans un rocher sans que votre éclat, souvent profané par des mains vénales ou corrompues, aille se confondre dans les salons avec celui du stras et du verre taillé.

Il y a parmi les Hellènes un amour du beau qui supplée à l'histoire : chacun a son bulletin à faire en sortant du combat, et trouve un nombreux auditoire prêt à l'écouter, avec cette conformité d'émotion qui double les jouissances d« conteur, et prépare autour de lui des successeurs au héros qu'il vante. Les Grecs se rassemblent à chaq e événement pour en entendre le récit , pour apprendre la mort héroïque d'un de leurs chefs, l'action d'éclat d'un de leurs camarades; les femmes, les en-

fans, les vieillards, restés dans les villes, se réunissent dans les carrefours ; ils se pressent autour du témoin de la bataille, ils triomphent, avec une imprévoyance enfantine, au moindre succès, et répondent, en agitant des armes, ou par des sanglots et des cris, à la nouvelle d\in revers. Les promontoires se couvrent de spectateurs quand le canon, ou le foudre de Canaris a retenti sur TArchipel ; des milliers de voix s'écrient : « Qu'est-il arrivé? où sont les nôtres? » La barque du pêcheur s arrête , les rames restent immobiles , et le cri de mort ou de victoire qui s'échappe de la nacelle , parcourt rapidement toute Tétendue du rivage : quelquefois il réveille un héros qui , jusque-là inconnu à lui-même, se sent tressaillir en apprenant la mort du brave , et répond comme le colonel Xidi , quand, on le plaignait d'avoir perdu son frère : « Tout ce que nous sommes de Grecs, nous serions trop heureux de mourir comme lui ! ' »

Un peintre français ' , faisant poser un sol-

* Voyez l'appendice.

' M. Dupré, élève de David, qui a rapporté de la Grèce une superbe collection de dessins à l'aquarelle , tous faits d'après nature, et donnant, selon le témoignage de plusieurs Grecs et de M. Pouqueville, l'idée la plus juste,

dat grec qui s'hélait distinoué dans plusieurs rencontres avec les Turcs, lui dit que TEurope entière s^occupe de sa patrie et des braves qui la défendent , que les liistoriens les célèbi'ent, que leurs faits d''armes sont les sujets d*'une foule de chants et de tableaux. Cet homme pleure en l'écoutant; ses yeux brillent, son visage s'enflamme : « Eh bien ! » dit-il , » je vais aller me battre, et vous entendrez )) parler de moi, ou je mourrai. »

Dans presque toutes les révolutions, le peuple , corrompu par les institutions dont il veut se débarrasser, est vil, abruti, sanguinaire ; les chefs tendent à l'épurer, à l'élever jusqu'à

en même temps que la plus pittoresque , de la physionomie, des costumes et même des mœurs des Albanais, des Souliotes, et de plusieurs autres tribus qui composent aujourd'hui la nation grecque ; les portraits d'Ali , de ses fils, et de plusieurs de ses courtisans, font partie de cette précieuse collection , ainsi que les vues de quelquesuns des sites les plus intéressans de la Grèce. Ces beaux dessins , admires des connaisseurs et du public à la dernière exposition , paraissent lithographies par M. Dupré lui-même et accompagnés d'un texte. Ils achèveront de faire connaître les Hellènes , et contribueront à exciter encore l'enthousiasme en leur faveur. M. Dupré ne pouvait rattacher son nom à une plus belle entreprise, ni l'exécuter d'une manière plus brillante et plus consciencieuse.

un meilleur ordre de choses. LMnsurrection de la Grèce a un autre caractère ; les vices semblent s^être réfugiés parmi ceux que leur pouvoir ou leurs richesses placent, le plus souvent, à la tête des affaires. Si quelques-uns sont ca-^ pables d^héroïsme , beaucoup ont été avides , intrigans; la masse de la nation au contraire a un sens intime de sa dignité, de ce qu^elle se doit à elle-même. Egarée quelquefois par son aftection pour un chef, elle s^en est détachée par portion dès quelle a reconnu qu'ail ne voulait en faire que Finstrument de ses haines et de ses vengeances. Gouras , admirateur passionné d^Odyssée , s'en sépare dès quMl ne voit plus en lui qu'un traître , et l'arrête avec le secours des propres soldats de ce rebelle. Pendant la révolte de Colocotronis et de son fils, cinq hommes viennent demander à ce dernier leur congé et l'argent qui leur était dû. « Pourquoi me quittez-vous ? » leur demande Pano; ils hésitaient à répondre ; l'un d'eux s'avance fièrement et dit : « Nous vous quittons parce que nous ne voulons pas nous battre contre nos frères. »

Le soldat orec ne fait jamais un aban-don complet de sa liberté; il aime mieux recevoir une solde moins forte avec la permis-

sion de retourner dans ses foyers, d'où il revient prendre les armes , pourvu cependant qu"'ii soit exactement payé : c'est une condition urgente, et sans laquelle on ne peut espérer de réunir des Grecs. Mais avant de les blâmer de ce qui semble d'abord un excès d'avarice , il faut réfléchir que chaque homme abandonne sa famille pour aller combattre ; sur vingt-cinq piastres qu'il reçoit, le soldat grec en donne moitié à sa femme et à ses enfans, qu'il laisse presque toujours sans pain au milieu d'un pays dévasté ; c''est par cette même raison qu'il est âpre au pillage. Indépendant jusqu'à la licence, il déserte ses drapeaux si quelque autre passion l'appelle : il court audevant du péril, le brave, ou le fuit tout-àcoup, au gré de son imagination mobile qui fait succédera des pensées de gloire, des images de terreur. Là, chaque individu compte pour quelque chose; ce ne sont plus ces masses nulles qui ne peuvent se mouvoir qu'à l'aide d'une impulsion étrangère , qui défendent indistinctement la plus vde ou la plus noble cause; ce sont des êtres libres, obéissant à leurs impulsions, et offrant individuellement tous les contrastes de la nature humaine. Sans doute ces troupes ne vaudraient rien dans nos

guerres civilisées : Napoléon n''eût pas coiiqiii.s FEurope avec des soldats qui eussent voulu savoir pourquoi on les massacrait; mais tant que les Grecs ont combattu les Turcs à armes égales , on a vu ce que peut Pénergie morale des peuples. Un Souliote se laisse prendre par les Musulmans , et se fait passer pour Notzi Botzaris, afin de donner à ce dernier le temps de s^évader et de préparer une attaque secrète dans la nuit. Livré aux plus effroyables tortures, sa constance ne se dément pas ; il expire sans avoir tralii son secret , et les Turcs n'apprennent qu'ils ont été trompés qu'en tombant sous les coups de celui qu'ils croyaient avoir supplicié la veille. Avec des soldats de cette trempe ce n'est pas le nombre qui décide la victoire.

Un convoi , passant devant Smyrne, aperçoit en rade une frégate française qu'il prend pour un vaisseau de guerre turc. Le commandant de l'expédition grecque donne ordre à ses petites embarcations de gagner le large ; au lieu d'obéir aux signaux , le pilote d'une barque ipsariote, qui se trouvait le plus près de l'ennemi, sème des cartouches sur le pont, et avance: l'officier de garde français , ne comprenant rien à ses manœuvres, hisse pavillon neutre et

lui crie d^uneuer : le pont de sou pelil navire était couvert de poudre. Interrogé sur son projet, le brave pilote répond : « Je vous croyais Turc, je voulais sauter avec vous. »

Il y avait de Findiscipline dans ce dévouement glorieux; mais, animés du même sentiment , frappant tous au même but , les Grecs trouvent Tunité dViction, quoiqu"'il n^ ^nt pas unité de plan.

En rapprochant les récits, en groupant les actions particulières, plus j'examine cette nation et cherche à m'*en faire une idée vraie et nette, et moins je puis croire que les divisions dont ou fait tant de bruit en Europe aient des racines profondes. Il me semble toujours que, produites par Pambition des chefs , elles surnagent à la surface , frappent les étrangers dont l'esprit est superficiel , ou ceux qui n''ont pas le loisir d'examiner, et peuvent, quoiqu'elles aient compromis Fexistence de la Grèce, disparaître en un moment parce qu'elles ne partent pas de la base. Si je tourne mes regards vers le passé , je vois les Grecs , frères dans leur esclavage, se coaliser pour secourir les klephtes enchaînés sur les galères turques ; je les vois se dérober dans la nuit pour enterrer avec une pieuse affection leurs compa-

Q,ï\% BONAPAUTE

triotes morts dans les supplices et dont ils baisent avec un tendre respect les restes, reliques de saints martyrs. La régénération me les montre frères encore : leur ardent patriotisme n*'est pas seulement Tamour du sol, c'est Famour aussi de ces hommes nés sous le même ciel, qui prononcent avec le même accent une même langue sonore, dont les belles formes sont en harmonie avec la belle nature qui les environne : tous, ayant souflert ensemble, tous, prompts à ressentir toutes les sensations, courbant la tête devant la même croix , et pleurant de tendresse à genoux devant Timage delà Panagîa^ un moment après le carnage. Des preuves de leur fraternité religieuse ont été trouvées jusque dans les champs de bataille de TEtolie : des Albanais chrétiens , retenus dans les rangs turcs, forcés de combattre sons Tœil des pachas , ont essuyé le feu des Grecs , et ne Tout rendu qu\ivec de la poudre : ils avaient laissé tomber , et avaient foulé aux pieds les balles destinées à charger leurs armes.

Je trouve encore de run%é dans la manière dont ce gouvernement chancelant, à peine établi , comprend, à la fois , tous les besoins de la nation , et avant même que l'arrêt de vie ou de mort soit prononcé) soigne l'instructio-ïi,

prévoit et prépare ramélioration des générations qui s^élèvent. Les espérances des Grecs s^étendent sur tous les points , ils veulent embrasser la liberté dans tous ses bienfaits, dans tous ses résultats; Télite et la lie de la nation, ce qu'elle a de pur, ce qu''elle a de vil, Tignorant, le lettré sont entraînés par un même élan, et se réunissent dans une même pensée; tous prennent une même couleur , un même accent; le besoin de vivre, dans tout ce que la vie a de noble et de grand , senti par tous , donne à tous un même langage. Le poëte, ami des muses et instruit dans nos classes refroidissantes, entre tout-à-coup en partage de l'énergie et de Taccent du poëte populaire, et trouve des expressions semblables parce qu'il sent le même battement de cœur. Voilà une chanson des Souliotes qu'un jeune lettré grec ' m'a communiquée, et qu'il doit placer dans un poème inédit : j'v joins un chant qu'un docteur a composé sur la mort d'un jeune guerrier tombé dans les premiers évé-

' M. Morousi ,'fils dti -prhice Constantin Morousi , qui fut accusé d'être l'an^-ent secret des Hétair'istes , et décapité à Constantinople au commencement delà révolte. Voyez l'Histoire de la -Grèce par Pouquevilîe , t. Il , p. 429.

!i5o BONAPARTE '

iiemeiis de la guerre de rindépendarice. C'est toujours aux Grecs qu"*!! faut en appeler quand on veut essayer de les faire connaître.

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