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Romanie, tous ses efforts pour rassembler une armée ayant été vains. Son arrivée fut le signal d'une cabale générale : Coletti , qui , plusieurs mois auparavant , avait combattu Colocotronis , s'opposa forteraenl à sa mise en liberté. Le président indigné contre Coletti , qu'il regardait comme le suborneur des troupes roméliotes qui avaient abandonné le camp ^t Crémidi, voulait le faire exclure du gouvernement. De son côté, le parti de Colocotronis, ne désirant que l'élévation de son chef, attribuait tous les malheurs de la campagne à l'impéritie du président, et demandait vivement l'expulsion de Mavrocordato , son plus fidèle conseiller.
Les amis de la paix considéraient la disgrâce de l'un ou de l'autre de ces personnages comme injuste et imprudente dans un moment de crise où la Grèce ne pouvait être sauvée que par l'union de tous ses enfans. Le président et Mavrocordato se montrèrent disposés à céder pour obtenir le renvoi de Coletti; mais le premier, s'apercevant bientôt qu'il aurait besoin de trouver un soutien dans le gouvernement même , contre son principal ennemi, Colocotronis, abandonna toute idée de renvoyer Coletti , et s'en refera à la sagesse du corps législatif pour décider du sort de Colocotronis.
Cet aperçu de tant d'intérêts et de passions opposées suffit pour prouver que les Grecs modernes ont la même turbulence , la même rivalité , et les mêmes passions politiques que déployèrent leurs ancêtres dans la Grèce, dans l'Asie-Mineure , dans la grande Grèce, en Sicile, et partout où ils s'établirent.
Pendant ces débats, la saison approchait oùles Turcs de Nègrepontontl'habituded'envahir l'Attique. Désirant voir Athènes avant le commencement de leurs incur-
sioiis, je ne perdis pits de lenips, el m'embarquai pour Hydra ie matin même du jour où la discussion devait s'ouvrir dans le conseil législatif, pour prendre une détermination sur Colocotronis.
Dans l'Archipel, on emploie pour la navigation, et pour communiquer d'une île à l'autre, des vaisseaux à voiles triangulaires qu'on nomme caïques. Les Grecs excellent dans la manœuvre de ces petits bàlimens , et les habitans de Crémidi sont renommés comme les plus experts dans ce genre de navigation. La u^er était grosse, mais le vent nous était favorable , el le caïque glissait légèrement sur l'eau , tandis que les matelots chantaient des chants de leur Révolution. Ils dînèrent avec des olives et de l'ail ; car c'était un des nombreux jours d'abstinence que les Grecs sont tenus d'observer : y compris les quatre carêmes que leur religion prescrit , ils ont deux cent trente-six jours de jeûne dans l'année. Je ne puis parler des cla>ses supérieures, mais je puis certifier que ces jours d'abstinence sont rigoureusement observés parmi le peuple. J'ai même été souvent obligé de partager leur pénitence , et de me jiriver pendant plusieurs jours du lait si léger et si délicieux de ce pays. Au bout de quatre heures nous arrivâmes àSpezzia : je descendis à terre, impatient d'apprendre quelque chose de l'incendie de Modon. Les habitans , encore ravis el glorieux de cet événement, me eondiii.><irent au secrétaire du sénat de Spezzia. C'est un pièlie des îles Ioniennes, d'un aspect majestueux, et portant une longue barbe blaijche. lime confirma les nouvelles (!e l'embrasement, et me nomma quelques-uns des briilul.s qui avaient ligure dans l'attaque Cet ecclésiastique nie parut instruit, et je lui demandai comment les Spczzioles , formant une popula-
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lion de dix mille aines seulement, diuisiine île nccessible sur dilTérens points, ne craignaient pas un sort semblable à celui des Psariotes. Il me fit l'observation que l'ennemi n'oserait jamais tenter un débarquement par surprise , et avec peu de forces; et que s'il venait en nombre, on le verrait de loin , et on se préparerait à le recevoir avec des brûlots: de plus, en cas de danger, ils pouvaient appeler à leur secours trois à (juatre mille hommes du continent voisin. Cette réponse ne calma pas entièrement mes craintes; mais , pour ne j)as décourager mes hôtes, je parus satisfait, et me contentai d'insister sur ce que le premier et le meilleur moyen de défense des Grecs était dans leur union , et dans une parfaite unanimité de volonté et de plan. De l'air tranquille et solennel d'un ancien pontife , le prêtre me répondit : « Il n'est pas étonnant qu'il existe encore des disseuliraens parmi les Grecs. Les divisions sont inévitables dans un Etat naissant. Pendant une Révolution , le peuple est dans une sorte d'accès, et ne revient à la raison que lorsque le délire est passé. L'Empire romain commença par un fratricide , et jusqu'à présent, il ne s'est pas commis en Grèce un crime aussi noir. Dans le monde moral comme dans le monde physique, toutes choses ont été, ati commencement, imparfaites, informes, et d'un aspect désagréable.» Tandis que le vénérable secrétaire faisait ainsi l'apologie des troubles de son pays, je remarquai parmi les auditeurs quatre Spezziotes , d'une figure noble et belle, élégamment \étus, et que je jugeai devoir être les frères de la célèbre Bobolina , par leur ressemblance avec un des proches parens de cette Grecque, qui avait voyagé avec moi en Morée. Dans cette pensée , je plaçai ma main sur mon cœur; ils me rendirent mon salut, et m'invite-
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rent à les accompagner chez leur sœur, ce que je fis avec le plus vif empressement. Cette moderne amazone, oi»- ]et de tant'de satires et de louanges parmi les Grecs , a le teint bronzé , les jeux étincelans ; tous ses mouvemens sont pleins de feu et de vivacité; elle vint à ma rencontre d'un air joyeux et ouvert, et me reçut a\ec la plus franche cordialité. Voulant lui dire quelque chose qui lui fût agréable, je lui annonçai l'élargissement prochain du général Colocolronis. « Si cela est », répliquat-efliB, « je retournerai au camp avec lui , et me battrai encore contre les Turcs. » Malheureuse femme! elle n'a pu accomplir son vœu. Elle fut turc, quinze jours après, d'un coup de feu tiré parles parens d'une jeune fille que son fils avait enlevée.
Pour ne pas perdre l'avantage d'un bon vent, nous nous rembarquâmes 5 et à une heure du matin , nous entrions dans le port d'Hjdra. Par une belle nuit d'été, éclairé par la lune, c'est un des plus admirables sites qu'on puisse voir. La ville, composée de maisons d'un blanc éblouissant , suspendues en amphithéâtre sur une montagne escarpée, apparaît dans Tobscurilé comme une masse de neige ; et les lumières, qui étincellent de loin aux fenêtres ouvertes , ressemblent à des étoiles d'or sur un fond d'argent. Je crois que cette comparaison a déjà été faite par d'autres , mais je la répèle parce qu'elle est juste. Lorsque nous arrivâmes dans le port , il retentissait des coups de marteaux , et des cris des matelots qui levaient l'ancre. Ce bruit provenait de trois brûlots que l'on préparait en toute hâte pour l'escadre de Miaulis. Le lendemain de bonne heure j'allai à bord d'une de ces machines infernales : elles sont fort simples. C^estun vaisseau dont l'intérieur est rendu pareil à une
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mine, au moyen de barils de poudre, de poix, el autres substances inflammables. Une traînée de poudre établit la communication entre les barils et l'extérieur, à travers deux grandes ouvertures pratiquées à la poupe. Quand le brûlot , profitant de la nuit, ou protégé en plein jour par un brick de guerre, s'est cramponné à un vaisseau ennemi, les matelots descendent dans un canot, et le dernier met le feu à l'entrée des bouches placées à la poupe. Le canot s'éloigne aussitôt à force de rames, pour éviter l'explosion. Chaque matelot reçoit une récompense extraordinaire de cent dollars. Miaulis en donna deux cents à chacun de ceux qui exposèrent leur vie dans le port de Modon. Chaque brûlot coûte , au gouvernement, de trois à quatre mille dollars, selon sa grandeur. Les marins h jdriotes préparaient ces navires , qui pouvaient devenir leur tombeau, avec la même gaieté et la même ardeur qu'ils eussent mis à orner une salle de bal. Les Hjdriotes sont robustes et tant soit peu taciturnes; ils ont conservé la gravité de la nation albanaise dont ils descendent; ils méprisent la gaieté et le bavardage des Moréotes; peu d'entre eux savent lire et écrire , mais plusieurs parlent deux ou trois langues, l'italien , le français et le turc.
Hjdra et Spezzia n'ont point d'éparchies ou préfectures; elles sont gouvernées par un synode ou sénat composé des principaux habitans. J'allai faire ma visite au sénat selon la coutume des voyageurs , el je demandai au signor Lazzaro Condouriotis , président, la permission de voir le général Colocotronis.
« Ipsida e folta la gran barba scende. j- Tasso.
Lorsque je contemplai Colocotronis assis au milieu de
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fiix (ie ses cuiupitgiions, oonime lui prisonniers «l'Elal, et (iiii- je vis le respect qu'avaient pourlui ses gardes, |e me rappelai le portrait que le Tasse a fait de Satan siégeant dans le conseil des démons. Ses cheveux gris et négligés tombaient surses larges épaules, et se mêlaient à sa barbe épaisse et rude, que, depuis son emprisonnement, il avait laissé croître en signe de douleur et de vengeance. Ses membres sont robustes, ses yeux pleins de feu, et dans son ensemble martial el sauvage, il ressemble à l'un des rocs grisâtres el anguleux qui sont semés dans l'Archipel. Je lui présentai les complimens de Bobolina , et lui annonçai que sous peu de jours il serait libre, il me remercia par l'interprète, et me demanda quelles étaient les nouvelles. Je lui dis que les Égyptiens étaient sur le point de s'emparer de Navarin, et qu'ils étaient redoutables , non-seulement parleur valeur personnelle, fnais par leur habile tactique e leur cavalerie. Il fit l'observation que pour vaincre les Egyptiens , il suffisait de lever des hommes, et ( accompagnant ses paroles du geste) de faire feu. « Je connais», ajouta-t-il, « des positions dans lesquelles leur tactique et leur cavalerie leur deviendraient inutiles. Savez-vous ce qui a donné la victoire aux Egyptiens? l'unité de commandement; tandis que les Grecs se perdent par 1 1 manie qu'a chacun de vouloir commander sans Li moindre expérience. » Tandis qu'il levait le bras en parlant , j'y remarquai un coup de sabre, et lui demandai où il avait eu cette honorable distinction. « Ce n'est pas la seule que je porte sur moi, • répliqiia-t-il, et il me montra une autre ciciatrice de coup de feu sous le bras gauche , une autre au côté droit de la poitrine, et une quiitrième à la cuisse. Quand il parlait, il faisait passer vivement entre ses
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tloigti les giuiiis d'un chapelet, et, au lieu de la gravilé turque, il roulait les yeux d'une manière rapide et farouche , se levait , s'asseyait , agité comme s'il eût encore été Klephle, et tourmenté de la crainte des embuscades et des attaques de l'ennemi. Colocotronis n'est certainement pas un homme d'une trempe ordinaire. Peu de jours après, il fut effectivement mis en liberté, et reçu par le gouvernement à Napoli de Romanie avec toute la dignité et les honneurs qui lui sont dus. Lors de la cérémonie de sa réconciliation avec le gouvernement, il répondit sans préparation au discours qu'un des législateurs lui adressa. Dans cette improvisation rude et sans art, il y a un passage remarquable , dans lequel il dit : o En venant d'Hydra , j'ai jeté toute rancune dans la mer, faites de même aussi. Enterrez dans ce gouffre toutes vos haines et vos dissensions. Ce sera là le vrai trésor à gagner. » Il parlait alors sur la place de jNapoli, où depuis plusieurs jours les^abitans creusaient la terre, dans l'espoir ^si commun en Grèce; de trouver un trésor caché.
Hydra n'était pas habitée par les anciens. Cette île n'est qu'un amas de montagnes stériles , à l'exception de quelques coins de terre qui sont cultivas comme jardins, à grands frais et avec beaucoup de travail. Les maisons sont belles , construites en pierre , avec des murs solides ; quelques-unes ont une noble apparence , et dominent les antres , surtout celles du président Condouriotis , de Miaulis et des frères Tombazis. Les nobles d'Hydra sont comme les anciens Génois , qui étaient d'une grande sobriété dans leur vie, et qui avaient de magnifiques demeures , afin d'en imposer au peuple et de le dominer. Celle île doit sa prospérité à l'amour
tle la liberté. Avant la Révolution, les Grecs qui voulaient se dérober à l'oppression des Turcs , abandonnèrent les îles les plus fertiles qui excitaient l'avidité de leurs tyrans , et vinrent chercher sur ce sol aride et pierreux , l'hospitalité la plus douce , celle de l'indépendance. Ainsi naquit Venise ; ainsi la république de la Hollande sortit des eaux et des marais; ainsi la liberté s'est nourrie dans les déserts de l'Amérique. Depuis vingt ans , la population de cette île a toujours augmenté , et l'on dit qu'elle s'élijve aujourd'hui à plusde trente mille habitans. Hydra pourrait mettre en mer six mille matelots ; mais, faute de vaisseaux et d'argent, elle n'en emploie que deux mille. Cette année , la flotte grecque se compose de quatre-vingt-quatorze bricks , divisés en trois escadres. Hydra en fournit cinquante , Spezzia trente , et Ipsara douze. Au commencement de la campagne , la flotte possédait vingt brûlots, qui sont remplacés à mesure qu'ils sont détruits. CQ,tle île a jusqu'à présent produit les plus habiles marins : Miaulis , Sactari ou Sacktury, Psamados, Tombazis, etc. LesHydriotes attendent avec impatience l'arrivée des frégates , achetées par le gouvernement en Amérique. Ils ne sont point du tout hâbleurs, et avouent que n'étant pas toujours en état de faire face à l'ennemi avec leurs petits vaisseaux, ils sont obligés d'avoir recours aux stratagèmes et aux surprises pour soutenir la guerre.
Je trouvai beaucoup de bienveillance parmi les nobles de l'île. Les fils de quelques-uns des chefs eurent la politesse de me mener visiter les batteries du port, et les autres fortifications. Les premières sont bien construites et entretenues avec beaucoup de soin. Avant la llcvolution , Hydra ne possédait que trois canons. Le
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port seul est défendu aujourd'hui par plus de trente pièces d'artillerie en cuivre. Les jeunes gens me conduisirent par mer à Vlicos , à environ un mille de la ville, où le sénat entrelient un poste avancé de stratiotes , ou simples soldais. Comme Vlicos est un lieu propre à un débarquement , le sénat v a Tait élever un rempart en pierre très-solide, flanqué de barbacanes , derrière lesquelles les tirailleurs peuvent repousser l'ennemi du rivage. Tous les ans , tant que la flotte turque est en mer, Hydra entretient une garnison de trois mille hommes. Elle a donc trois moyens de défense : d'abord , son escadre ; secondement, sa situation dans un canal étroit qui favorise les manœuvres des brûlots ; troisièmement, une garnison généralement composée de soldats roméliotes. Vlicos est une promenade charmante au coucher du soleil. Un torrent se frave un chemin jusqu'à la mer. On entrevoit çà et là , au milieu des rochers, des figuiers indiens, des oliviers, et plus haut sont éparses des maisons de campagne appartenant à des capitaines de vaisseau qui cultivent, dans de petits jardins, des fleurs, des orangers et d'autres arbres à fruit. Il y a à Vlicos deux petites églises; une lampe brûle constamment dans chacune. C'est là que les mères, les femmes et les soeurs des matelots ont coutume d'offrir au ciel leurs prières et leurs vœux quand la flotte hydriote met à la voile pour aller attaquer les Turcs ; tandis que de son côté , l'escadre, en passant devant ces chapelles, échange un dernier adieu avec les suppliantes.
La decription que fait Homère du caractère des Phéaciens peut s'appliquer au bas peuple d'Hydra :
« C'est une race de grossiers marins , hommes rudes et impétueux comme la mer qui les entoure : n'ayant de
sympathie qu'avec les insulaires, leurs compatriotes, et détestant quieoiujue a respiré un air étranger. Celui qui règne sur l'abîme leur donna le génie de construire d'orgueilleux vaisseaux, de commander à l'Océan, de s'ouvrir une route au travers des eaux , portés sur des ailes lissées par les hommes : il n'est pas d'oiseau si léger, pas de pensée aussi rapide que leur course. » (^Odjssée f lune VII.)
On accuse lesHydriotes d'êlre corrompus et féroces. Je ne puis les défendre, ayant vu de mes yeux un monument de haine et de vengeance. Il y a deux ou trois ans -qu'un habitant d'Hydra en tua un autre par trahison. Quel fut son châtiment? les amis du mort détruisirent complètement deux moulins-à-vent appartenant à l'assassin , el jetèrent bas sa maison. Ces ruines , résultat de la punition d'un crime par un autre crime , existent encore aujourd hui. Ces insulaires sont néanmoins vigilans et courageux. L'événement suivant en est la preuve. Dans l'après-midi du 26 mai, à l'heure où, même en Grèce, la sieste est permise, le bruit du canon se fait entendre au loin; chacun veut en connaître la cause; la vedette annonce qu'une frégate autrichienne a paru devant Spezzia pour réclamer un navire autrichien qui avait été pris et conduit dans ce port. La frégate accompagna sa demande de quelques coups de canon. Tout Hydra fut en alarmes; on craignait aussi que le même vaisseau ne vînt réclamer deux bâtimens impériaux , capturés peu de jours avant. Les canonniers étaient à leur poste; les matelots préparaient un navire; toute la jeunesse brillait du désir de saluer à coups de canon ces alliés des Turcs. La frégate autrichienne se contenta de commettre quel-
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«]ueà pirateries, et n'alla pas plus loin '. Quelque indignation qu'eût excitée cette tentative des Autrichiens, elle ne put surpasser la joie fjue causa l'arrivée de la frégate anglaise , la Cambricnne ; elle jeta l'ancre à trois milles de l'île. Tous ies jeunes gens étaient impatiens d'aller présenter leurs respects au capitaine Ilainilton, le bon et généreux ami de leur cher amiral Miaulis. Je passai un jour entier à bord de la frégate , avec plusieurs deces jeunesHydriotes qui échangeaient des poignées de main avec les matelots ani^lais dans une confiance toute fraternelle. Je (juiltai Hydra à regret. Ce nid d'intrépides mariniers, menacé sans cesse du sort de Chios et d'Ipsara, m'inspirait un triste et profond intérêt.
L'amour de l'indépendance , comme celui que décrit Platon, vivifie l'univers. Il anime les déserts, les montagnes , les grottes. Au sommet d'un haut rocher , vis-àvis de l'île d'Hydra , est une petite chapelle, un olivier solitaire étend ses branches au-dessus, et en ombrage une partie. Un moine, gardien de ce lieu, était assis au pied de l'arbre. ^Sotre pilote le salua, et lui demanda ses prières pour la sûreté de notre voyage. Le bon hermite répondit : « Je prierai pour vous et pour notre pavs. » Entre l'île de Modi et de Porro, nous rencontrâmes un corsaire ipsariole, qui avançait lentement, remorquant à sa suite deux vaisseaux autrichiens, qu'il avait pris à l'entrée àf:> Dardanelles. A peine nos matelots l'eurent-ils aperçu , qu'ils lui crièrent, malgré la distance, de se mettre à la poursuite de la frégate autrichienne qui s'était présentée devant Spezzia ; ils lui an-
' J'ai compté trente bàtimens impériaux naviguant dans l'Archipel au service des Turcs.
noncèrepl aussi la victoire de Miaulis. Le corsaire remercia , et nous apprit que la flotte turque était sur le point de sortir du détroit. Pendant ce temps , le soleil se coucha , le vent tomba , et la mer devint tranquille et unie comme un miroir.
Les matelots ont un proverbe qui enjoint « de manger à la clarté du jour. » Chacun de nous tira ses provisions, et avec ce sentiment d'hospitalité commun dans l'Archipel, nous mîmes en partage toutes nos richesses, et nous commençâmes à manger sans distinction de rang. La nuit s'avançant, nous dormîmes' à la belle étoile, couchés au fond de la barque , et bercés par le mouvement et parle doux bruit des rames. Au lever du soleil, nous étions devant Egine. Le fût d'une colonne que l'on voit se projeter dans le lointain ; la belle plaine qui s'étend jusqu'aux rivages, couverte d'oliviers, de riches pâturages, et de champs de blés; les montagnes irrégulières qui s'élèvent au sud de l'île , et bornent cette admirable perspective, tout me fit souhaiter que quelque accident vînt suspendre notre voyage ; mon vœu s'accomplit : il survint un calme parfait. Nous descendîmes à terre pour attendre que le vent se levât. Je me hâtai de visiter la colonne solitaire (débris de quelque temple antique), et de-là , je me rendis à travers les ruines de l'ancien port d'Egine , qu'on voit encore de la mer, à Egine même, bâtie depuis peu d'années. Les habitans vécurent long-temps dans une ville construite par les Vénitiens, sur une montagne, dans l'intérieur de l'île; mais l'amour du commerce les porta à se rapprocher de la côte , et en conséquence ils choisirent le site de l'antique Egine.Les émigrations causées par la Révolution y ont rassemblé un mélange de Grecs errans, venus de dif-
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fcrens points, de Chios, de la Natolie , de Zaitounis, de la Livadie, etc. Les costumes varit^s des femmes offrent au voyageur le spectacle d'une mascarade continuelle. La population est aujourd'Iiui d'environ dix mille âmes, parmi lesquelles on compte mille Ipsariotes, qui, après la catastrophe arrivée à leur pays, ont cherché un asile ici. Le costume des femmes ipsariotes frappe par la variété de ses couleurs, et ressemble à celui des paysannes delà Suisse. Aujourd'hui,^ cependant, la plupart d'entre elles sont en deuil de leurs maris, et de leurs parens , massacrés l'année dernière par les Turcs. Elles portent sur la tête un grand turban , d'où s'échappe un bout de mouchoir qui leur cache toute la figure, excepté les veux; un bandeau de cheveux leur couvre une partie du front. Je ne puis dire si cette coutume de se couvrir le visage est une imitation du costume turc , ou une tradition de l'usage des Athéniennes dans l'antiquité. Les femmes ipsariotes sont belles, courageuses, et capables des actions les plus héroïques. Presque toutes savent nager. La tante du capitaine Canaris, robuste, quoique âgée de soixante ans , se sauva à la prise d'ipsara en faisant trois milles à la noge. Les plus riches familles d'ipsara se sont réfugiées à Egine, et continuent le commerce maritime. Ipsara est un rocher nu et stérile : Egine, au contraire, est fertile, dorée par le soleil, et sous un ciel délicieux. Los Ipsariotes n'en soupirent pas moins sans cesse pour leur aride îpsara. Le gouvernement leur a offert le Pirée en dédommagement de la perte de leur île; mais les Ipsariotes veulent substituer au nom illustre du Pirée, celui de la Nouvelle-Ipsara. Le seul nom de la patrie est une illusion chère à celui qui en a perdu la réalité.
Je me fis indiquer la demeure de Coiistaiilin Canaris, jaloux de conni'ître cet intrépide eoniinandant des brùlols Je le trouvai auprès de sa femme , jouant avec son fils Miltiade, enfant de trois ans. 11 me reçut avec franchise et courtoisie, et me fit offrir par ISicolas, son fils aîné, une ro^e à demi-épanouicj marque particulière d'affection dans le Levant. Canaris est un jeune liomme d'environ trente-deux ans, franc, gai, et en même temps extrêmement modeste. Je ne pus jamais le décider à me raconter aucun de ses exploits. Il est aimé de tous ses compatriotes; mais les Hydriotes lui portent envie, et c'est par leur influence qu'on ne lui a pas donne cette année le commandement d'un brûlot. Son fusil était suspendu au mur. Ses armes et son courage , voilà les seules richesses de cet homme intrépide , après avoir brûlé quatre vaisseaux de guerre à l'ennemi. L'année dernière, ayant vengé l'incendie de son pays natal ( Ipsara ) en brûlant un vaisseau turc, il se présenta à Napgli de Remanie, pauvre et manquant de tout; tandis que chaque habitant s'empressait à lui faire son offrande, il dit devant le corps législatif: « Je préférerais à tous ces dons un autre brûlot pour le brûler au service de mon pays. » Tandis que nous causions , sa femme, avec toute la dignité d'une matrone, allailait un enfant de trois mois, nommé Lycurgue; elle est aussi Ipsariotc, d'une grande beauté , grave et modeste comme une Minerve. Après avoir rendu cet homnuige de respect au plus courageux des Grecs , je m'acheminai vers le port ; j'y trouvai plusieurs des principaux hahitans de l'île, (jui me comblèrent de politesse. 11s observent encore les lois d'une généreuse hospitalité, selon l'ancien précepte de Jupiter. Ils me firent promellre de revenir à Egine pour visiter
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le temple de Jupiter Panhellcniiis, et je doiinni ma parole à Ilunfo de devenir son hôte. Le vent s'était élevé ^ nous partîmes.
Anacbarsis compare les îles de l'Archipel ans étoiles éparses dans les cieux. Bvron les appelle lesjoyaux du la mer. Je ferai une comparaison plus prosaïque. J'ai navigué sur les lacs de l'Ecosse, sur ceux de la Suisse, et surceux de la Haute-ltallc qui sont admirablement beaux; mais je n'ai jamais éprouvé autant de plaisir qu'en voguant dans l'Archipel. C'est le tableau le plus varié et le plus vaste. Les îles s'élèvent et disparaissent de moment en moment, comme d'agréables pensées qui succèdenl les unes aux autres. A peine le voyageur en perd-il une de vue, et la voit-il se dissoudre et se fondre dans la vapeur, que, dans le lointain, une autre apparaît comme un nuage, devient visible, prend une teinte rougeâtre, entremêlée çà et là de points sombres, qui sont des massifs d'arbres toujours verts, ou de quelques points blancs, qui, grossissant par degrés, deviennent des villes et des villages. C'est comme une illusion qui se change peu à peu en une réalité. '
Nous arrivâmes à Colouris assez avant dans la nuit. Les caïques qui remplissaient le port étaient chargés de familles venant de la Grèce occidentale pour échapper aux Turcs, qui étaient entrés à Salone au nombre de dix mille. La rive et les places étaient aussi couvertes d'une foule de peuple arrivant d'Athènes, qu'on désertait de crainte des Turcs de Négrepont. Colouris et Bellachi sont deux grands villages dans l'île de Salamine , où se réfugient tous les ans, à l'ouverture de la campagne, les vieillards, les femmes, les enfans de la Grèce orientale et occidentale. Cette île, qui a plusieurs
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Jois s.auvf les anciens Athéniens, donna asile , en 1821, à cent mille Grecs. Au commencement de l'hiver, époque à laquelle Îl-s Turcs ont coutume de se retirer, les familles regagnent leurs foyers , si la fureur de Tennemi ne les a pas enticremeot dévastés. Le bruit courait que les Turcs avaient fait une incursion. Pour m'en assurer, je résolus d'attendre dan> l'île durant un jour seulement. Ces malheureuses familles errantes vivent entassées dans des maisons ou chaumières recouvertes en feuilles: c'est un spectacle déchirant. Si chaque peuple savait ce que son indépendance a coûté à ses ancêtres, il répandrait jusqu'à la dernière goutte de son sang pour la défendre. Au milieu de cette scène de désolation et de misère , j'eus le bonheur de faire la connaissance d'Emmanuel Tombazis , l'un des plus babiles marins d'Hjdra, qui commanda, pendant long-temps, l'escadre grcc(|ue dans la guerre de Candie. 11 a construit la plus belle corvette de la flotte grecque, et s'occupait alors à construire un brûlot de son invention , d'une forme plus légère que les autres, et joignant à cet avantage celui de pouvoir placer le timonnier sous le pont. 11 me dit qu'il espérait obtenir du gouvernenjent que ce vaisseau fût commandé par Canaris; et , en cfftt, il a été confié à ce brave. A mon retour de la Grèce, je rencontrai ce brûlot à la hauteur de Ccrigo, avec l'escadre de Miaulis; depuis, il a probablement causé quelque glorieuse explosion. Tombazis poussa la complaisance jusqu'à me procurer, pour me rendre à Athènes, la société de Petrarchi, jeune médecin aimable et instruit qui devint mon compagnon de voyage. Ayant acquis la certitude que la nouvelle du débarquement des Turcs dans les cbamps de Marathon n'était pas fondée, je poursuivis
n£ I.A GRÈCE , IN iS'lC). .ijç)
mon voyage, et le soir même nous mîmes à la voile du porl dcBellachipour le Pirée, En traversant ce golfe,
■ Ton golfe glt-rieux, immorlel Salamiue ! «
fiïKOM.
Il est impossible de ne pas être assailli par mille et mille pensées. Je voyais, à ma gauche, l'antique et mystérieux Eleusis; en face de moi, le promontoire d'où Xercès assista, dit-on, aux désastres de sa flotte. Cependant , l'obscurilé de la nuit enveloppa tous les objets, et plein de ces grands souvenirs, je récitai à mes compagnons de voyage ces beaux vers de Foscolo, Suoi Sepolchii, dans lesquels il suppose que le matelot, longeant les côtes de l'Eubée , entrevoit les ombres des combattans de Marathon :
« — Il navigante, V Che veleggiô quel mar sotte l'Eubea ,
Vedea per l'ampia oscurità scintille, Balenar d'elmi, e di co2zaiiti brandi, Furaar le pire , igneo vapor, corrusche, D'armi ferru vedea larve guerrière Cercar la pugna ; e ail orror de' notturni Sileozi si spandea lungo ne' catnpi Di falangi un turaulto, e un suon di tube, E un incalzar di cavalli accorrenti , Scalpitanti su gli elmi a' moribondi , E pianto, ed inni, e délie parche il canto. «
Je m'éveillai , le malin, sous le ciel riant de l'Atlique • je cherchai des yeux, avec empressement, le Pirée l'antique el célèbre Pirée; et je découvris, avec douleur.
un port peu sûr el quelques ruines semées où et là près de la mer; mais je regardai plus loin , et j'aperçus le Panthéon, s'élevant au-dessus de l'Acropole d'Athènes, magnifique récompense de toutes les fatigues du voyage. La route qui conduisait du Pirée à Athènes, était couverte de femmes et d'enfans venant de la ville. C'était l'époque de la moisson de l'orge, grain qui réussit merveilleusement en Attique, et que les paysans mêlent avec de la farine de froment pour en faire du pain. Tous les habitans étaient occupés à faire la récolte, et à la mettre en sûreté dans la ville , avant que les Turcs ne vinssent, comme une nuée de sauterelles, ravager tout le pays. Après deux heures de marche parmi les oliviers el les vignes, j'entrai dans Athènes. Les rues étaient remplies de pallicares , mais les maisons étaient vides et démeublées. En hiver, la population varie de douze à quatorze mille âmes; en été, il ne reste que trois mille hommes pour la défense de la ville. La forteresse de l'Acropole n'exige qu'une garnison de cinq cents hommes. Elle est abondamment pourvue d'eau et de provisions de toute espèce. Le général Gouras, commandant de la Grèce orientale, l'a mise en état de soutenir un siège de deux ans. La ville n'est protégée que par un mur, derrière lequel on place, selon que l'occasion l'exige, deux à trois mille tirailleurs. Ce serait une triste défense contre des troupes régulières européennes; mais pour arrêter une armée turque, il suffit d'un simple mur. En 1822 , un fossé a sauvé Missolonghl de l'invasion de vingt mille Turcs. Les Vénitiens , quand ils possédaient la Morée , l'avaient hérissée de tours et de petits châteaux forts qui, placés sur des hauteurs, suppléaient au manque de troupes nombreuses. Les
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Atbéilicns ont iidoptO un meilleur système de défense, en ôtaiit à l'entiemi tout espoir de butin. Dans cette vue, le général Gouras gvait donné des ordres pour que les femmes et les enfans eussent à quitter la ville avant le commeuceraent des hoslilités. Si les Turcs voulaient prendre Athènes par force, ils n'achèteraient de leursang que quelques monceaux de pierres. A l'exception de quelques maisons, tout le reste de la ville n'est qu'un • amas de ruines désertes. Si les Grecs étaient disposés à faire une résistance opiniâtre , ils pourraient se battre de maison en maison, et se retirer enfin dans la partie de la ville qui est au pied de l'Acropole et sous sa protection.
Le 3o mai , tandis que j'assistais à une assemblée des chefs tenue dans une vieille mosquée , un pallicare apporta de Napoli de Romanie la nouvelle que Navarin avait capitulé. Malgré le sang-froid et l'impassibilité musulmane , commune à tous les chefs grecs du continent, cette annonce troubla leur gravité, et leur fit poser leurs pipes à terre. La reddition de Navarin est un événement qui peut être suivi des plus fâcheux résultats. Comme forteresse, cette place n'est pas d'une grande importance; mais elle est très-précieuse comme port de mer. Son port est vaste et sûr; il peut servir de station d'hiver à la flotte ennemie, qui, de-là , menacera tous les rivages delaMorée. Dans la guerre du Péloponèse , les Lacédémoniens commirent la faute de négliger ce point , et les Athéniens s'en étant rendus maîtres le fortifièrent, et en firent une position très-redoutable pour l'ennemi.
Les particularités qui suivent sur le siège de Navarin, m'ont été rapportées par le major CoHegno, qui
contribua par sa valeur et ses conseils à prolonger la défense de cette place.
Navarin peut contenir six à sept mille babitans, qui , dès le commencement du bombardement par les Egyptiens , se retirèrent à Arcadia. Le port est assuré du côté de la mer par l'île de Spbactérie, et assez vaste pour recevoir une flotte nombreuse. Le canal, entre le vieux Navarin et Vîle, est de vingt à trente toises de large; il est très-peu profond, et ne peut admettre que des bateaux pêcbcurs; il y a même un endroit guéable. La forteresse fut approvisionnée d'eau par le vieux Navarin, tant que la flotte turque fut en vue et avant la prise de l'île. Navarin n'est entouré que d'un mur sans fossés. La bauteur , commandant la ville, est un petit exagonc défendu par cinq tours placées aux angles extérieurs, mais sans fossés, ni ouvrages avancés, ni remparts inlérieurs. Une frégate pourrait, de la mer, abattre les murailles en deux ou trois heures. L'artillerie de la place consistait en quarante pièces de canon , dont la plus grande partie était dans le fort, huit sur la batterie à l'entrée du port , et quelques-unes dans les tours qui bordent la ville.
Les ï'gyptiens prirent terre d'abord à Modon , le i5 février. Ils employèrent l'intervalle entre cette première descente et la seconde à approvisionner Coron et à faire leuis préparatifs pour le siège de Navarin : la seconde descente eut lieu au commencement de mars. Le corps entier des troupes pouvait se inonter à quinze mille hommes (troupes régulières) ; trois régimens d'infanterie arabe , chacun de quatre mille hommes environ ; sept cents cavaliers et deux mille Albanais. Ils parurent devant Navarin le () mars ; la place ne contenait que cent
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cinquante hommes en état de porter les armes; l'ennemi, reçu à coups de canon , se retira hors de portée; il érigea une batterie de cinq pièces et d'un mortier, au pied du mont Saint-iNicolas , et une de deux mortiers du côté de la route de Modon. En peu de temps , il parvint à couper l'aqueduc qui fournissait de l'eau à la ville; ce qai rend probable que si les Igyptiens eussent dès-lors tenté l'escalade , ils eussent réussi. Le feu donnait en plein sur la ville <|ue les femmes et les enfans évacuèrent , et quinze cents hommes entrèrent dans la forteresse , du côlé du vieux Navarin. Il était néanmoins évident que la place ne soutiendrait pas un siège régulier, et que le gouvernement ne j)ouvait la défendre que par une puissante diversion. Cependant, les Egyptiens ne laissaient pas le temps de réunir des forces considérables, car ils attaquaient les troupes en détail, à mesure qu'elles arrivaient, et généralement avec succès. Vers le milieu d'avril, le gouvernement avait pourtant réussi à rassembler près de huit mille hommes , à Crémidi : on se détermina à les faire avancer sur la route entre Modon et Navarin , dans la nuit du 19 au 20 avril ; mais ils furent surpris et mis en déroute par les Egyptiens, le 19 au matin, et de ce moment la ville n'eut plus rien à espérer que de ses propres ressources. Les maisons avaient été entièrement détruites par les bombes ; la garnison n'avait d'autre abri que quelques mauvaises casemates, et la brèche ouverte par la batterie de Saint-Nicolas aurait été praticable pour un ennemi plus hardi que les Arabes. Indépendamment de la garnison de Navarin , il y avait plus de cinq cents Arcadiens dans le vieux Navarin, au nord de l'île. Durant la fin d'avril, on éleva un retranchement derrière la brèche , en cas que l'en-
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Jieini tentai l'iis^uiit. Le le^mal, on signala la tlotl« .égyptienne; le boh du même jour, une de ses divisions entra dans le port de Modon , et le reste, le jour suivant : le 3, file Fut surprise par la flotte grecque, et forcée d'abandonner la rade. Du 3 au 7 , il y eut plusieurs cn- ;gageniens sans résultats, mais dans lesquels vingt petits navires marchands eurent le courage de faire face à soixante voiles de l'ennemi, dont dix-huit frégates et vingt corvettes et bricks. Après la destruction de l'aqueduc , la forteresse fut réduite à quatre citernes ; l'eau de la plus grande avait été imprudemment consommée , au commencement du siège. On loua deux barques z.mtriotc pour fournir aux besoins journaliers de la garnison. Le 7, la flotte paraissant menacer l'île de Sphaclécie , cinq cents hommes furent envoyés de la ville et du vieux Navarin, à sa défense : ils prirent position à l'endroit que l'on supposait le plus propre au débarquement de l'ennemi. On y établit douze pièces de canon servies par les marins de la flotte grecque. Il faut observer (ju'au commencement d'avril, l'escadre destinée pour Fatras, commandée par le capitaine Psamados, entra dans le port et y resta jusqu'à la prise de l'île. Le 8 , à midi , les Turcs attaquèrent , et à une heure ils étaient en possession de la place. Les huit vaisseaux laissèrent le port, abandonnant quelques-uns de leurs capitaines et plusieurs de leurs matelots , et emportant avec eux une grande partie des munitions destinées à la défense de Navarin. Le commandant de la forteresse qui se trouvait dans l'île , suivit la flotte , et le soir du 8 , la place resta sans commandant, sans eau et sans provisions, ue renfermant que mille hommes et vingt barils de poudre. Dons la matinée du 10, l'ennemi devint
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matlre du vieux Navarin , dont la garnison capitula , en livrant ses armes, et obtenant la liberté de se retirer.. A midi , deux brigaiitins égyptiens entrèrent dans le port , en dépit du feu de la place , et furent suivis , le jour d'après, par on7.c frégates et quatre autres brigantins , qui jetèrent l'ancre à une portée de pistolet des murailles de la ville. Ils envoyèrent de suite à terre un prisonnier grec chargé d'un message, mais il ne fut pas reçu ; et la flotte commença un feu très-vif. Le matin du 13 , l'ennemi renouvela à la garnison l'ofFre de la laisser se retirer sans armes , et par terre. Cette ouverture fut encore rejetée , et le feu recommença; il continua encore le i3 et le i4 , interrompu seulement par des propositions qui furent de nouveau repoussées. Pendant ce temps, les Fgvptiens avaient élevé quatre autres batteries, et le i5 au matin , il y avait quarante-six pièces de canon et dix mortiers dirigés contre la ville , du côté de la terre. Hors d'état de résister à un feu si vif et si disproportionné à la force de la place, les Grecs n'eurent plus d'autre ressource que de chercher à gagner du temps, dans l'espoir d'être secourus par terre ou par mer. On consentit donc à entrer en pourparlers, sous condition que le feu cesserait de suite. Une semaine entière se passa dans des négociations prolor.gées à dessein par les Grecs ; et enfin , la garnison sortit le 23 , laissant de l'eau dans la forteresse pour quatre jours seulement, et du pain pour dix. Les conventions furent qu'elle se retirerait sans armes ni bagages, et serait embarquée sur des vaisseaux neutres pour être conduite à Calamata , sous l'escorte de deux goélettes; l'une autrichienne, V Aréthuse, capitaine Bandiera ; l'autre , anglaise, V Amaranfhcf capitaine Bézard. La capitulation fut violée, à l'é-
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gard des dcjx principaux commandaus qui furent retenus comme prisonniers , sous prétexte que les Grecs avaient aussi gardé deux pachas , après la capilulation de . Napoli. Ibrahim promit de rendre Satracco et le fils de Piélro Bey, Gcorgio Mavromichali , aussitôt que ces deux Turcs lui seraient renvoyés.
La garnison , après la capture de l'île, s'était trouvée réduite par la perte des morts et des blessés, et parla désertion , ù cn\ iron neuf cents hommes ; près de cent Roméliotes avaient pris le chemin de Missolonghi ; et parmi les troupes qui restaient, il y avait trois cents Mainotes, trois cents Cranidiotes; le reste, à l'exception de cinquante Céphaloniens , était composé de Roméliotes. L'artillerie de la place était servie par ces deux dernières troupes , et par une compagnie d'artilleurs qui, à la fin du siège, était réduite à trente hommes seulement- << Cosi la mezza luna presse il posto délia croce ! »
La chute de Navarin réveilla le gouvernement, comme par un coup de foudre , de la confiance imprudente dans lu(jutdle jusque-là il s'était endormi. Ce ne fut qu'alors, qu'on s'aperçut qu'il n'y avait point d'armée à opposer aux Egyptiens, que s'ils recevaient des renforts, comme cela n'était que trop probable, ils pouvaient s'avancer, et pénétrer dans l'intérieur de la Morée, que Colocotronis ne pouvait créer une armée par enchantement , et qu'en le supposant victorieux , les membres du gouvernement restaient exposés à l'ambition et à la vengeance de cet homme intraitable. Ces réflexions engagèrent ces derniers à jeter les yeux vers
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l'Europe pour implorer sa protection dans k péril qui menaçait leur pays. Ils demandèrent aux provinces d'être autorisés à invoquer la me dialion des ciibincls européens, en leur laissant le choix d'un prince pour gouverner la Grèce , comme État indépendant. Cette requête du gouveinenient arriva h Athènes en même temps que la nouvelle de la prise de iSavarin ; et quelques-uns des chefs m'ayant communiqué la dépêche de Napoli de Romanie, voulurent connaître mon opinion à ce sujet. Jp leur dis Jranchemcnt que la pauvreté de la Grèce et sa situation maritime et commerciale demandaient un gouvernement économique et républicain. Un prince européen coûte plus qu'un pacha à trois queues ; et les revenus de la Grèce d'ici à dix ans ne suffiraient pas aux frais de logement et d'entretien d'une cour européenne. J'ajoutai que puisque l'imprévoyance et la désunion avaient rendu presque illusoire l'espérance d'établir la forme de gouvernement la mieux assortie aux besoins de la nation , les Grecs dans celte extrémité devaient essayer d'obtenir de l'ambition de quelque puissance, les secours qu'ils avaient vainement réclamés de l'humanité de toutes. Pour acquérir l'iridépendance tout sacrifice est jicrmis, tout sacrifice est louable. C'est le bien le plus précieux; c'est la vie de la vie. Pour elle, plusieurs nations de l'Europe ont fait plus que peut-être les Grecs ne sont appelés à faire. Je leur dis qu'ils devaient convoquer une assemblée nationale et former un pacte social qui piit servir de frein à un prince étranger, et les garantir des maux du despotisme; que la Grèce n'avait d'autres joyaux pour orner la couronne qu'elle voulait ofiFrir , que de bonnes lois; que leur faiblesse exigeait qu'ils apprissent à souffrir, à dissimuler; enfin, à chercher par tous les moyens possibles à
intéresser en leur faveur les cabinets de l'Europe, se confiant cependant toujours de préférence à celui qui était le plus intéressé à l'indépendance de la Grèce, et au maintien de la balance des pouvoirs en Europe. La même question me futcncore adressée à Colouris , à Egine , etc., etc. Partout je répondis par les mêmes observations, qui, autant que je puis en juger, ne furent pas mal reçues. Cependant, les Grecs, quoique par des motifs divers, désirent tous une république : les capitanis, dans l'espoir d'être caressés par un gouvernement faible ; les nobles pour jouir du pouvoir, et les insulaires pour conserver la liberté du commerce; mais l'efiFroi du joug turc fait taire tout autre sentiment.
J'employai le peu de jours que me laissèrent lesTurcs, 3 examiner les restes des antiquités d'Athènes. Quel plaisir je trouverais à les décrire , quoiqu'ils soient maintenant en bien petit nombre, s'ils ne l'avaient été déjà si bien et si exactement. Je remarquai , avec une extrême satisfaction, que, dans le courant de l'année dernière , la société d'Athènes connue sous le nom des philomuses f de concert avec les autorités , avait pris soin desmonumens, et spécialement de ceux de l'Acropole, qu'on a fait débarrasser des fragmens et des décombres qui cachaient et tenaient ensevelis ces précieux vestiges du génie pt de la superstition antique. C'est dans le Pnyx , maintenant hors des murs, que le peuple se réunit encore dans les temps de tranquillité. C'est là que , l'année dernière , furent élus les représentans d'Athènes. Quand la ville est menacée des incursions des Turcs, le peuple se rend habituellement sous le magnifique portique du temple de Thésée , d'où l'on découvre une grande étendue de pays. Le jour de mon
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arrivée, tous les citoyens y étaient assemblés pour délibérer s'ils admettraient oa non, dans la ville, le général Stati, avec un de ses parens. La veille, il avait offensé , de la manière la plus grossière , un des délégués du gouvernement.
Il y a depuis long-temps à Athènes une école ou Lycée, dans laquelle on apprend le grec , l'ilalien et l'histoire. Elle possède une petite bibliothèque et compte enviroti une soixantaine d'écoliers.
Depuis la révolution , on a établi deux écoles d'enseignement mutuel, l'une de garçons et l'autt-e de filles. La première fut ouverte au mois d'oclobre i824j et la seconde au mois de janvier suivant. Cbacune de ces écoles a plus de cent élèves. La société des Philomuses, qui date de i8i3 , les surveille avec le plus grand soin. Elles ont été depuis peu transférées à Salainine, ainsi que la presse qui sert à l'impression d'un journal dirigé parPsilla, jeune homme aussi distingué par ses talens que par son patriotisme.
o Celui qui n'a pas vu Athènes est insensible , dit un ancien, et encore plus insensible est celui qui, l'ayant vue, peut la quitter. • Pour moi, j'y serais resté plus long-temps, si des alarmes répétées, de continuelles menaces de l'arrivée des Turcs, ne m'eussent obligé de hâter mon départ. Un soir, le bruit se répandit qu'ils étaient à Marathon ; tous les pallicares coururent à leut poste. Je fis le tour des murailles pour observer leur manière de monter la garde. La garnison , dont la plus grande partie était formée de citoyens d'Athènes et de paysans de l'Attique , passa la nuit sur les murs. La moitié d'entre eux était postée dans les tours qui, à de petites distances, flanquent les murailles, ou sur les
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plate-formes eu bois qui régnent au-dessus, tandis que d'autres, enveloppés dans leurs capotes, dormaient en plein air. Le mot d'ordre , donné de la citadelle , se répétait de bouche en bouche sur toute la longueur des remparts. La nuit était obscure ; une seule lanterne brillait dans l'Acropole , au sommet d'une vieille tour vénitienne. Dans cette même tour, était renfermé le général Odyssée qui, après avoir combattu des premiers pour la liberté de la Grèce, devint en peu de mois rebelle à sa patrie, et passa aux Musulmans. Serré de près par Gouras, craignant la vengeance des Turcs qui frappe inévitablement tout oflicier vaincu , il se rendit à ce général, qui le retient prisonnier d'Etat dans cette tour. Ce (jue j'avais entendu dire de la beauté, de la finesse et de l'astuce de ce Klephle, né à Ithaque C ce qui rend sa ressemblance avec l'ancien Ulvsse plus parfaite encore ) , me donnait un vif désir de le voir, et j'en demandai la permission, qui me fut refusée. Odyssée est fils d'un Klephte qui, ayant cherché un refuge en Autriche, fut honteusement livré par cette puissance à la Porte-Ottomane. Les Turcs lui ayant demande ce qu'il ferait s'il était mis en liberté , il répondit : « Je tuerais deux fois plus d'entre vous que je n'en ai tué jusqu'ici. •> La nfémoire de son père , jointe à ces cris d'alarmes contre l'ennemi de la Grèce , doivent déchirer l'ame de ce traître , s'il peut encore y avoir dans son cœur quelque sentiment de vertu et de patriotisme.
Je laissai Athènes et retournai à Egine, où je m'étais promis de faire un pèlerinage au temple de Jupiter, dont les restes , qui ne consistent plus qu'en vingt-trois colonnes, sont placés sur une montagne à quatre lieues de distance environ du port. Le chemin est une des
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promenades les plus agréables que puisse faire un voyageur. L'île est charmante et presque toute cultivée; la campagne est comme ua verger rempli d'une grande variété de beaux fruits; le sentier serpente entre des bois et des champs entrecoupés de bouquets de grenadiers, d'oliviers et de figuiers, et avant d'arriver au temple on traverse un bois épais de pins odoriférans. Du milieu des ruinesnolre vue errait sur le cap Colonne, Salamine, le Parthénon, Eleusis, et des deux côtés de la hauteur où est le temple , une douce pente descendait jusqu'à la mer. Je contemplais ces massives colonnes doriques , sillonnées par trente siècles, ces énormes pierres qui formaient les architraves, et dont quelques-unes sont encore entières, tan lis que les autres , renversées , restent couchées sur la terre, à côté des fûts brisés des colonnes qui les soutenaient jadis, lors(]ue nous entendîmes le bruitdu canon dans la direction du ca|i Colonne; nous sentîmes presqu'aussitôt l'ébranlement d'une explosion. Le bruit, répété par les échos, continua de se faire entendre tandis que nous descendions la montagne, et il ne cessa qu'au bout d'un quart-d'heure. Nous gravîmes une autre hauteur à l'ouest de l'île, dominant un couvent de Calojers, auxquels nous nous décidâmes à demander l'hospitalité. pour la nuit. Ce monastère n'a pas seulement l'apparence d'une citadelle , il en a aussi la force. Ses murailles, .garnies de tourelles, sont bâties en pierre de taille. Les cellules des moines ressemblent à des casemates; une tour flanque l'étroite porte toute bardée de fer. Celte espèce de château fort n'est cependant occupée que par huit moines et ne renferme rien de martial: au dedans, tout respire la paix et l'abondance. Quelques-uns des Calojers soupaient avec la
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bonne humeur et le bon appétit qu'on retrouve dans les Scènes de tavernes des peintres flamands , tandis que l'un d'eux lisait les miracles des saints dans un grand in-lolio avec autant d'attention que si c'eût été un conte arabe. Les moines nous reçurent avec la plus affectueuse hospitalité, placèrent devant nous un souper savoureux , et nous donnèrent des couvertures fort propres pour nos lits. Un des Calojcrs nous éveilla à l'aube du jour, et nous conduisit sur le sommet d'une montagne voisine, d'où nous aperçûmes la flotte turque voguant, à pleines voiles , vers Hjdra. Nous prîmes congé des bons pères , et nous nous acheminâmes vers le port. En descendant la hauteur, nous pûmes distinguer un convoi de dis-huit caïques, chargés de spldats roméliotes, levant l'ancre pour aller renforcer la garnison d'Hydra. Arrivés dans le port, nous apprîmes d'un brick que les habitans d'Egine gardent en croisière devant le cap Colonne, que l'escadre de Sarktury avait faitsauterun vaisseau et une frégate turque la veille dans les eaux de Négre|)ont. C'était la cause de l'explosion que nous avions entendue du temple de Jupiter. Cette nouvelle se confirma , et quand , quelques jours après , nous passâmes, en allant à Smyrne, près de Négrepont et d'Andros , nous vîmes des bois de charpente et des cadavres flottant sur la mer.
Impatient de retourner àNapoli de Remanie , je louai uti caïque pour me rendre à la Piada de compagnie avec un marin ipsariote, jeune homme vif et intéressant, qui charma le voyage par des récits pleins d'intérêt. A la vue de notre barque , comme elle longeait la petite île d'Angistri , un groupe de femmes et d'enfans se rassemblèrent sur un promontoire pour nous deman-
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(îcr des nouvelles tle rcscadrc de Sacklury , et nous les comblâmes de joie par le récit de la victoire. Après un passage de quatre heures, nous prîmes terre sur les beaux et fertiles rivages de la Piada. Ce village , situé à deux milles de la met, ressemble beaucoup aux villages de la Suisse. Je pris un guide pour me conduire à la maison que les Grecs ont consacrre eu s'y assen\l)lant pour la première fois, en 1821, lorsque, proclamant leur indépendance, ils établirent celte constitution qu'ils ont voulu anoblir par un nom antique, et qu'ils ont appelée la Constitution cVEpidaure. C'est une chambre formée en parallélogramme, grande , mais rustique et sans ornement, isolée au milieu du village et près d'une ancienne tour bâtie dans le temps des Vénitiens, et maintenant habitée par une pauvre vieille femme. Celte modeste demeure me rappela les chaumières d'Uri , où les Suisses se confédérèrent contre la tyrannie de l'Autriche. Le gouvernement compte , si la fortune lui est propice, ériger une église dans ce même lieu en souvenir de la résurrection de la Grèce. Puisse cette église devenir un jour plus fameuse que celle de Saint-Pierre de Rome ! Je profitai du reste de la journée pour visiter les ruines de l'ancienne Epidaure, qui ne sont qu':\ deux heures de chemin de la Piada. La route qui y conduit serpente le long de collines couvertes de lauriers, de myrtes et déplus, et toujours en vue de la mer. Les ruines de l'antique cité ne consistent plus qu'en quelques vieux pans de muraille réunis par de larges pierres carrées. Je ne vis pas le temple d'Esculape , qui est à une lieue au-delà de ces ruines. Le golfe est paisible retire, solitaire; son aspect me plongeait dans une douce mélancolie; pas un bateau, pas un mouvement ne ve-
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naient me rappeler les soucis et le fracas du monde. La côte est, à présent, habitée par une colonie d'émigrés de Négrepont qui , après avoir échappé à la barbarie des Turcs, se reposent dans cette terre fertile , et continuent à s'y livrer à l'agriculture, qu'ils ont poussée plus loin que le reste des Grecs. Tout le pays est couvert de jardins potagers, de champs, et d'abondans et riches vignobles. Cette naissante colonie est en partie logée dans des masures, en partie dans de petites cahutes faites de branches et de feuilles d'arbres. Pauvres Grecs ! ils ressemblent aux abeilles: quoique la ruche soit détruite , elles ne peuvent abandonner la montagne qui l'abritait, et les fleurs qui croissaient à l'entour.
Me rappeLtnt la phrase d'Homère : « Le vin réjouit Epidaure , ■> je voulus goûter celui du pays. J'entrai dans une des chaumières, et je proposai à mon jeune compagnon de voyage de boire à la prospérité de la nouvelle Ipsara. Il me remercia de mes bons souhaits; mais s'excusa en disant que lui, ni ses frères, n'avaient jamais goûté de vin, et que les jeunes gens d'Ip- .sara n'en faisaient usage qu'après avoir accompli leur vingtièiûe année. Cet Ipsariote se plaisait à parler de son pays: douce consolation pour tous les exilés; et, dans mon désir de connaître les coutumes de ces infortunés insulaires, je l'écoutais avidement. 11 me dit qu'Ipsara n'était ni esclave , ni malheureuse avant la Révolution. Elle se régissait elle-même comme Spezzia, Hydra et quelques autres îles de l'Archipel, et la Turquie se contentait d'une obéissance nominale. Mais cet heureux état de choses était sur le point de cesser. La Porte, jalouse de la prospérité croissante des îles de i'Archipel, avait résolu en secret la destruction de leur
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commerce et de leur marine, par un des actes de perfidie ordinaires à ce gouvernement, Ipsara dut, par conscquent, prendre les armes [)Our échup[)er à l'esclavago , et peut-être à l'cxterminatioD. Les Ipsarioles vivaient ensemble comftie frères avant la Révolution." Nous sommes toujours unis, me disait celui-ci, et nous nous aimons et nous consolons iiiutiicllement dans notre douloureux exil. Notre affection était si grande et si générale, qu'aucune de nos jeunes filles ne se serait mariée hors de l'île, et qu'un Grec du continent ou des autres parties de l'Archipel n'aurait pu obtenir une femme dans l'une de nos familles, s'il n'avait vécu plusieurs années parmi nous. Le commerce était notre profession le mariage notre bonheur. Tous nos soins, toute notre étude, tendaient à attacher la jeune fille à celui dont elle devait partager le sort. Les parens arrangeaient les mariages de leurs fils et de leurs filles encore enfans et dès le berceau la femme accoutumait son cœur à aimer celui avec lequel elle devait passer sa vie. Malheur au jeune homme qui aurait manqué à sa parole! la vengeance des parens de la fille était inévitable. Avant la Révolution, nous vivions de notre commerce; maintenant, nous vivons de notre courage, je pourrais ajouter de notre ruse. 11 n'y a pas plus de quinze jours qu'avec une barque armée d'un seul canon j'ai pris de nuit à l'abordage un vaisseau ennemi défendu par douze pièces d'artillerie. Les Turcs, quand ils furent prisonniers, me reprochèrent de les avoir attaqués pendant la nuit. La guerre , leur dis-je , se fait à la fois par le courage et par la ruse. Quand les forces sont disproportionn. es il faut bien recourir à l'adresse.Vous avez des fréo-ates des vaisseaux de ligne: nous n'avons à leur opposer que
noU'e courage et nos brûlots. Il est vrai que le premier ne nous manque jamais au besoin. Le papas ipsariote , Nicholi, qui, le premier, brûla un vaisseau de ligne turc , Nicodémas, quia fait sauter une corvette, et, pardessus tous les autres, mon cousin Canaris, sont, je crois j des témoignages vivans de notre énergie. Vous avez vu à Egine ce vieux marin qui est toujours au milieu de nous : c'est le commodore Apostoli , qui a commandé notre escadre, et que nous aimons comme un père. Ce brave homme, s'upercevant dans un des combats contre les Turcs que son fils, enfant de quatorze ans, s'était mis à couvert des balles sous le pont, descendit , le prit et l'apporta sur le tillac , en disant : Voilà la place du fils d' Apostoli ! Avec de pareils exemples sous les yeux , qui d'entre nous pourrait manquer de courage? » J'ai appris plus tard, avec plaisir, que ce jeune Ipsariote, distingué par son bon sens, sa bravoure et sa force personnelle, avait obtenu le commandement d'un brûlot.
La route de Piada à Napoli de Romanie est belle ; des bois, des collines en varient les aspects, et elle est coupée par de nombreux ruisseaux. Il y a sept heures de marche. A mon arrivée , j'eus la consolation d'embrasser le major Collcgno , qui revenait du siège de Navarin. A peine sorti de cette ville, il s'était rendu au camp d'Ibrahim pour y demander le corps de son ami Santa-Rosa , et lui rendre les derniers devoirs. Les officiers du pacha montrèrent le plus grand désir de lui accorder sa demande; mais toute recherche fut inutile, et il ne reste rien du comte de Santa-Rosa que son nom et la certitude de sa mort.
Colocotronis venait alops de partir pour Tripolitza.