‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 26 sur 32 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Notre orgueil qui aime toujours à s\attribuer la plus belle part dans les événemens de ce monde , a voulu voir dans la révolution qui s'accomplit aujourd'hui en Grèce, une suite de longues combinaisons des hommes , une préscience de Tesprit humain , disposant tout pour un but éloigné. « Les Grecs, » ont dit plusieurs écrivains, « sentirent que le commerce les aiderait à se débarrasser des Turcs , et ils s'y livrèrent. Ils avaient pensé qu'il leur faudrait une marine pour chasser leurs oppresseurs , et ils s'occupèrent à se créer une marine.» Non. Les mouvemens des masses partent de plus haut : Dieu a voulu dans sa sagesse éternelle que tout corps vivant tendit par tous les moyens que sa libéralité lui a fournis à tout l'agrandissement que lui permettent ses bornes, et à tout le bien-être dont sa nature est susceptible. Les masses suivent cette loi encore

bien plus fortement que les individus; et quel que soit Torgueil de l'homme , il doit voir, s''il n'est aveugle , qu''e]les le suivent d'instinct et non pas de raisonnement. Ce que nous appelons Tinstinct, c'est la loi de Dieu que rien ne peut détruire; la raison, c'est notre loi à nous qui dit beaucoup et fait très-peu ; l'autre loi est encore toute empreinte de l'énergie créatrice : elle asit.

Les Grecs ont respiré, parce qu'il faut qu'un peuple respire , et ils en viendront aux meilleures institutions possibles, en rapport avec leur climat et leur nature , parce qu'il le faut. Toutes les raisons du monde viendront échouer devant celle-là. Nous qui vivons une seconde, et qui regardons cette seconde comme importante dans l'éternelle succession des siècles , nous ne voulons pas voir cette marche ; quoique rapide comme le mouvement de la terre , elle est trop lente pour que les générations , dans leur court passage ici-bas, puissent l'observer oula sentir. Les nationsressemblent à des enfans auxquels on aurait dit: « Vous ne mangerez que lorsque la grande aiguille aura fait le tour du cadran. » Les enfans fixent la montre d'un œil impatient , et affirment que l'aiguille ne marche pas ; et quand depuis long-temps

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leur mol)ilIté les a entrainés à dVutres jeux, à d'autres idées , Tlieure sonne et Taiguille a décrit son tour.

Vous pouvez tuer une (;ré;iture humaine , mais non Tempècher de respirer et de orandir: cette impossibilité est la même pour les peuples. La main de Dieu si tendre , si amoureuse dans la formation d'une fleur, du moindre être animé , est bien plus soigneuse encore des espèces. Elle a fait Findividu pour qu'il jouisse; la masse pour qu'elle subsiste : grandir et s'améliorer sont une des conditions de sa vie.

Que sont les incidens , les obstacles , les petites volontés des hommes? que sont les vaines coalitions des empires contre la loi du ciel ? leurs efforts servent la cause qu'ils veident étouffer. La Turquie décima les Grecs, les livra aux supplices, crut les annuler à force de cruautés et d'ignominie; et l'excès de leur misère entretint chez eux la soif de l'indépendance , leur rendit le courage , et les arma contre leurs bourreaux. Ali détruisit les Armatolikes, renversa les peuplades libres. Grâces lui soient rendues! il a aidé à l'affranchissement des Grecs : l'insecte dans sa bassesse a secondé le mouvement qu'il voulait arrêter sans le comprendre.

Les puissances d'Europe, dans leur divergeante politique, aident aussi, et ne peuvent faire autrement. En vain rhomme , renouvelant la première histoire de la Bible, se cherche une volopté à lui pour la mettre en opposition avec celle du Créateur; qu''il marche à droite, à gauche, en avant, en arrière, il tourne toujours avec le globe, et la volonté d"'en haut s^accomplit. Les sphères dans leur marche éternelle se sont-elles jamais doutées qu\m obstacle avait voulu être ?

Les Empereurs soulevèrent la plus grande puissance qui ait jamais pesé sur le monde contre le christianisme : il n'en a pas moins suivi sa révolution ; les athées et les philosophes en ont fait le but de leurs sarcasmes, il a poursuivi son cours en dépit d'eux*, il a résisté, même aux manœuvres des hypocrites : il est resté pur malgré le fanatisme. Les hommes peuvent abuser des mots, mais non chanaer la nature des choses : il y a toujours au-dessus d'eux un pouvoir qui leur échappe , qui les régit et les pousse dans la voie qu'il a tracée.

L'empire d'Autriche, de concert avec la Russie, arrête Alexandre Ypsilantis et l'enferme, croyant tenir en lui le germe de la rébellion qui e'clate aussitôt sur tous les points de la

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Grèce. Pour un homme faible, instrument et victime d'une odieuse politique, il naît une armée de braves. Des journaux salariés s'efforcent de noircir la cause des Grecs : une foule de voix véhémentes, généreuses, s'élèvent de toutes parts ; elles ont pour elles la puissance delà vérité, de la conscience, d'une conviction profonde, et elles entraînent, elles persuadent jusqu'à leurs adversaires. L'Autriche alimente la Turquie, presse la guerre , force la Porte à envoyer sans cesse de nouvelles troupes contre les rebelles, et à chaque attaque la Grèce s'agrandit , rallie ses enfans autour d'elle , et devient plus difficile à vaincre.

L'Angleterre , encore sous la détestable influence de Castlereagh , repousse des Iles Ioniennes les fugitifs de l'Acarnanie , ils retournent combattre, se joignent aux Armatoles du Yaltos , et enflamment d'une sainte ardeur tous leurs compatriotes. La Grande -Bietaone lutte en vain contre les décrets de la Providence, elle n'y gagne que des souillures.

Spectateur indifférent des sanglans débats de l'Orient, l'empereur de Russie attend avec impatience le moment où il pourra prendre possession d'un désert couvert de morts. Jadis aimé des Grecs qui espéraient en lui, il

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s\niiène à jamais leurs cœurs et les rend à la liberté '.

Enîin, un nouvel ennemi parait dans Farène : ce pacha d''Eoypte, demi civilisé, demi barbare , à qui les Européens vont porter en tribut leurs arts et leurs découvertes , veut disputer à la Porte la conquête de la Grèce. Ses armées se recrutent de satellites, façonnés par un despote, et dressés à servir tous les genres de tyrannie : dangereux suppôts du pouvoir qui organisent Fattaque loin des champs de bataille, dressent les plans de campagne et dirigent les sièges hors de la portée du canon ; lâches, qui, après avoir attaché la victime , aiguisé le couteau, conduit les coups, se prétendent innocens du meurtre. Les Grecs ont plié un moment devant une attaque inattendue et perfide ; mais de cette crise effrayante sortira peut-être un grand bien. L^Europe, passive tant qu^elie croit ses intérêts à couvert, souffrira-t-elie que le vice-roi d''Egypte, remuant et ambitieux comme tout homme qui, lancé hors de sa sphère, ne sait plus s"'arrêler, s*'établisse sur ses frontières pour de-là refouler les Turcs en Asie , créer un empire d'Orient ,

* Vojez les noies à la iin du volume

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et inonder le continent des peuplades va^^^aboudes de l'Egypte, «c Du sein de quelque horde inconnue peut s'élever un Mahomet nouveau , et certes l'Europe devrait savoir ce que peut sur elle un seul homme '. »

Les rois et les peuples, tôt ou tard impuissans quand ils s'opposent îi la volonté divine, sont pleins de vigueur dès qu'ils la secondent : alors les événemens les portent en triomphe, et au lieu de tomber oubliés dans la lutte, ils apparaissent aux yeux de la postérité resplen— dissans, d'une gloire qui ne s'efFace pas. Ils n'ont pas laissé derrière eux ce toiTent qui se grossit et gronde, jusqu'à ce que, franchissant ses limites, il emporte dnns son cours tout ce qui entrave son passage. Personne n'entreprit d'attacher le sort à sa fortune par plus de liens que Napoléon ; personne ne calcula mieux les chances qui s'offraient à lui ; personne n'en sut prohter avec plus de génie ; personne enfin ne réussit mieux à se faire le point central, la clef de la voûte à laquelle tout venait aboutir, et qui devait tout entraîner dans sa chute. Et cependant, ses puissans efforts, ses moyens

' Benjamin Constant, .jppcl aux j\'a/ions cJircticnnes en faveur des Grecs.

immenses ne purent le préserver long -temps de la réaction qu'il avait mis tous ses soins à prévenir. Qu*'importent les instrumens dont se servit la Providence ! qu^mportent les causes secondaires auxquelles sa perte fut attribuée ! Ce ne sont pas quelques revers , quelques ambitions , quelques jalousies qui ont renversé ce colosse, mais Fexplosion de ce qu*'il avait voulu comprimer : il tomba , les peuples restèrent debout, et le mouvement que sa force terrible avait dominé un jour reprit une nouvelle vigueur. Jamais plus frappante leçon ne fut donnée aux ambitieux, aux adorateurs du pouvoir ; mais ils ne veulent pas la comprendre : Bonaparte est encore Fidole et le modèle de tout ce qui aime le succès.

Dans Tenfance des sociétés, parmi nos premiers pères , le besoin de spiritualité, le sentiment d'adoration d'un être incompréhensible tourmentait leurs âmes grossières et se manifestait par un culte pour les phénomènes effrayans, pour les objets animés ou inanimés qui pouvaient être redoutables. Il reste des traces de ce culte de peur dans notre civilisation , et pour bien des gens le génie est encore un Tentâtes qui demande des victimes, et qui, pour signe de sa puissance , dévaste tout ce

qui lui déplaît, et dispose souverainement des portions de Tunivers , et des hommes que son bras peut atteindre: fléau envoyé de Dieu dans sa colère pour anéantir et non pour féconder. Quelques êtres, il est vrai, abusant des grandes facultés données pour un autre but, ont tout détruit afin de régner seuls, entassant pour s"'agrandir des générations sous leurs pieds. Napoléon , génie éminemment concentrique , fut de ce nombre : jeté' au milieu du chaos, il ne sut créer que lui. Ramener tout à soi , était le seul ordre, la seule unité qu^il pût concevoir.

L'intérêt personnel, si long-temps le guide de Bonaparte, est non-seulement un conseiller avilissant mais dangereux. Notre vue est trop bornée pour en faire Parbitre de notre sort , encore moins de celui des masses. Pourquoi donc ne pas marcher franchement , et d''un pas ferme, dans la voie que la Providence a tracée ? Pourquoi ne pas se rallier à tout ce qui est noble et grand? Pourquoi ne pas suivre Tinstinct de générosité qui est en nous? Sur cette terre où tout chancelle et meurt, il n^ a de stable que ce qui vient du ciel. Pourquoi ne pas marcher avec sa conscience dans la route de la justice et delà vérité? Que ceux

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qui ne verraient dans celle doctrine qu'un désintéressement absolu, qu'un dévouement insensé, se rassurent. Elle a aussi ses récompenses, ses honneurs qui viennent trouver ceux qui ne les cherchent pas. Certes, quand M. de La Fayette partit pour TAmérique , il ne demandait à la noble cause qu'il allait servir, ni richesses, ni grandeurs. Quand le général Foy parlait à la tribune avec cette profonde conviction qui lui gagnait l'estime et les cœurs des Français, il ne prévoyait pas que la France en pleurs adopterait bientôt ses iils, et les doterait de son or et de son amour. Oui , le succès devient tributaire de ceux qui le dédaignent, ou qui du moins l'abandonnent au hasard, satisfaits d'avoir rempli leur mission. A des chances égales, il y aurait même de la prudence mondaine à se décider pour le parti le plus généreux.

Tout ce qu'il y a de plus vil, tout ce qu'il y a de plus noble, semble s'être donné rendezvous en Grèce : les libéraux^ j'entends ceux qui veulent mettre la justice à la place de la force , le dévouement au bien à la place de l'intérêt personnel; et les sennles ^ ceux qui rampèrent et ramperaient encore sous un tyran même vulgaire, qui veulent bien porter

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(les cliaiiies pour -.voir le droit cVen donner; enfin, le bon et le mauvais génie des peuples sont aux mains en Grèce. L'heure est venue de prendre partie dans cette terrible lutte ; elle entraine les nations et les rois. De quel côté se ranoeront ces derniers ? ils hésitent. Des courtisans leur ont peint les Grecs comme des fauteurs de troubles; ils ont voulu confondre Félan de la Grèce avec ces insurrections artificielles, qui, comme des fusées sans but, ont éclaté dans le vide. Ils leur font un épouvantail des mots de patrie , de liberté; ils insultent à la majesté des trônes en les montrant toujours environnés de méfiances ; ils calomnient les monarques en faisant croire qu'ils ne peuvent régner que par les chàtimens, qu'ils sont renversés dès qu'on ose être homme et penser, isolant sans cesse de la masse ceux qui doivent marciier à sa tête.

Non , le pouvoir n'est pas un si pesant fardeau. Il n'impose point la nécessité de se dépouiller de tout ce qu'on a d'humain pour obéir aux lois d'une politique étroite et absurde dans ses ruses, dont l'œil le moins exercé devine les secrets. Il exige au contraire un surplus d'humanité, d'élévation, de dévouement au bien de tous. Il commande une conduite pleine de

franchise et de courage, devant laquelle tomberaient les réseaux de fourberie , dont les ministres cherchent à s'enlacer mutuellement. Bonaparte les brisait à coups de canon : aujourd'hui la force delà conscience suffirait pour les dissiper. La politique ne peut plus être une science occulte, réservée à quelques initiés. Les peuples se sont fait élèves et juges. Ils ont voulu porter partout la lumière de la raison el de rexamen. On ne peut décider de leur sort à leur insu, ni traiter de leurs intérêts sans leur faire connaître les arrêts rendus pour ou contre eux. Ils ont leur libre arbitre : des députés de toutes les nations se sont élancés à la défense de la Grèce , et donnant un démenti à leurs gouvernemens, ils ont prouvé que cette fièvre qui appelle aux améliorations, que cette effervescence qui tend à une plus haute direction morale , est universelle. 11 semble que lorsque les Hydriotes se sont écriés: Dieu a dit, <( J\ii apporté le feu sur la terre, et je veux qu''il sVmbrase! » il a brillé tout-à-coup dans toutes les parties de Funivers, comme s'il répondait pour la première fois à la voix du Créateur.

Je doute que les louanges du monde entier, que tout ce que les seigneurs du monde peu-

vcnl donner trillustration et de renommée, approche de la jouissance de se diriger, même en secret, vers un but noble et grand, d^ mettre toutes ses espérances , et d^ laisser sa vie.

Lord Byron porte aux Grecs son génie, son enthousiasme, son courage, et les erreurs de sa vie sont oubliées. Il sort radieux des nuages amassés sur sa tête. Il ne fait que toucher à cette noble cause, et il est purifié par elle ; et son souvenir devient inséparable de ce que les hommes honoreront toujours, du culte qui aura toujours des autels sur la terre. Le ciel le réclama trop tôt; mais il mourut pleuré des Grecs , béni par tous ceux qui comprennent la grandeur de son ame et de son sublime dévouement.

Madame Krudener, apôtre d'amour et de charité, prodigua pour les Grecs tous les trésors de sa brûlante éloquence. A Saint- Pétersbourg , elle réveilla dans les cœurs Thumanité et les remords. L'empereur Alexandre ne put, dit-on, échapper à cette influence salutaire. Un moment il parut ébranlé ; un moment la cause delà justice sembla devoir triompher; mais une odieuse politique épiait tous les sentimens nobles pour les comprimer :

Madame Krudener y fut sacrifiée. Exilée en Crimée, elle s'embarqua au milieu de Thiver, malade et affaiblie parles jeûnes etPardeur de son zèle. Quand le vaisseau s''arrêtait, elle se faisait descendre à terre, et debout sur un tertre , elle prêchait aux habitans des villes et des campagnes. Les Grecs étaient devenus pour elle le peuple élu de Dieu ; elle n''en parlait jamais sans une émotion profonde : « Je n\ii que ma voix à leur donner, disait-elle, mais jusqu^\ mon dernier souffle elle s^élèvera pour eux '. »

De généreux philhellènes ont suivi ces brillans exemples. Une foule de noms se sont illustrés avec les Grecs , et par eux. D^autres qui avaient déjà quelque éclat ont senti qu'ils se devaient à la Grèce.

La carrière est encore ouverte : les respects, Famour des multitudes sont promis à ceux qui s'y élanceront. Ne souffrez pas qu''on vous y devance ! Attendrez-vous qu'il n'y ait plus de palmes à cueillir pour réclamer votre part? irez-vous après la victoire porter vos secours aux vainqueurs , ou déchirés d'inutiles regrets, pleurer sur des tombeaux. Les Grecs

' Voyez les noies à la Kn du volume.

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VOUS onl tendu les bras; ils vous ont appelés à leur aide, vous êtes les alliés de leur choix, et cependant vous ne faites ])our eux que des tentatives partielles. La plus légère allusion à cette guerre sacrée excite vos transports : le seul nom de la Grèce électrise les âmes ; s'il se, prononce dans une assemblée , d^éclatans applaudissemens y répondent; et cependant des vaisseaux français sont restés à l'ancre, immobiles dans les parages de Chios, au milieu d'une mer couverte de cadavres , dont les blessures sanglantes leur criaient : <( Venoeznous ! » Vous applaudissez, les Grecs, et vous les laissez mourir! Qu'est donc devenu cet amour de gloire qui ennoblit le despotisme de Bonaparte? qu'est devenu ce généreux enthousiasme qui arma jadis toute la France pour aller conquérir la Terre-Sainte? Il y avait du déhre dans ce terrible élan; mais un délire sublime. Il laissa de lumineuses traces. Lonotemps après , on aspirait a se rapprocher de ces temps héroïques. Jean de Nevers , lils aîné du duc de Bourgogne, veut faire ses premières armes contre les Turcs. Son père l'encouraoe rassemble ses trésors ; les plus nobles fils de France se pressent sous sa bannière , et brûlent de se mesurer avec la redoutable armée de

Bajazet I". N'est-il donc plus d'imitateur du duc de Bourgogne? N'est-il plus de prince qui veuille orner sa couronne d'une impérissable splendeur ?

La soif de gloire de tous ces jeunes preux n'estelle pas mille fois préférable à notre froide apathie, à cette incrédulité, particulière aux modernes, qui nous repousse sans cesse dans le cercle étroit du positif et de l'intérêt bien entendu. Que Dieu nous voulût un peu de cet antique fanatisme contre lequel on a tant crié, car il était du moins le fruit de la conviction, et nous ne sommes, dans toutes les grandes questions de religion et de morale , que des sceptiques; c'est-îi-dire des gens d'une profonde incapacité. Saint Paul l'a dit : « La foi transporte les montagnes. » Avec elle on peut tout, sans elle on ne peut rien. Si nous étions intimement convaincus de tout ce que cette cause a de sublime , pourrions-nous hésiter à voler à sa défense , à lui prodiguer notre argent, nos armes, nos prières 5 mais notre foi s'ébranle et cède au moindre obstacle. Les détails nous cachent l'ensemble; parce qu'il j a des vices chez les Grecs, nous ne voyons plus leurs vertus ; parce que quelques Européens , arrivés en Grèce avec des idées de perfection

romanesques , ou avec des espérances personnelles, ont quitté la cause qu'ils n'étaient pas dignes de servir, et ont été porter leur mercenaire ambition dans les galères turques et dans les armées de Méhémet Ali , nous en avons conclu que les infidèles valaient mieux que les chrétiens. Rapetissant tout à notre échelle, nous ne nous élevons pas jusqu'aux grandes divisions. Vues de haut, les deux causes sont nommées; Fune est odieuse, l'autre sublime. La lâche désertion de quelques hommes, leurs calomnies, leurs subtilités n'y peuvent rien changer.

Enervés par la richesse et le repos, nous accueillons tout ce qui peut servir d'excuse à notre mollesse; les émotions de Bourse nous suffisent. Mais, non, je fais injure à la France: elle est capable de grandeur, d'enthousiasme; elle se sépare de ce qui s'est corrompu en elle, ou plutôt elle l'entraîne à sa suite : elle voit le beau, elle l'honore , elle le tire de la foule, elle lui décerne les honneurs de l'immortalité. Elle a pour les Hellènes un profond respect , une immense sympathie ; elle vient d'adopter le fils de Canaris , ceux de Psamado , d'Apostolis. A peine âgé de quatorze ans, l'un de ces trois jeunes Grecs a deux cicatrices au visaoe.

Ce n^est pas encore un homme, et il a déjà dé-, fendu les droits de la patrie et de la liberté.

La France semble n^attendre qu''un signal. Qui donc le donnera! qui donc se fera chef de cette croisade vraiment sainte! qui arrachera aux infidèles cette terre détrempée par le sang des martyrs? La Grèce appelle à son aide tout homme qui a une ame , et dont le bras est libre. Là , est une révolution vraiment juste et sacrée : celles que nous avons vu s^ébaucher en Europe, et auxquelles on voudrait vainement la comparer, n'étaient pas avouées par la raison éternelle. La vie n'était point en elles; elles devaient échouer. Ce n'était pas la voix du peuple, ce n'était que celle de quelques âmes ardentes, égarées, à la poursuite de sanglantes chimères : le peuple suivait en criant , parce qu'il est dans son essence d'imiter; il rugissait avec le lion, il déchirait avec le tigre , mais il n'avait pas été régénéré dans la douleur : le poids qui pesait sur lui n'était point assez fort; il n'avait pas appris à penser à force de souffrances. Les Grecs, au contraire, ont épuisé toutes les angoisses: l'excès de leurs misères dépassan t toutes limites a dû créer des héros.

Le succès ne seconde pas toujours la cause

îa plus juste : dans ses impénétrables décrets la Providence permet quelquefois le triomphe de Timpie ; elle semble rappeler à elle les êtres les meilleurs , les nations les plus héroïques comme pour en peupler les cieux; mais Pheure des rétributions , quoique lente à sonner, vient enfin. Les Grecs ne succomberont pas , je le crois , je Fespère; mais , si le ciel en décidait autrement, s'ils expiraient un à un en luttant contre leurs assassins , quelles terribles représailles menaceraient l'Europe î quels maux la laveraient d''une si sanglante tache ! Que les monarques prennent pitié d'eux-mêmes. Ils sont hommes , accessibles aux remords ; et de quels tourmens ne seront-ils pas poursuivis quand le sang d''un peuple entier, et de quel peuple, s'^élèvera contre eux ! quand ils entendront les éternels reproches de la postérité les poursuivre jusque dans la tombe : les cris des générations entières qui leur demanderont compte de tant de martyrs : la voix de Dieu enfin qui leur dira : « QuVvez-vous fait de vos frères? que sont devenus ces chrétiens que j'avais tirés du sépulcre, et que je vous avais confiés? » Oh I dans ces jours de deuil et de désolation il nV aura que d'amers regrets , que d'inutiles repentirs I C'est alors que les Grecs

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seront \ raiiiient redoutables pour ceux qui les auront trahis. L''opinion déjà si énergique deviendra foudroyante : s'ils succombent, tous ceux qui les ont accusés ne verront plus que leurs vertus; la pitié pénétrera jusqu'aux cœurs les plus endurcis. On aura honte et mépris de soi-même; et les juges qui auront porté la sentence pleureront sur les cadavres de leurs victimes, et maudiront leur aveuglement. Tant qu'ils sont là, debout, tant qu'ils combattent, on se fait illusion ; on se dit qu'ils ne movirront pas tous , que , soumis à un maître, quel qu'il soit, ils reprendront l'habitude du servage; mais non, le reste de sang qui anime encore la Grèce s'écoulera tout entier: le despotisme ne peut plus la soumettre ; il la dévorera.

Il en est temps encore, que les peuples, que les rois s'éveillent! J'ai parlé de vengeance, de représailles toujours à craindre quand on s'écarte des voies de la justice. Je souffrais, je l'avoue, à représenter ces Grecs, ces géans, aux pieds de l'Europe, sollicitant ses secours, tendant la main pour en recevoir quelques faibles aumônes : ces mendians , si riches de gloire , à qui nous n'avons à donner que de For. J'aimais à mettre la France à genoux devant eux, à me la figurer éblouie de tant d'éclal ,

prête à leur prodiguer tous ses biens pour en obtenir un peu die cette étincelle de vie, de cette grandeur qui nous manque; enfin, honorée, régénérée aussi par ses bienfaits pour les Grecs. Qu''ils me pardonnent ces pensées d'orgueil; elles ont pu blesser les amours-propres , refroidir les cœurs, quand il fallait les attendrir. Quelle humiliation d*'ailleurs pourrait atteindre les Hellènes ! pour quelle plus belle cause pourrait-on invoquer les puissans de la terre? S'ils sont placés plus haut , si leurs trônes s''élèvent au-dessus des masses, c"'est aHn qu'ils puissent veiller à la sûreté de tous, afin qu'ils soient la providence de tout ce qui soutire. Un mot , un seul mot peut arrêter l'effusion du sang; car Grec, ou Turc, c'est toujours du sang. Les souverains ne donnerontils pas au monde ce grand exemple de justice et d'humanité? Que la Grèce soit libre, que son indépendance garantie par des traités n'ait plus à craindre les invasions de la Porte , qu'elle protège l'Europe contre les hordes de barbares qui la menacent. La France n'a-t-elle pas aussi son intérêt à cet acte de justice? S'il était permis à une femme d'élever la voix en matières aussi graves, je demanderais aux ministres s'ils C)"oient leur responsabilité bien à l'abri , tant

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du côté du maître que du côté de la nation. Le temps nVst plus où Fou se consolait des revers politiques, en bâtissant des palais, enchantant des épigrammes en refrain; la France est sortie de sa longue enfance , elle est « sérieuse » aujourd'hui. Si le gouvernement se croit quitte envers la Grèce en permettant également les secours particuliers, et les avilissans marchés des Marseillais avec le pacha d"'Egypte , se réservant peut-être d'offrir plus tard quelques côtes désertes, quelques plages inhabitées à des colonies de (àrecs vaincus et fuyards, que répondra-t ilaux Français, quand tout-à-coup !a balance de l'Europe sera rompue , notre commerce extérieur détruit, et comme déjà deux fois, la France dupe, et obligée d'assister aux partages des pays qu'il était surtout important pour elle de protéger? La Russie ne dort point: l'active Angleterre se ménage à la fois par d'adroits refus, par de vagues promesses, la bienveillance de la Porte, et une influence immense en Grèce; elle cherche à isoler les Hellènes, afin d'en pouvoir disposer à son gré, et de les faire A'ivre ou mourir, selon que sa politique en aura décidé; s'assurant, à leurs dépens, le commerce de l'Archipel, peut-être l'alliance du pacha d'Egypte,

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et toujours prête à sacrilier sans pudeur, comme sans remords, les principes et les hommes à Tagrandissement de son pouvoir et de ses richesses. La France, étrangère, par honneur ou par faiblesse, à ces honteuses transactions , gardée du côté de la mer par les flottes des Anglais, sans défense contre la Russie encore agrandie, n'aura plus qu^V faire ranger dans ses ports ses vaisseaux oisifs comme au temps de la guerre, et à recevoir de Pétranger, et à ses conditions, les marchandises de fOuest et du Levant ; tandis qu'en secondant Télan généreux de la nation vers la Grèce ^ il lui eût été facile de reprendre son rang, de se donner des alliés fidèles, de préparer des traités de commerce avantageux, de limiter Textension de la Russie, de retenir dans de justes bornes la puissance maritime de FAngleterre, et de faire peut-être, en dépit d"'elle, du bien à Paveugle Autriche, qui, pour défendre ses possessions du Midi de Tinvasion des idées, expose ses frontières du Nord à Tinvasion des Cosaques. Qu'acné y pense, Tempereur de Russie , quel qu'il soit, a sous ses ordres une armée d'un million d'hommes, et elle est sur la route du Midi.

Mais ce ne sont ici que des considérations

secondaires, quand on réfléchit aux grandis intérêts qui se lient à la cause des Hellènes. Dieu apermis que les funestes doctrines du despotisme fussent offertes au monde entourées de tous les prestiges, qu^elles eussent pour défenseur et pour gardien une des plus fortes volontés qui aient ébranlé la terre, qu''elles fussent dirigées contre ceux même qui jusquelà en avaient fait leur égide, qu''elles pesassent sur toutes les têtes, depuis le dernier sujet jusqu''aux rois, afin que chacun put les jnger. Napoléon rassembla tout le luxe , toute la force , toutes les séductions du pouvoir : son triomphe fut brillant, mais ce fut le dernier; à sa chute une autre ère commence. La liberté a partout ses représentans , ses héros. Bolivar en Amérique , les Grecs en Europe préparent aux nations des destins glorieux ; mais ici-bas le triomphe de la vertu s'achète par du sang et des larmes. Souffrirons-nous que les Hellènes paient seuls notre rançon ? n'avons-nous pas une même croyance, un même respect pour notre dignité, pour le salut de ce que Tespèce humaine a de plus sacré et de plus noble ? que la victoire leur reste ou leur échappe, leur en laisserons-nous toute la gloire? Hàtez-vous donc de vous joindre à eux, peuples amis.

peuples frères ! secondez-les de vos armes, de votre argent, de vos vœux ; formez une ligue vraiment religieuse, vraiment sainte, pour arracher des chrétiens aux bourreaux, pour sauver des hommes de Fignominie; ne vous laissez pas intimider par de vaines frayeurs , par des bruits répandus à dessein. CVst en vous que les Hellènes espèrent ; c"'est vous qui pouvez tout pour eux. Vous êtes forts, vous êtes nombreux , soyez braves! n''écoutez pas de vils calomniateurs,repoussez des insinuations perfides. Tout ce qui comprend Théroïsme s^est depuis long-temps prononcé en faveur des Hellènes : un cri général s'est élevé pour eux. Mais il ne suffit plus d''applaudir et de pleurer ; ce n'est pas ici une tragédie, un drame, où il vous soit permis de n'être que spectateurs : c'est votre cause qui se juge, ce sont vos intérêts, vos droits que défendent les Grecs : si vous ne les secourez pas, vous les assassinez.

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