‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 28 sur 32 · DE LA GRÈCE, EN 1823. 9A · texte numérisé non relu

DE LA GRÈCE, EN 1823. 9A

d'entre eux ne (iiiiltcnt jamais leur chef, el l'accompagnent partout. Avant la Révolution, Caraïscachi était Klcpbte de profession. Il est de taille moyenne; il a la répartie prompte, et l'air dur et rusé. Le général Pioche commença, avec l'aide d'un interprète, une discussion sur différens sujets politiques. Notre hôte, d'un air ironique , et avec beaucoup d'adresse , se jouait des questions les plus délicates. Le général lui ayant demandé s'il jugeait nécessaire et utile que l'Assemblée nationale, qui devait se réunir au mois d'octobre suivant, étendit la durée du gouvernement à cinq années au lieu d'une , il répondit : « Des soldats ne doivent point s'occuper de pareils soins; leur aÉPaire est d'obéir. » — «Comme vous avez vu , » ajouta le générai , « par les résultats de la dernière bataille, lu supériorité de la discipline européenne sur le courage, ne seriez -vous pas d'avis qu'il serait avantageux, pour la Grèce, d'employer un corps régulier de troupes étrangères pour les opposer aux troupes régulières d'Ibrahim? » — « Je crois que cela pourrait être avantageux, » répondit l'artificieux Grec , * maisje crains que la Grèce ne soit pas en état de les recevoir, et de les traiter comme elles le sont en Europe. » Le général Roche reprit : « ise croyez-vous pas convenable que le gouvernement pardonne à Colocotronis, et le replace à la tète de l'armée dans cette crise importante? » A cette question ,un vieux guerrier qui était debout près de moi, répliqua : « Malheureux le peuple dont le sort dépend d'un seul homme 1 Plutôt périr que de dépendre d'un homme I » Celui qui exprima cette opinion, digne des temps antiques, était Pioia Pano, de Souli, lieutenant- colonel ; il avait servi long-temps dans un des régimens albanais, qui, il y a plusieurs acuées ,

3oo

étaient à la solde de l'Angleterre : il se trouvait à Gaëte, lorsque Masséna assiégeait cette ville. Le général Roche, apprenant cette circonstance, lui tendit le main, et lui dit : « Serrons-nous la main, et d'ennemis que nous étions, devenons amis. Je faisais partie de l'armée qui assiégait Gaëte. » Celte avance inattendue dérida un moment les figures graves et austères qui nous observaient. La taille de grenadier du général, ses manières franches et marlialcs, plurent à ces guerriers sauvages. Le premier que nous viitâmes ensuite fut Tzavellas. Kitsos Tzavellas, de Souli, est le fils de Photos Tzavellas , qui fut un des plus braves et des plus sincères patriotes de Souli. Quand les Souliotes voulurent traiter avec Ali pacha, Photos mit le feu à sa maison , aimant mieux la voir en cendres que profanée par quelque satellite d'Ali. A quatorze ans, il resta comme otage pour son père entre les mains d'Ali. Véli, fils de ce despote, lui annonça qu'il n'attendait que les ordres du pacha pour le faire brûler vif, son père n'ayant pas rempli la promesse qu'il avait faite de contirmer une capitulation honteuse pour ses compatriotes. 11 ï'épondit à ces menaces: «Eh bien! mon père tuera vos Albanais; il vous prendra peut-être vous et votre père, et vous brûlera à votre tour ! » Son fils est un homme de trente ans , de taille moyenne; il a les yeux vifs,étincelans, et un courage impétueux. Dans la bataille du 19, il faillit, à force de témérité, se faire tailler en pièces par la cavalerie ennemie. Ses habits et ses armes resplendissaient d'or et d'argent; son pesgli ou veste, était de velours vert bordé de rouge , et brodé en argent. Les armes et le costume d'un capitani coûtent souvent plus de dix mille francs. Le général lui demanda aussi s'il croyait qu'un corps de

DE LA. GRÈCE, E\ l825. 3oi

troupes régulières fût nécessaire ou Grèce j il répondit qu'il en était plus convaincu que jamais, surtout après la fatale expérience de la dernière bataille. Le général lui dit qu'il avait conseillé au ministre de la guerre (Adam Doucas) d'organiser en Grèce une garde nationale, divisée en deux corps, l'un sédentaire et l'autre actif, comme il en existe dans plusieurs Etats de l'Europe. Tzavellas répliqua que celte institution lui semblait utile, et qu'il Ja recommanderait au ministre.

Un peintre aurait pu taire un beau portrait de Constantin Bolzaris, tel qu'il â^offrit à nous, quand nous allâmes le visiter dans son bivouac. Il était debout sous un grand peuplier ; ses guerriers, tous debout, formaient un cercle autour de lui. Ni l'or , ni l'argent ne brillaient sur sa personne. Sa mise était simple et modeste comme son caractère. Par-dessus un pesgli de drap bleu clair, il portait une capote blanche de longs poils de chèvre, capote ordinaire auxSouliotes. Accoutumés à distinguer les cbefs de leurs soldats^ par la richesse de leurs vétemens et de leurs armes, nous le cherchions autour de nous, quand déjà nous étions devant lui. Un tapis étendu sur le gazon, pour su commodité, était sa seule distinction. Un profond silence régnait dans cette assemblée de guerriers immobiles. Botzaris fumait tranquillement ; il nous reçut froidement, et cependant avec bienveillance. Il est Souliote et frère de Marc Botzaris, le Léonidas de la Révolution grecque. Il est robuste et lortement constitué, quoique de petite taille. On dit qu'il ressemble à son frère. Son nom est le plus cher aux Souliotes, de tous les noms qui restent de cette tribu guerrière. Presque tous ses soldats sont Souliotes; et parmi eux, se trouvent un grand nombre de ses propres parens qui le

suivent à la guerre, et qui combattent toujours à ses côtés, plus par affection que par devoir. Le général Roclie lui annonça qne le Comité de Paris avait choisi le fils de Marc Botzaris pour le l'aire élever en France. Botzaris répliqua qu'il en était très-reconnaissant, et qu'il souhaitait que son neveu devînt bien savant. Le général. « Êtes-vous versé dans riiistoire des anciens Grc^s et de leurs belles actions? » — Botzaris. « Nous n'avons pas lu leur histoire, mais nous l'avons entendu conter. » — Le général. Roche. « La carrière que vous suivez vous mettra en honneur parmi vos compatriotes, et vous méritera l'immortalilé dans l'avenir. » — Botzaris. « L'unique but de nos actions est le bien de notre pays. » — Le général, a La mort de votre Irère sera toujours un titre de gloire pour les Grecs. » — Botzaris. <•■ Tous les Grecs ne désirent qu'une mort comme la sienne. » — Le général. « Avez-vous parmi les Souliotes quelques-uns de ces noms illustres de l'antiquité? » A cette demande, un cousin de Botzaris , qui était debout près de lui , répondit d'un ton fier : « C'est le cœur, et non pas le nom qui fait les héros. » — Le général. «■ Désireriez-vous avoir un roi en Grèce? » — Botzaris. « Je crois qu'un roi serait à désirer pour le bien de la Grèce, dans les circonstances actuelles. »

Le général avait, à dessein, adressé la même question à plusieurs autres chels, ettoutesles réponses s'accordèrent avec celle de Botzaris. Je ne sais, à parler franchement, si l'on doit croire à la sincérité de ces réponses, d'autant plus que, par politesse, ou par dissimulation , les capitaines me parurent j mettre trop de condescendance.

Constantin Botzaris est l'idole de ses compagnons

DE LA GRÈCK, EN l825. 3o3

d'armes. Dans rafl'aire du ly avril, ils lo sauvèrent au prix de leur san°^. Il fui renversé de cheval par un oflicier égyptien qui était sur le point de le faire prisonnier, quand ses soldats et ses parens, honteux de perdre ainsi leur chef, résolurent de le sauver à tout risque. Ils lui lont un rempart de leurs corps , se retirent en combattant, l'entraînent , l'emportent pendant un mille; quand l'ennemi les presse, ils se retournent, lui font face, combattent, tombent, se remplacent, et de cette manière, en laissant dix-sept d'entre eux sur la place, ils parviennent à le mettre en sûreté. Ils reprirent non-seulement son cheval , mais ils en enlevèrent encore douze à l'ennemi. Dans ce combat , qui rappelle les batailles de l'Iliade , six frères , parens de Botzaris , moururent pour sauver sa vie et l'honneur des Souliotes.

En nous disant adieu, Botzaris nous baisa sur la bouche : c'est le plus tendre baiser d'amitié qu'on puisse donner en Grèce. J'avais toujours pensé que les peintres italiens, en représentant les faits de l'Histoire romaine, exagéraient le coloris et les formes qu'ils donnaient aus soldats romains. Ces physionomies sévères , ces membres athlétiques, ce teint foncé , me semblaient trop loin de la nature. Cependant, après avoir vu les Roméliotes et les Souliotes , je suis convaincu de la vérité de ces tableaux. Les Roméliotes et les Souliotes sont la plusbelle race d'hommes et la plus robuste que j'aie jamais vue. Leur peau , toujours exposée au soleil, est exactement bronzée. Leur poitrine est large comme une cuirasse. La nature leur a donné en outre une immense quantité de cheveux qu'ils laissent croître épais et flottans, et qui seraient beaucoup plus beaux sans l'habitude qu'ils ont adoptée de se raser les tempes. Les Grecs ont tou-

3o4 TABLEAU

jours eu beaucoup de goût pour une chevelure abondante. Homère , parmi les épithètes qu'il donne à ses compatriotes, les appelle « Grecs aux beaux cheveux. » Le plus grand nombre d'entre eux naissent et meurent soldats. Dès leur enfance, ils portent au côté des pistolets et un sabre dont ils ne se séparent jamais. Comme les autres combattans de la Grèce, ils sont tenus de se fournir d'armes et d habits. Leur paie consiste en une ration de pain, douze paras par jour pour leur nourriture, et vingt-cinq piastres par mois pour leurs autres dépenses. Ils n'ont ni tentes, ni lits, ni abri. Leur lit est une capote, leur oreiller une picrie, et leur dais un ciel toujours serein. Tunl que dure la campagne, ils ne -se déshabillent pas et ne changent jamais de chemise : ils sont pas conséquent d'uiie horrible malproj)reté ; mais , en revanche , leurs armes sont toujours propres et brillantes. Leur première pensée, en s'éveillant. , est de les polir et de les mettre en état. Ils aiment passionnément les armes belles et riches, qui, étincelantes d'or et d'argent , forment un étrange contraste avec leurs chemises noircies. Ils n'ont point de havresac pour leur baeasre. Beaux et bien faits, ils sont forts comme des lions et agiles comme des chèvres. J'ai \u les nobles grenadiers de Wapoléon; je connais la superbe garde anglaise; mais lesSouliotes me paraissent fort au-dessus. Leur port, leur démarche ont quelque chose de toutà-fait majestueux. Ils combattent toujours épars ; chacun choisit son poste. Ils n'ont pas l'habitude d'exposer leurs corps en se battant. De même que les anciens qui se couvraient de leurs boucliers, ils se placent derrière une pierre qui les protège, et pourvu qu'ils aient un quartier de rocher entre eux et l'ennemi, ils sont invul-

DE LA GRÈ."E , EN 1 825. 'So.5

nérablcs , tant ils savent bien se tapir derrière, cl charger et décharger leurs armes à propos. Pour tromper les Turcs, quaud ils en sont à une certaine distance, ils placent ordinairement en vue un bonnet rouge clair, un peu en avant de l'endroit où ils sont cachés. Ils ne font pas de retranchemens. Lorsqu'ils veulent eonîbattre ensemble et se fortifier, ils se forment un tambour; car c'est ainsi qu'ils nomment un espace entouré d'un petit parapet de pierres : placés d-jrrière ce rempart, ils maintiennent un feu presque toujours très-meurtrier ; car ils visent généralement très-bien. Le général Caratazzo , posté, le 17 avril, dans un de ces tambours, fit mordre la poussière à plusieurs centaines d'Égyptiens qui voulaient forcer sa position. On assure que les Soulioles ne font jamais plus de trois décharges de leurs mousquets , même de très-près ; puis , jetant à terre leurs fusils et leurs capotes, ils tirent leurs sabres et fondent sur l'ennemi. Ils se servent du sabre au lieu de Valw^'an, qui est l'arme adoptée par les soldats moréotes. Si leur attaque ne réussit pas, ils en sont pour leurs fusils et leurs capotes. Les Roméliotes , et plus en'-ore les Souiiutes, regardent comme un très - grand malheur de perdre leur capitaine, n'importe comment, de sorte que dans le combat ils ne lui permettent pas quelquefois de s'exposer beaucoup, et le retiennetit à distance du danger. Ils suivent ou ai)andonnent leur chef, selon leur fantaisie. Il n'y a ni châtiment, ni déshonneur attaché à la désertion, parce que ce n'est pas une désertion véritable, puisqu'ils ne quittent un étendard que pour s'enrôler sous un autre. Celui qui comparerait ces bandes de soldats aux compagnies des Condottieri \ta^ liens ou des GueVi7/rtj espagnols , n'en aurait pas une idée

3o6 TABLEAU

très-exacle : elles ressemblent plutôt aux anciens clans écossais ; les membres robustes de ces guerriers, leur costume , rappelant les montagnards de l'Ecosse et prêtant à la comparaison. En Romélie, le commandement réside d'ordinaire dans certaines familles qui l'ont mérité par leur bravoure, et ce droit se transmet de père en fils. Les Souliotes ont juré guerre éternelle aux Turcs, et ont mieux tenu leur serment que les Chevaliers de Malte. Plus de cent cinquante de ces braves périrent dans la bataille du 19 avril. C'est un sang précieux répandu, car depuis que les Souliotes ont perdu leur pays , il n'en reste guère que mille, épars dans toute la Grèce et dans les îles Ioniennes. Leur corps cependant est toujours nombreux , parce que plusieurs Roméliotes, attirés par leur renommée guerrière , aiment à faire la guerre avec eux, et deviennent à cette école d'excellens soldats. Comme les anciens Spartiates, ils sont toujours suivis en campagne par un grand nombre de Grecs qui se battent sous leurs ordres.

Quand nous nous fûmes séparés des Souliotes, j'appelai l'attention du général Roche sur la désobéissance de ces troupes envers le chef du gouvernement, lui faisant observer que c'était un scandale funeste en temps de guerre, et que la défection de deux mille de ces braves , ne pouvait manquer de hâter la chute de Navarin. Je conseillai donc au général d'avoir à ce sujet un entretien particulier avec Constantin Botzaris , qui semblait le plus influent et le plus sincère de tous , et de lui offrir sa médiation auprès du président pour amener une réconciliation honorable aux deux partis, et si importante pour le bien de la patrie. Le général, déjji convaincu de l'importance qu'il y aurait à obtenii-

DE LA GRÈCE, KN l825. Soj

des chefs d'ab«ndonner leur première résolution, invita Constantin Botzaris à se rendre le lendemain à notre demeure pour une conférence prirliculicre. Botzaris vint seul, et le domestique du général servit d'interprète dans la conversation suivante:

Le i,'énéi al. "Comme soldat, vous connaissez la nécessité de la subordination. Voulez-vous avoir la bonté de nie dire si vous avez quitté le camp avec le consentement du président? »

Botzaris. « Le président souhaitait, au contraire, nous retenir au camp ; mais nous avons été obligés de le quitter quand nous avons appris que l'ennemi menaçait d'attaquer Missolonghi et d'envahir la Grèce occidentale. •>

Le général. «Vous avez néanmoins désobéi au chef du gouvernement: c'est un exemple funeste. Voulezvous rester à Tripolltza? Moi , qui aime votre cause et qui suis convaincu que l'union seule peut conduire à d'heureux résultats, je suis prêt à m'offrir comme médiateur impartial. Si vous, Botzaris, vous voulez retarder votre départ, je suis certain que les autres chefs changeront aussi de résolution. »

Botzaris. « Nous avons laissé le camp , il est vrai , au grand déplaisir du président ; mais nous n'en sommes pas moins de ses amis. Nous ne pouvons remettre notre départ ; notre pajs est menacé : nos soldats voient leurs maisons, leurs familles en danger; ils nous abandonneraient d'eux-mêmes si nous restions plus long-temps en Morée: et si les soldats désertent, quels services pourrai-je rendre seul au président? Je serai à la fois inutile à la Morée et à la Grèce occidentale. »

Le général. << Puisque vous étés inébranlable dans vo-

3o8 TABLEAU

hc cJr.ssc.in, d<)niK/-iiioi du moins voire parole que vous .serez foujout's ami du président , et soumis au gouvernement. "

Botzaris. •• Je vous assure que je ne garde point raneune au président; et je vous promets d'être toujours son anw. »

Malgré les raisons spéeieuses (|ue donna Botzaris pour cxeuser sa détermination , les faits ont trop bien prouvé , depuis , que le départ de ses troupes fut une des prineipales causes de la prise de Navarin.

A Tripolitza, les honneurs funèbres furent rendus à la mémoire du général Xidi. La bière, qui était supposée renfermer son corps, était toute couverte de Heurs. Je ne sais si les Grecs ont emprunté cet usage aux Turcs, ou aux anciens Athéniens , qui avaient une coutume semblable. Excepté cela, toutes les autres, cérémonies étaient les mêmes que celles qu'on observe aux funérailles des catholiques. Je ne me rappelle pas d'avoir remarqué autre chose, sinon que les prêtres, pauvres et sales à l'excès , psalmodiaient d'une voix nasillarde encore plus désagréable que celle des capucins italiens. Le peuple se plaît à imiter celle psalmodie dans ses chants, et s'enthousiasme autant pour ces tristes accords que ses ancêtres s'enthousiasmaient pour ceux de Linus et d'Orphée.

Il y a à Tripolitza une école grammaticale, dans laquelle on enseigne l'ancien grec, en faisant lire et expliquer Hérodote, Thucydide etXénophon.

Le 8 mai, une école d'enseignement mutuel fut ouverte dans une mosquée, arrangée pour cet usage , et assez grande pour contenir quatre cents élèves. Un pelil jardin en dépend , et devant le vestibule coule une fon-

DE LA GRÈCE, EN iSaS. 309

laine abondante. Le maître est George Constantin , de Chypre , qui a ('t'uiic la méthode dans la grande école (le Boroiigh-Road ,à Londres. Plusieurs des principaux habitans de Tripolitza surveillent, et le prince Ypsilantis y prend un intérêt particulier. Ayant eu occasion de connaître un inspecteur (^epalirus) de l'instruction publique, le signor Gregorio Constantas, je le priai de me donner un aperçu des progrès de l'instruction en Grèce. Ce vénérable et savant ecclésiastique fut asser bon pour m'écrire une lettre pleine de renseigneraens curieux. 11 y a peu de temps , qu'il est mort, à Tripolitza, un certain Cava di Diraitzana, surnomme le Sabanaco , qui , difforme et bossu devant et derrière , avait été doué par la nature d'un merveilleux talent d'improvisation. Sans savoir ni lire , ni écrire, il chantait en vers toute l'histoire de la Révolution grecque. Je n'ai pu recueillir qu'environ les deux tiers de ses chants improvisés. On y trouve çà et là quelques traits heureux, assez d'harmonie; mais cependant , comme la plupart des poésies des improvisateurs italiens, ils ne supportent pas d'être lus à tète reposée. Ce fait n'en est pas moins remarquable, comme preuve cjue le grec moderne et les Grecs modernes se prêtent autant , et sont aussi propres à l'improvisation que le grec ancien et les Grecs d'autrefois.

Après le départ des troupes roméliotes, le président se rendit de Sala à Calamata, d'où il écrivit au général Roche qu'il serait fâché de lui faire faire un vovage si pénible , et qu'il le priait de rester à Tripolilza. Le général jugea à propos de se conformer au désir du président. Je me séparai donc avec un très-vif regret d'une personne que j'estimais chaque jour davanlage, el le

3lO TABLEAU

lendemain, 3o avril, je pris à midi la route de Calamala.

Je ne fis que cinq lieues le premier jour, et m'arrêtai le soir dans une maison, à un mille de Léondari , dans une vallée délieieuse et pour le moins aussi belle que celles décrites par le divin Arioste. Des ruisseaux limpides, et qui jamais ne tarissent, un air frais, le chant des oiseaux, des bosquets d'oliviers toujours verts, embellissent ce lieu où le voyageur fatigué trouve un repos délicieux, après la chaleur du jour, et une course fatigante sur une mauvaise mule ou un mauvais cheval. Les rossignols peuj)laient les bois, et le hibou unissait ses cris aigres et aigus comme ceux d'un enfant, avec leurs concerts mélodieux.

A peine fûmes- nous arrivés, que les deux fidèles pallicares qui nous escortaient , plus actifs et plus infatigables que les soldats espagnols, se mirent à nous préparer à souper. Un agneau est toujours la victime appétissante de ces sacrifices. En un moment, il fut tué, dépouillé, vidé, et frotté dans l'intérieur de sel et de poivre. On lui passa ensuite un pieu au travers; du corps, en guise de broche, et on le mit à rôtir devant un grand feu.

« Achille préside aux apprêts du festin; il transperce les chairs et les divise avec art; tandis que Patrocle , en sueur, alimente le feu; la tente est éclairée par la flamme qui s'élève '. »

Pendant le souper, je remarquai qu'un des pallicares examinait un os de l'agneau (l'omoplate) , avec autant d'attention que les anciens en mettaient à examiner les

' L'Iiiadc , livre XI.

DE LA GRÈCE, EN l825. 3 1 t

entrailles des victimes offertes en sacriûce. Je dfnuindai ce qui attirait ainsi son attention. L'un d'eux, qui parlait italien , me dit que son camarade lisait dans l'avenir. 11 ajouta, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant, qu'on pouvait prédire l'avenir d'après les signes découverts sur cet os , et que dans la nuit qui précéda la bataille du ig avril, un de ses compagnons avait prédit la fatale issue de cette journée. Aussi cet os s'appelle-t-il maintenant en Grèce \a gazette des pallicares. Je souris d'abord de cette crédulité superstitieuse; mais ensuite elle éveilla en moi la triste réflexion que la superstition est une maladie incurable chez tous les peuples, et que même les plus civilisés n'en sont pas exempts ; car, malgré cette espèce d'horoscope , je crois que les Grecs modernes ne sont pas encore aussi superstitieux que les contemporains de Socrate, qui avaient partout des oracles, des temples, des divinations et des sibylles. Les Grecs modernes, quelque attachés qu'ils soient à leur religion , ne sont pas si disposés à donner à leurs prêtres leurs biens et leur argent que les anciens , qui , outre les présens dont ils enrichissaient les temples, avaient coutume de déposer leurs richesses entre les mains de leurs prêtres. Les Grecs d'aujourd'hui préfèrent porter leur argent dans leur ceinture, ou même l'enterrer, que de le remettre au clergé. En Grèce, le peuple est pauvre , le clergé aussi, et les églises encore plus. Ce n'est pas comme au Japon, où les habitans sont misérables, mais où les moines et les cathédrales reeorffent d'or et d'argent. A Tripolitza , il n'y a pas même de cloches pour appeler les fidèles à la prière. Après quatre ans de liberté, on se sert encore dans cette ville , pour annoncer l'office , d'une plaque de fer attachée aux portes

(le despolisîne turc défendait l'usage des clocbes), sar laquelle ils frappent à coups de pierres, et à ce bruit les chrétiens s'assemblent dans l'église voisine comme un essaim d'abeille}'.

Un autre endroit délicieux, qui m'a laissé un souvenir agréable , est la source du Pamisus , où nous nous arrêtâmes pour faire un repas fruga! avec des olives, de l'ail fraîcliement cueilli , et du (Vom;igedechèvre. Afin de mieux connaître les habitudes d'un pays, je n'hésite jamais à les suivre. Ce lieu était estimé des anciens pour la salubrité de l'air qu'ils croyaient particulièrement sain pour les maladies des enfans. Un ruisseau, dont on voit bouillonner la source , y serpente autour d'une prairie couverte d'un gazon éjiais, ombragée par plusieurs platanes majestueux, et qui réveille le souvenir de cette belle ode de Pétrarque:

« Chiare fresche e dolci acque

Ove le belle membra

Pose colei che sola a me par donna, etc. 3»

En Grèce , c'est ordinairement près de quelque site charmant que le voyageur s'arrête pour prendre son repas avec ses compagnons. Les ruisseaux sont nombreux, et les fontaines, qui sont respectées même par la soldatesque la plus sauvage, entretiennent une fraîcheur délicieuse dans un climat où le soleil est pendant plusieurs mois trop prodigue de ses rayons. Que de sources, de vallées, d'arbres je pourrais nommer, sur lesquels le génie de la désolation a régné depuis quatre siècles ! Il n'y a plus ni palais, ni parcs, ni maisons de plaisance. La tyrannie turque n'a laissé à la Grèce que sa terre et son soleil.

Dr: LA GKL.CE, EN l825. 3l.S

La provii\ce de Culamata , qui (ail partie de l'ancienne Messénie, est bien cultivée, fertile en figues, en vin, en soie et en toute espèce de fruits; mais elle a toujours eu des voisins incommodes. Pendant dos siècles, les Spartiates dévastèrent le pays , et ne laissèrent à ses habitans que le choix de la guerre ou de l'exil, de la mort ou de l'esclavage ; et maintenant les Mainotes (successeurs, sinon descendans des Sparliates ) troublent souvent la province par leurs incursions. Ils descendent de temps en temps de leurs montagnes , et ravagent ces charmantes plaines entremêlées de collines et de ruisseaux.

J'entrai le soir à Calamata; j'allai descendre à la maison du président, devant laquelle était une foule de peuple ressemblant à la multitude qui se presse à l'entour d'un spcclacle gratis. J'avançai, porté par le torrent, jusqu'en la présence du prince Mavrocordato , qui me salua de la manière la plus polie. Sa physiono-r mie me parut beaucoup plus belle et plus animée que celle de ses portraits qui sont exposés à Londres. Il s'habille à la française. Quand je le vis , pour la première fois, à Calamata, ses habits étaient usés et déchirés, ce qui me sembla plutôt une afFectalion qu'une nécessité. Il parle français avec facilité et élégance; sa conversation est vive, agréable et pleine d'esprit. Il a la ré()arlie prompte. Un jour, le général Roche lui dit : « Une chose réellement singulière , c'est qu'on parle plus à Paris des affaires de la Grèce, que dans la Grèce même. •> Mavrocordato répondit: « C'est qu'il est nlus facile de parler que d'agir. » Le général reprit alors: « Je croirais plutôt que nous en parlons toujours comme àçs amans parlent sans cesse de ce qu'ils aiment. • Ma-

3l4 TABLEAU

vrocordato répliqua : « Il est malheureux que jusqu'à présent votre amour ait été tout platonique. « Il a tous les talens nécessaires à un secrétaire d'Etat ; il entend les afiFaires et les expédie avec célérité. Sur ce point, ses ennemis, ne pouvant nier ses talens , disent qu'il manie la plume mieux que le sabre. Il n'a pas sur ses compatriotes autant d'influence que son mérite et son patriotisme devraient lui en donner. La raison, c'est qu'étant né Phanariote , sans liaisons en Grèce, sans richesses, il est obligé de lutter seul contre les f';ictions et les cabales. Par la même raison , il est souvent forcé de se servir des armes de ses ennemis, ei il lui sera difficile de parvenir à l'autorité suprême en Grèce. Quoique versé dans le labyrinthe de la politique européenne, son premier objet est de conserver l'indépendance de sa patrie; mais si jamais elle était forcée de se choisir un prolecteur en Europe, je suis d'avis que Mavrocordato donnerait la préférence à la nation la plus puissante et la plus désintéressée, à la Grande-Bretagne.

Mavrocordato me présenta au président Condouriotis ; élégamment vêtu, dans le costume de son île, il était assis sur un sopha à la turque, comptant les grains d'un cohtmbojo. Comme il ne parle aucune langue étrangère, toutes nos conversations furent courtes et insignifiantes. La famille Condouriotis est, sans contredit , la plus riche d'Hydra: ses propriétés s'élèvent, dit-on, à un million. Au commencement de la Révolution, cette famille donna des sommes immenses pour le soutien de la marine , et ces sacrifices, joints à la réputation d'être un excellent citoyen , élevèrent Condouriotis aux premiers emplois du gouvernement. Mais, depuis cette époque, SI» renommée a toujours été en déclinant. On l'estimait

DE LA GRÈCE, EN i825. .ii5

autrefois comme un homme ferme , et l'expérience a prouvé qu'il avait plus d'obstination que de véritable fermeté. Sa probité est sans tacbe : on l'accuse d'être partial pour ses amis, et pour les insulaires d'Hydra , ses compatriotes. Le funeste résultat de l'expédition qu'il a entreprise contre les Ej;;ypticns, a beaucoup diminué son crédit. Cependant, quoiqu'on puisse censurer son administration , il aura du moins donné un exemple utile dans toutes les révolutions. 11 a montré que les hommes riches, au lieu de refuser les emplois publics et de rester sur le rivage à contempler la tempête, doivent se précipiter au plus fort du danger et périr, s'il le faut, avec leur patrie.

Le camp grec , au lieu de recevoir des renforts , s'affaiblissait graduellement par la désertion de plusieurs soldats, qui, en Grèce , abandonnentleurs drajje.iux suivant leurs caprices. Le président avait vainement essayé d'armer la population robuste et guerrière de l'Arcadie. D'abord, quelques milliers d'habitans arrivèrent par troupes au secours de Navarin ; mais par degrés ils abandonnèrent le camp. Les autres habitans du Péloponèse, irrités des extorsions et des vexations des Roméliotes dans la Morée , refusèrent de prendre les armes, à moins qu'on ne leur donnât pour chef Colocotronis, sous lequel ils avaient déjà deux fois triomphé des Turcs. En même temps , Navarin sans espoir d'être soutenu par terre , n'avait de communication libre qu'avec la mer. Le président était retourné à Calamata pour faire un traité avec les Mainotes et les faire marcher au secours de la place assiégée.

L'intention du président était de se rendre par mer au Vieux-Navarin pour ranimer le courage de la gar-

3l6 TABLEAU

nison de Néocastron , et diriger d<;-là les opérations delà campagne. Nous nous embarquâmes ù Armyros , dans le territoire de Sparte : mais, tandis que nous attendions un changement de vent, nous apprîmes que la flotte égyptienne était devant Modon.

Je passai trois jours sur les côtes de la Laconit; et quoique peu enthousiaste d'antiquités, j'avoue cependant que je parcourus ce rivage avec un mélange d'admiration et de respect, A cette époque, le général Murzina, l'un des trois ministres de la guerre, et l'un des plus puissans chefs des Mainotes , débar(|ua à Armjros, avec environ cent soixante soldats, afin de conférer avec le président. Les Mainotes, comme on le sait, ne se sont jamais soumis aux Turcs; protégés par leurs montagnes inaccessibles, non moins que par leur excessive pauvreté, ils ont toujours conservé leur indépendance. Leur physionomie est moins belle, mais plus sévère et plus pensive que celle des autres Grecs; ils se distinguent aussi par une plus grande quantité de cheveux flottans sui leurs épaules, et par de larges culottes rassemblées en plis autour de la ceinture.

Le général Murzina se faisait remarquer parmi se.s soldats moins par l'éclat de ses armes que par sa grande taille, ses formes robustes, et par une paire d'énormes nioustaches, à l'ombre desquels on eût dit qu'un sourire ne pouvait jamais se montrer. Il s'assit à côté du président, .sur le rivage de la mer, où se tenait la conférence- Etendue à terre devant eux, était une proclamation destinée à être publiée dans la province de Maina, afin d'exciter le peuple à prendre les armes. Elle fut lue haut en présence des soldats qui accompagnaient les chels , mais sans éveiller en eux aucune émotion (An moins k

DE LA GRÎXE, KN 1 Slif). '^^y

ce qu'il me paru! ). Elle ne Ht pas beaucoup ])liis d'impression lor.s([u'clle parutdans leurs montagnes. Les Mainotes ne donnen'. pas leur sang pour des paroles. On peut leur appliquer le proverbe : Point d'argent, point de Mainotes. Ainsi s'év;mouit celte espérance de secours pour Navarin.

L'objet de mon voyage étant rempli, je pris congé du président, et retournai à Napoli de Romanie. Il ne m'arriva aucun accident sur la route , quoique je n'eusse pas pris d'escorte, ayant eu occasion de me convaincre qu'un voyageur est aussi en sûreté dans le Péloponèse qu'en Italie , en Espagne ou en Portugal.

Tous leshabitans de la Morée sont armés d'un mousquet, de pistolets et d'un atagan ^ qu'il leur était défendu de porter sous le gouvernement turc. Ils étalent maintenant, avec ostentation , les armes qu'ils ont arrachées à leurs oppresseurs. Une levée en masse dans la Morée pourrait fournir environ cinquante mille combattans. Le peuple e>l beau et robuste. Pendant les visites que je fis lors de mon séjour à Tripolitza et à Calamata , je parvins enfin à entrevoir quelques femmes. Quelques-unes me parurent très-dignes des éloges que les poètes leur ont donnés, et qu'ils continuent à leur prodiguer.

J'ai visité quatre éparchie.s , ou préfectures; mais il ne faut pas s'imaginer qu'elles ressemblent en rien aux institutions du même genre qui existent en Europe. Il n'y a, jusqu'à présent, aucune administration municipale, et les cours de justice ne sont pas encore organisées. XJéparque se trouve remplir seul plusieurs fonctions qui devraient être distinctes de sa charge. Le conseil de préfecture se compose d'un commis, qui, ordi-

3l8 TALLEAU

naireraent , couche , mange et donne audience dans la même pièce. Il n'y a pas de poste aux lettres en Morée : le gouvernement correspond au moyen d'exprès , et les particuliers sont obligés d'envoyer leurs lettres par des messagers. Les gazettes d'Hydra, d'Athènes, de Missolonghi , ne circulent pas encore parmi le peuple, mais elles sont lues avec avidité par les classes élevées ; celle de Missoîonghi se soutient par le débit qu'elle a dans les îles Ioniennes. La gazette d'Hydra n'a que deux cents abonnés; celle d'Athènes encore moins.

Les domaines nationaux ont été affermés cette année à un prix double de l'année dernière. Cette augmentation est due à l'abolition du monopole exercé par les primats, qui avaient seuls le droit de les aff'ermer, et aux progrès de la culture, qui s'étend à mesure que la confiance s'établit.

Ce sont là quelques-unes des observations que j'ai faites en voyageant dans la partie de la Morée qui conduit de Napoli de Remanie à Calamata. Qu'ont donc fait les Grecs depuis quatre ans , demandera-l-on ? Peu, très-peu. Mais que pouvait accomplir une nation qui, après avoir repoussé deux invasions des Turcs, avait, il y a peu de mois, à éteindre une guerre civile? Que peut fonder un peuple qui ne fait que de sortir d'un esclavage abrutissant de quatre siècles? La tyrannie rongo les forces vitales d'une nation ; elles effets de son poison mortel continuent à se faire sentir même après que la cause a cessé.

On conçoit facilement qu'à Napoli de Romanie le principal sujet de conversation était Navarin. Tant (jue les communications restèrent ouvertes avec Néocastron, nous entretînmes l'espérance bien fondée que

DE LA GRKCE , EN iSsS. Sig

la place ticndiiiit encore long-temps; mais quelle fut notre surprise , en apprenant que l'île de Sphactérie , située entre le vieux et !e nouveau Navarin, était tombée au pouvoir des Egyptiens. La flotte égyptienne, après une attaque infructueuse, le 7 mai, fit le 8 , à midi , une nouvelle tentative sur différens points de l'île , et emporta la place sans beaucoup de résistance. Les Grecs, qui avaient négligé de la fortifier suffisamment , ne firent pas une aussi bonne défense que l'importance de ce poste l'eût exigé. Mavrocordato , qui était dans l'île, échappa , non sans peine ; le brave capitaine Psamado, d'Hydra , succomba, et cinq cents Grecs furent tués ou faits prisonniers.

Cet événement me causa le plus vif chagrin. Le comte Sanla-Rosa, mon intime ami, périt dans le combat. Quelques mois avant, il était venu en Grèce avec le major Collégno, ofiPrir ses services au gouvernement. En ayant été reçu avec assez de froideur, il prit le costume albanais , et avec tout l'enthousiasme d'un croisé , il entra au service de la Grèce comme simple volontaire, et au camp comme sur le champ de bataille, il tâcha d'inspirer son ardeur aux soldats. Le jour où l'île fut attaquée , il dédaigna de se sauver avec les autres fugitifs à bord d'un brick grec, et aima mieux attendre l'ennemi. Le petit nombre de ceux qui l'imitèrent, trouvèrent, comme lui, un trépas glorieux, mais inutile.

L'armée piémontaise chérira toujours la mémoire de ses deux officiers les plus distingués, le comte Santa-Rosa et le lieutenant-colonel Tarella, qui, dans cette contrée, antique sœur de l'Italie , ont élevé par leur mort un trophée à la valeur italienne. Tarella tomba, en 1822 , à la bataille de Péta. Ainsi moururent ces deux braves ,

320 TABiEAll

dans une Icrre étrangère, sans aulre tombe que le oœur

de leurs amis '.

Ce nouveau désastre perla le corps législatif à rétracter son refus pour la formation d'un corps de troupes régulières. Au commencement de la campagne, le pouvoir exécutif, convaincu de l'impossibilité de tenir tête aux Egyptiens , avait proposé delc\erun corps de troupes régulières étrangères, afin de gagner du temps : soit j)ar méfiance des étrangers, soit par trop de déférence pour les capitanis ( qui ne peuvent supporter l'idée d'avoir des troupes régulières) , le corps législatif rejeta cette proposition. Cependant, affligés et abattus par ces revers répétés, les membres du gouvernement résolurent, à l'unanimité, de prendre à leur solde quatre mille étrangers, cl d'organiser six mille soldats grecs en troupes régulières et nationales.

Bientôt après la prise de l'île, la garnison du vieux Navarin, forte d'environ mille hommes, manquant d'eau, et ne pouvant rester dans une ville mal fortifiée, essaya de profiter de l'obscurité de la nuit pour s'ouvrir un passage à travers le camp ennemi; mais ils furent surpris en chemin , et obligés de se rendre prisonniers, à l'exception de cent quarante Roméliotes qui se frayèrent une route le sabre à la main. Ibrahim pacha ne retint, comme prisonniers, que le capitaine Hadgi , Cristo et l'évêque de Modon , qui étaient les deux principaux conimandans. Il mit en liberté les autres soldats, après les avoir dépouillés de leurs armes et de leur argent.

Tandis que les prisonniers défilaient devant Solimun Bey (le commandant français Sève) , lieutenant d'Ibra-

' Voyez ci-après la note 33.

DE LA GRKCE, EN iSa:"). Ss 1

îiim, il se tourna vers ceux qui l'entouraient, et dit : « Regardez ces malheureux fils de la liberté : qu'ont-ils fait depuis qtialre ans ? ils n'ont pas construit un seul vaisseau de guerre; ils n'ont pas su organiser un régiment; ils n'ont pense qu'à se battre entre eux et à se détruire l'un l'autre. » C'était un insolent discours; mais les Grecs auraient pu en tirer une utile leçon.

Les Grecs, facilement abattus, avaient besoin que quelque événement heureux vînt ranimer leur courage ; et la fortune sembla leur sourire un moment. Le i5 mai, la nouvelle se répandit que l'amiral Miaulis avait incendié la Hotte égvplienne dans le port de Modon. Un voyageur affirma qu'il avait entendu un grand bruit du côté de Oalamata, à l'approche de la nuit. Un autre di sait avoir vu , du sommet des montagnes d'Arcadic , un incendie dans le port de Modon qui avait duré plusieurs heures. Au milieu de ce conflit de joie, de doutes et d'espérances , une lettre de l'éparque de Cularaata an^ nouça que l'escadre de Miaulis avait brùlé plus de vingt vaisseaux à l'ennemi, et que la ville de Modon avait été endommagée par l'explosion.

« Beaucoup a été accompli, mais il reste plus à faire encore. Leurs galères s'embrasent , pourquoi pas leurs villes aussi ' ? »

La rumeuc publique avait exagéré c;et événement. La majorité delà flotte ennemie était dans le port de Navarin ; les vaisseaux brûlés à Modon n'en étaient qu'une petite partie. Néanmoins , le peuple qui croit toujours ce qu'il désire , se livra à la plus vive joie , croyant la flotte entière détruite , ainsi que les magasins de l'armée égyptienne. Le gouvernement ne se souciait pas de dissiper

■ Lord Byron ; le Corsaire.

.)'à2 TABLKAy

cette agréable illusion. On rendit des actions de grâce solennelles au dieu des batailles, et l'éloquent orateur Tricoupi fit un discours approprié à la circonstance. Le bataillon qu'on exerçait à Napoli de Romanie , depuis plusieurs mois, sortit par la porte d'Argos pour manœuvrer. Les précipices des rochers à pic que couronnent les forts de Palamidi , se couvrirent de groupes d^ Grecs, vêtus de diverses couleurs ; tandis (ju'au milieu de cette scène animée, la musique militaire jouait le bel air de chasse du Freisohutz, et rendait cette après-midi plus délicieuse qu'une matinée d'Hjde-Park.

Pendant ces alternatives de joie et de tristesse, il s'éleva un débat d'une nature importante et délicate. Colocotronis, ainsi que plusieurs chefs moréoles, était détenu, il y avait plusieurs mois, comme prisonnier d'Etat , dans un couvent à Hjdra ; depuis son emprisonnement, la fortune de la Grèce allait toujours déclinant. Quelques-unes des provinces de la Morée avaient demandé son élargissement; lui-même avait, deux fois, supplié le gouvernement de lui pei-mettre d'aller combattre l'ennemi , offrant ses deux fils en otage comme garans de sa loyauté. Les habitans du Péloponèse persistaient à vouloir rester spectateurs oisifs de la guerre , à moins que Colocotronis ne reprît le commandement. Le gouvernement voyait approcher la chute de Navarin , sans pouvoir la prévenir. Sans armée , abandonné par le peuple, que lui restait-il à faire, sinon de confier tout à celui qui avait déjà sauvé une fois la Péninsule? Deux membres du gouvernement penchaient pour ce dernier parti, deux s'y opposaient. Toute décision fut donc suspendue jusqu'à la venue du président, dont on convint d'adopter l'opinion. Il ne larda pas à revenir à Napoli de

Page 1