‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 30 sur 32 · DE LA GRECE, EN · texte numérisé non relu

DE LA GRECE, EN

Dans toutes les villes , dans tous les villages qu'il traversait , il faisait fermer les cafés et les tavernes , et appelait ses concitoyens aux armes. A^ers le lo de juin , il avait réuni environ huit mille homme* à Tripolitza. Cependant les Egyptiens continuaient à s'avancer dans laMorce; des combats partiels se renouvelaient chaque jour avec des succès divers , et dans une des plus importantes escarmouches qui eut lieu dans les montagnes entre Lëondari et Modon , leminislre de l'intérieur, le papas Fleschia, tomba en combattant, comme un brave. Cet homme singulier avait été dans la Morée un des apôtres les plus zélés de la Révolution. Il ne put cependant se soustraire à la corruption si générale parmi les chefs, et s'enrichit au milieu des désastres de son pays. Sans respect pour son caractère d'ecclésiastique, il vivait entouré d'un nombreux harem. Réveillé par les dangers de la patrie, il quitta Napoli avec l'intention de faire une levée de soldats et de combattre à leur tète.'' Je le rencontrai sur la route, entre Argos et Tripolitza, précédé, à la manière orientale, de son harem et de deux porteurs de pipes, et avec toute la pompe d'un pacha. Il était beau , et avait ce genre de physionomie plein de majesté et de grandeur qui en impose toujours au peuple. Il ne put lever que huit cents hommes, avec lesquels il entreprit de défendre un poste que les Égyptiens attaquèrent avec vigueur. Ses soldats lâfhèrent pied, et cent cinquante hommes seulement restèrent avec lui. Il continua de combattre jusqu'à la mort, et expia ses vices par un trépas héroïque. Cette bataille coûta beaucoup de monde aux Égyptiens; Ibrahim, fier de la mort du papas Fleschia, en expédia la nouvelle au sultan par un exprès. Dans le récit de cette af-

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faire que je lus à Smyrne huit jours après , Ibratim

avouait une perle de deux cent cinquante hommes. Les troupes du pacha marchèrent ensuite sur Arcadia , et, repoussées par le général Cogliopoulo , reculèrent de plusieurs milles. Malgré cet échec , le 1 1 juin , jour où je quittai la Grèce, on apprit à Napoli de Romanie que les Égyptiens étaient entrés à Calamata.

Je joins ici un court aperçu de l'état de la Grèce au temps où je quittai Napoli (i i juiu 1826) pour me rendre à Smyrne.

L'armée d'Ibrahim, disciplinée à l'européenne, était forte de plus de onze mille hommes. Ce nombre n'était cependant pas suffisant, à cause de la distance, pour ouvrir des communications avec la garnison de Patras , ni pour marcher surTripolitza, défendue perdes ravins et de dangereux défilés , mais le pacha pouvait tenter l'une ou l'autre de ces opérations s'il lui arrivait des renforts; et il est probable qu'il en a reçu dans ce moment. Le3o juin , je passai au milieu d'une flotte égyptienne de plus de cent voiles , qui se dirigeait vers Navarin. Douze frégates, six corvettes et autant de bricks et de goélettes portant plus de mille pièces de canon, formaient le convoi. La flotte grecque, que j'avais vu la veille au sud de l'île de Cérigo, et qui n'avait pas plus de quarante bricks et d'une douzaine de brûlots, n'était pas en état de provoquer un engagement, et n'aura pu, je le crains bien, empêcher le débarquement.

Colocotronis avait rassemblé près de douze mille hommes , mais n'avait pas encore commencé ses opérations.

La garnison turque de Patras se montait à quatre oiî cinq mille hommes, qui , cependant, restaient inactifs,

DE LA (iRKCF. , EN l825 .JSq

«urveilléi par un corps de deux mille Grecs, campés à cinq mille de distance de la place.

A l'exception de Mi.-.solonghi et de l'Acropole d'Athènes, les forteresses de la Grèce ne sont ni fortes , ni bien approvisionnées. Napoli de Malvoisie n'avait pas de provisions pour quinze jours. Les Turcs de Négrepont peuvent toujours dévaster l'Atlique par leurs incursions; mais ils ne sont pas assez nombreux pour assiéger Athènes, et encore bien moins la citadelle. Dix mille Turcs occupent Salone ; mais le corps du général Gouras, montant à deux mille hommes, et deux mille de plus sous le commandement de Caraïscachi, de Botzaris et de Giavclla, les y tiennent renfermés et ne leur permettent pas de s'avancer sur Athènes.

Missolonghi est défendu par deux mille hommes et a des provisions pour quatre mois. Dans la dernière sortie de la garnison , les assiégeans , au nombre de douze mille Turcs, ont perdu plusieurs pièces d'artillerie, et commencent à paraître découragés par une résistance tant de fois éprouvée et jamais vaincue. Le danger qui menace la Grèce dans cette campagne , semble donc se borner aux opérations d'Ibrahim -Pacha. Néanmoins le péril est grand; l'opinion générale, à Smvrne, est que ce pacha réussira à s'emparer de la Morée. Cependant, plusieurs négocians de la ville remarquent que la Porte ralentit ses efforts et ses levées dans la crainte des progrès d'Ibrahim.

Le gouvernement de Napoli a reçu 4o,ooo livres sterling de Londres ; mais cette somme a bientôt été absorbée par les demandes de la flotte et de l'armée de Colocotronis. Au milieu de tant de difficulté.s et de tant de dangers, les membres du corps législatif pensent à

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envoyer une dcputation à quelque puissance de l'Europe pour invoquer une généreuse protection.

Le bataillon qui s'exerce aux manœuvres européennes à Napoli , est fort seulement de six cents hommes , mal armés, et qui auraient besoin de meilleures instructions que celles qu'ils reçoivent.

Le colonel français Fabvier (dont le nom seul est un éloge) a proposé au gouvernement de lever , en Attique, un corps de mille hommes, qui, tandis qu'il s'instruirait dans l'école pratique de la guerre , pourrait servir comme d'une pépinière où l'on choisirait des officiers pour l'armée. Si le gouvernement ne néglige pas cet avis, comme il a fait pour beaucoup d'autres, on peut obtenir de grands avantages d'une semblable institution. Le président, de peur de tomber dans les griffes de Colocotronis , s'est retiré à Hydra sous le prétexte de sa mauvaise sanlé.

La Grèce paraît être restée dans l'état que je viens de décrire, jusqu'au i^"^ juillet; car, ayant pris langue de deux bricks que nous rencontrâmes , le 29 juin , près de Cérigo, nous apprîmes qu'aucun engagement important n'avait eu lieu *. »

* Voyez le récit du siège de Missolonghi , et des évcneiuens réceus de la campagne. Chap. VIII.

Note i", page 7.

a ToDT est dans le trône et dans moi. »

Le 1 1 novembre 1 8 1 3 , l'empereur avait tenu un conseil extraordinaire à Saint-Cloud, dans lequel il avait dit que « la levée des hommes et des contributions ne devait avoir d'autres bornes que sa volonté , qu'il était seul juge des dangers de la patrie et des ressources de la France, »

S'abusant alors lui-même sur les dangers qui le menaçaient de toutes parts, et sur les suites funestes que devait avoir la campagne de Russie, il espérait relever la fortune de l'Etat à force de soldats. Il voulait que tout le monde s'armât , qu'on marchât au-devant de l'ennemi ; mais il avait éteint l'enthousiasme qui seul eût pu seconder cet élan. Les armées ne sortaient plus de terre comme au temps de la république. On levait une dîme d'hommes sur la population abâtardie , qui payait en gémissant ce cruel tribut. Mais il n'j avait plus cet amour désintéressé de la gloire ; on n'espérait plus la liberté. La grandeur de la nation n'était comptée pour rien : ce n'était. plus que la grandeur d'un homme. Napoléon lui-même fut effrayé de l'immobilité de la masse ; peut-être se reprocha-t-il alors d'avoir détruit le puissant mobile qui avait si bien secondé ses premiers

succès. Cependant le malheur ne l'avait pas encore atteint , et ne l'avait pas disposé à faire des concessions. Quand le corps législatif osa demander, avant de rien accorder , des garanties pour les institutions prolectrices de la paix et de la patrie; quand , fort des malheurs du chef, il s'aventura à lever la tête et à réclamer fjour la nation l'exercice de ses droits politiques. Napoléon ne répondit rien d'abord ; il fut comme étourdi de voir des hommes recouvrer la voix en sa présence, et s'occuper d'intérêts qui n'étaient pas les siens.

Ce fut le lendemain qu'il tint à la députation de ce corps l'étrange discours auquel j'ai emprunté ma citation, et qui me semble trop caractéristique pour ne pas le citer ici.

• Messieurs les députés , je vous ai appelés autour de moi pour faire le bien : vous m'ezfait le mal. Retournez dans vos départemens; je vous y suivrai de l'œil. Je suis un homme qu'on peut tuer, mais non déshonorer. Vous avez Ae&factieux parmi vous. Que sont devenus ceux des assemblées précédentes, les Jacobins, les Girondins, les Vergniaud, les Guadet? Ils sont morts. Vous avez cherché à me barbouiller aux yeux de la France ; c'est un attentat. Qu'est-ce que le trône , au reste ? quatre morceaux de bois doré recouverts de velours. J'ai un titre ; vous n'en avez pas. Qu'étes-vous dans la constitution ? Rien, p^ous n'avez aucune autorité; tout est dans le trône et dans moi. Je vous le répète , vous avez parmi vous des factieux. M. Laisné est un méchant homme * ; les autres sont des factieux. Je les connais et les poursui-

' M. Laisné avait, dit-on, pré.sidé la cciiiinission cbargéo de la rédaction de l'adresse du Corps législatif à l'Empereur.

vrai. La nature m'a doué d'un couragr fort et qui peut résister à tout. Je suis au-dessus de vos misérables déclamations , et mes victoires écrasent vos criailleries. Je suis du nombre de ceux qui triomphent ou qui meurent. Retournez dans vos départemens. •

Note 2 , page 12.

a II voulait être le soleil qui vivifie toutes choses: ce qu'il ne regardait pas ne devait pas croître , etc. »

« Je l'avais pris pygmée, je le perdis géant, dit Napoléon, en parlant du général Lannes. Il n'est aucun de mes généraux dont je ne connaisse ce qu'on appelle son tirant d'eau. » (^Mémorial de Sainte-Hélène.) Des mots de cegenre trahissent continuellement le culte qu'il rend à son génie. César dominait sa fortune; Bonaparte, gâté soit par la flatterie , soit par le succès, est à genoux devant la sienne. Son culte pour lui-même est tellement naïf, tellement de conscience , qu'on le lui pardonne à cause de la profonde conviction qui en est la source. Toute hécatombe lui semble juste : tout se doit, tout est possible ; toute conscience disparaît devant sa volonté, devant son intérêt. Il se vante (page 77 , lome 5) qu'en Egypte, il n'eût eu besoin qv.e d'un simple ordre du jour pour rendre tous ses soldats mahométans : « coup de politique fort sage , ajoute-t-il, si d'autres circonstances et mes vues sur la France ne m'en eussent empêché. » Enfin quand il dit (vol. 6, pag. 18) : «Je suis le soleil parcourant l'écliptique ; » il y a quelque chose de vrai dans ces paroles. Centre de tout, il se créait un système planétaire, pour lequel notre continent lui semblait trop étroit.

Tout eii admirant le gt-nic, il croyait devoir sync-

tionner son éclat par quelques distinctions lutiles. Ainsi, dans un élan d'enthousiasme pour Corneille, il s'écria un jour devant ses courtisans : « S'il vwait , Messieurs , je le ferais prince. » (Mémorial, tom. 2, pag. 366.)

Note 3, page i3.

« L'Europe est trop corrompue pour supporter un. Washington. »

« Les nations vieilles et corrompues, dit-il , ne se gouvernent pas comme les peuples antiques et vertueux ; pour un aujourd'hui qui sacrifierait tout au Lien public, il est des milliers et des millions qui ne connaissent que leurs intérêts , leur jouissance, leur vanité : or, prétendre régénérer un peuple en un instant et en poste, serait un acte de démence. Le génie de l'ouvrier doit être de savoir employer les matériaux qu'il a sous la main ; et voilà, mon cher, un des secrets de la reprise de toutes les formes monarchiques , du retour des titres, des croix, des cordons. Le secret du Icgislatcur doit être de sai'oir tirer parti même des travers de ceux qu'il prétend régir. »

Napoléon avait retenu la maxime d'un jeune Arabe qu'il avait rencontré en Syrie; il la citait souvent avec complaisance : «A quoi bon régner ou être le plus fort , si ce n'est pour acquérir des richesses? » Ses richesses à lui c'était des trônes.

A quelques objections de M. de Las-Cases, il répond : «Allons, allons, mon cher, vous êtes un niais, et ne vous fâchez pas de l'éplthète, a-t-il repris aussitôt;je ne la prodigue pas à tout le monde : elle est toujours de ma part un brei^et d'honnête homme. »

Note 4> page 20.

« Les hnbitnns des plaines ou raïas , pour la plupart cultivateurs , etc. b

Le nom de raia est synonyme de sujet. Les Turcs appelaient ainsi tous les habitans de la Grèce, les montagnards comme les villageois, à l'exception seulement des Mainotes en Morce, et des Sphacciotes en Candie. La seule différence dans les dénominations , c'est qu'ils nommaient bons raïas les habitans des campagnes delà plaine, parce qu'ils ne pouvaient s'opposer à leurs vexations; et mauvais raïas les montagnards qui, lors même qu'ils étaient soumis , reprenaient les armes dès qu'on les opprimait : les Turcs leur donnaient alors le nom de révoltés.

Note 5 , page 24.

« Ils étaient en effet sur le continent les premiers et les plus dignes dépositaires de l'étincelle de vie qui animait encore la Grèce. »

Ces détails sur les Klephtes onl été puisés dans l'excellente introduction que M. Fauriel a placée à la tète des Chants Populaires de la Grèce.

Note 6, page 26.

« Comme si ce beau climat et ce ciel toujours pur n'eussent pas permis les longs chagrins. »

Nous ne pouvons que très-difficilement nous former une idée de ce que sont pour les Grecs les jouissances domestiques. Privés de spectacles, d'amuseraens, tous leurs

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plaisirs se concentrent dans leurs affections de famille. Leur tendresse a quelque chose d'intime, de profond, d'actif, qui se fait jour de mille manières. Le retour d'un fils absent pour ses études est célébré comme une fête par sa mère , par ses sœurs : on rassemble les amis, les voisins; on danse, on chante , on improvise en son honneur. Les Grecs ne comprennent pas ces froides convenances qui arrêtent l'élan du cœur ou ne lui permettent de s'exprimer qu'avec certaines formes. Les sensations de leur ame passent sans transition sur leurs visages, dans leurs gestes, dans leurs actions. Doués d'un sentiment exquis de sympathie, ils ont besoin de se rapprocher, de se voir, de se communiquer leurs impressions. De-lji l'usage plein de grâce et de poésie des jeunes filles qui se réunissent tous les soirs pour ce qu'elles nomujent la veillée. Elles apportent leur ouvrage : on fixe l'heure de la retraite ; alors chacune raconte une histoire, un conte, ou chante un de ces chants populaires si communs en Grèce, que j'ai ouï assurer à un Grec du Pindc qu'en les rassemblant, on en pourrait faire une bibliothèque de deux mille volumes. Les jeunes garçons qui ont passé douze ans ne sont plus admis dans ces assemblées. Avant qu'ils aient atteint cet âge, leurs sœurs les y mènent quelquefois , comme récompense d'une journée bien employée , et rien n'égale leur ravissement en écoutant ces récits quelquefois merveilleux, et toujours dramatiques.

Note 7, page 3i.

« Ilsélaienl d'autant plus corrompus qu'ils avaient des rapports plus directs avec les Turcs. •

Malgré mes efforts pour ne rien avancer que de certain , je suis tombée dans quelques erreurs que je me félicite de pouvoir rectifier ici, d'après des renseignemens authentiques.

Les artisans et les marchands n'étaient pas aussi corrompus qu'on le croit généralement. Leur mauvaise ré-* pulation n'était qu'une calomnie des négocians européens établis dans les différentes villes de la Grèce, et qui ne voulaient pas voir le commerce passer aux mains des Grecs. La corruption était grande surtout chez les personnes en place, créatures des Turcs, chargées de gouverner les villes , les villages , ou de prélever les impôts.

Les voyageurs élrangers en Grèce n'avaient pour guides que des Janissaires, et non des Grecs.

Note 8, page 35.

« Il y avait cependant quelques îles où résidaient des gouverneurs turcs; mais ils y étaient beaucoup moins cruels que sur le Continent, etc. •

Les grandes îles de l'Archipel qui pouvaient se faire respecter, comme Ilydra , ïpsara , Spezzia, Chios, etc., jouissaient en effet d'une sorte de liberté ; mais il n'en était pas ainsi des petites îles. Elles étaient plus opprimées que le moindre hameau de la Thessalie. Le capitan Pacha, dans sa tournée annuelle, et surtout ses matelots, y commettaient des cruautés inouïes. Sans secours , pauvres et isolés , les malheureux insulaires tremblaient devant les i urcs, qui , pour se moquer de leur poltronerie , les appelaient faoucAcn^ (lièvres) , nom qu'ils n'osaienî donner aux Grecs du Continent.

NotE 9 , PAGE 35.

o D'ailleurs le commerce donnait un avantage immense aux Grecs. »

La révolution française, et par suite les guerres de l'Europe furent une des causes éloignées de la révolution actuelle de la Grèce. C'est à cette époque que les Hjdrlotes et les Spezziotes s'enrichirent et construisii^ent des vaisseaux pour transporter le blé en Europe et surtout en Espagne : c'est de ce temps que datent les annales de la flotte grecque et du commerce grec. Ces premiers symptômes de prospérité furent aussi la cause de la plupart des calomnies répandues contre les Grecs. Jusque-là, ceux-ci s'estimaient trop heureux d'être attachés comme courtiers à des maisons européennes, parce que cet emploi leur procurait la protection des ambassadeurs et des consuls. Depuis, la révolution de France et les événemens qui se succédèrent jusqu'en i8i4,en ruinant une grande partie des facteurs européens , et surtout des Français , fournirent à leurs courtiers l'occasion de travailler pour leur propre compte , et de ramasser des fortunes assez considérables. Ils parurent bientôt dans les Kchelles en concurrens incommodes , pui'; en rivaux redoutables , et finirent par s'emparer presque exclusivement du commerce de quelques'places. De leur côté, les patrons de barque construisirent des navires sur le modèle des nôtres, et apprirent les routes de la France,, de l'Espagne^ de l'Italie, de l'Angleterre. Le cabotage sur les côtes de Turquie leur fut prescjue entièrement dévolu. Enfin la marine marchande des Grecs comptait, en 1820, suivant quelques personnes bien instruites, six cents

voiles, toutes en acliviU-. Après cet exposé , est-il besoin d'expliquer à ceux (jui connaissent l'esprit mercantile, comment les Grecs Mont vus et jugés par les facteurs et les capitaines européens. Une autre espèce d'ennemis plus acharnés encore contre eux, est la classe des drogmans français. Pour la plupart assez instruits , mais gâtés par les airs de grandeur des ambassades de Constanlinople , accoutumes d'ailleurs à garder avec les autorités turques un air de dignité , et même de fierté |)our la nation dont ils sont les envoyés, personne ne pouvait voir de plus près l'état d'abjection du peuple grec vis-àvis des Musulmans. Ils étaient souvent les témoins ou la cause des mauvais traiteraens et des humiliations que la Porte faisait essuyer à ces malheureux. Tandis qu'en remplissant leurs fonctions , ils siégeaient sur un sofa à côté d'un aga farouche, avec lequel ils discutaient librement et sans crainte , ils voyaient les Grecs, les plus considérés par leur fortune ou leur naissance , paraître en tremblant devant leur maître, s'asseoir d'un air humble et suppliant à ses pieds , baiser avec respect le bas de sa robe, et chercher des paroles flatteuses pour adoucir le monstre qu'ils abhorraient. Ce rôle abject et celte duplicité , auX([uels les Grecs étaient condamnés sous peine de misère ou de mort , excitaient Tindignalion et le mépris des drogmans : et cependant , quand ces mêmes hommes ont préféré mourir les armes à la main, plutôt que de vivre dans l'ignominie , ces mêmes drogmans ont montré de la haine pour leur cause, et l'ont décriée et desservie de tout leur pouvoir. C'est dans leur intérêt personnel qu'il faut chercher le motif de cette contradiction. L'importance de leur ministère , leur existence même se lient intimement à la prospérité

370 INOTES.

et à l'exislen(« des Musulmans. En attaquant l'Empire ottornan , les Grecs ont attenté h l'avenir de ces diplomates; et voilà ce qu'ils ne pardonnent pas.

Note 10 , page 37.

« Descendus de familles nobles, déjà avilies sous les empereurs , etc. »

Tous les Fanariotcs n'étaient pas descendans de la nobiesssc du Bas-Empire ; s'il s'en trouvait quelques-uns, ils étaient en petit nombre. Le Fanar n'était presque peuplé que de Grecs ambitieux, que les circonstances , ou des vues personnelles , avaient appelés à Conslaniinople , et qui, ayant su se rendre utiles ou agréables aux Turcs, avaient été anoblis par eux. De nos jours, on a vu des hommes obscurs devenir princes de la Valachie et de la Moldavie. Kikas, qui fut prince de cette dernière province , était d'origine albanaise. Un Chiole a occupé aussi des emplois importans. Il ne fallait que lutter de ruses, d'intrigues et d'audace, avec les Fanarioles en titre (£ui s'efiForçaient de repousser tous ceux qui pouvaient entrer en concurrence pour les places auxquelles ils aspiraient.

Note 11 , page 39.

« Us étaient intermédiaires entre les Turcs et les Grecs de la Morée et de la Romélie. »

Les Fanariotes intervenaient rarement dans les affaires de la Romélie; ils se mêlaient quelquefois de celles de la Morée, non pour protéger les Grecs , mais pour faire nommer à la place de dimo-gérontc quelques-unes

de leurs créatures; encore s'en faisaient-ils bien payer. Il en était de niènie pour les affaires du clergé. Toutes les lois que les princes de lu Valachie et de lit Moldavie changeaient, les patriarches changeaient aussi pour être remplacés par les créatures des nouveaux princes.

Note 12, page 39.

« Ils fondaient des écoles, etc. »

Les Fanariotes étaient instruits ; mais ils ne fondaient pas d'écoles ; ils s'opposaient même , quand ils le pouvaient, à ce que l'on en établît, parce qu'ils craignaient que rinstiuction , en se répandant , ne formât des hommes capables de rivaliser avec euï, et de leur enlever leurs prérogatives. 11 y eut cependant quelques exceptions : une école fut organisée par un Fanariote, Démé- Iraki-Mourousi (distingué de sa caste par dessentimens généreux). Elle fut désorganisée cinq ou six mois après par un autre Fanariote, parce qu'on y enseignait quelques sciences.

Ce n'était pas en Europe, mais àConstantinople même, que se faisait l'éducation des enfans des Fanarioles. L'étude pénible et longue de la langue turque, empêchait qu'on ne les envoyât à l'étranger. Depuis la révolution de la Grèce, on a vu de jeunes Fanariotes en Angleterre , en Italie , surtout en France , mais jamais avant.

Note i3, page 43.

La place de drogman appartint long-temps aux renégats. Ce ne fut que vers le milieu du dix-septième siècle qu'un Grec , Panajotti , y fut nommé , en récompense des

services qu'il avait rendus à la Porte, lors du siège de Candie. Une fois en possession de cet emploi , les Grecs ne le laissèrent plus échapper. Leur aptitude aux affaires diplomatiques les rendait particulièrement propres à le remplir. Il fut occupé tantôt par des Fanariotes , tantôt par des Grecs de basse origine. Quelques années avant la révolution , il fut réservé exclusivement pour quelques familles : celles de Mavrocordato , de Soutzo , de Callimachi , d'Ypsilantis , de Ghicca, de Mourousi et de Karadja. Deux ou trois autres encore ont obtenu accidentellement la même faveur.

Note i4> page 52.

«En effet, les défiances desTurcs, leurs outrages, les supplices ont relevé ce peuple que les empereurs d'Orient avaient abruti dans la mollesse et la corruption , etc. »

Il est effrayant de passer en revue tous les vices qui amenèrent la chute des Grecs. Rien n'approche de la cruauté , de la dissolution des derniers empereurs d'Orient. Manuel , sans motif, sans objet , crève de ses propres mains, avec un fer chaud, les yeux de Henri Dandolo , depuis doge de Venise et conquérant de Constantinople. Ce même Manuel persécuta Alexis, parce que son nom commençait par la première lettre de l'alphabet ; avantage et suprématie qu'il ne pouvait supporter, et qu'il regardait comme un signe qu'Alexis était appelé à l'empire. (^Nicétas j Histoire de Michel Cornnéne , liv. 4> chap. 6, et Daru ^ Histoire de Venise, tom. i , p. 249. )

La conquête de Constantinople , de la ville la plus

vaste et la plus peuplée, et d'une grande partie de l'empire d'Orient, par quarante mille croisés, déjà fatigués, décimés , épuisés par une autre guerre , n'a rien d'étonnant. Il y avait un empereur d'Orient, mais il n'y avait pas d'empire ; le peuple, compté pour rien depuis longtemps, n'était plus rien; la noblesse , éotime de ce peuple, n'était plus que la pépinière des empereurs, et la facilité d'usurper la première place avait détruit l'esprit de corps, dernière défense des monarchies avilies. Les Latins n'avaient rien à conquérir; il n'y avait en quelque sorte qu'à entrer. Et cependant, à la prise de Constantinople , le peuple brisa une statue de Minerve de trente pieds de haut, parce qu'elle regardait le couchant , et qu'on l'accusait d'avoir appelé les Occidentaux. Il y eut encore un éclair d'énergie dans la résistance que les Grecs avilis opposèrent plus tard aux Turcs, et elle est due au seul lien commun , au seul principe d'existence qui leur resta, à un reste de religion, devenue superstition et fanatisme, mais encore était-ce un point d'appui hors de ces intérêts changeans qui , comme le roseau, percent la main qui s'appuie sur eux.

Note i5 , page 56.

« Dimos Stephanopoli , descendant des Mainotes qui s'étaient réfugiés en Corsç, etc. »

Voici l'origine de cette colonie : « Vers H07 , des divisions de famille ayant mis en péril les jours d'Etienne Comnène, second fils de l'empereur Alexis I" , il quitta Constantinople , se réfugia d'abord à l'île de Metelin (Lesbos) ; puis à Betilo , petit port du Péloponèse. Il vécut dans cette retraite sous le no«i de Stephanopoli,

refusant d'.'iller reprendre le rang auquel sa naissance lui donnait des droits , et qu'Alexis lui offrit vers la fin de son règne. Cinq siècles plus tard , les descendans de cet Etienne , au nombre de quatre cents trente , furent à leur tour forcés d'abandonner Betilo , suivis de trois cents habitans des campagnes. L'invasion des Turcs (jui , depuis l4-'53 , étaient maîtres de Conslanlinople , et d'une partie de la Grèce, mais qui , jusque-là , avaient fait de vains efforts pour s'emparer de la Morée , fut la cause de cette émigration. Les Grecs s'embarquèrent le 3 octobre 1676 sur un vaisseau français , et après avoir relâché à Zante et à Messine, ils entrèrent à Gènes le i*' janvier 1676. Le sénat les accueillit avec empressement. Le 18 du même mois fut signée la convention relative à l'établissement de la colonie en Corse, et le i4 mars suivant , elle prit possession des lieux appelés Paomia f Rci'ida et Salogna. Elle se divisa d'abord en cinq bameaux , et les terres incultes qui en formaient l'apanage ne tardèrent pas à changer d'aspect; mais les communes voisines qui se croyaient des droits sur ces terres détruisaient chaque jour l'ouvrage des Grecs. La jalousie arrosait de sang ce que l'insouciance avait négligé : de telle sorte que cet établissement, malgré la protection de la république de Gènes et les efforts plus récens du comte de Mai bœuf, n'a jamais pu atteindre le but pour lequel il avait été formé, celui d'augmenter la population , et d'importer le goût de l'agriculture.

« Après cent quarante-six ans d'existence , la colonie ne forme plus qu'un village de six cent qiiarante-cin([ individus, et son territoire, le mieux cultivé de la Corse , est toujours revendiqué par les naturels qui possèdent et ne défrichent pas les champs limitrophes. » {L'abbé

NOTbS. 875

Cambiaggi , auliur florentin, qui parait avoir puisr aux «iicilleyres sources.)

Note 16 , vkgv. 57.

' Desofliciers du génie, de l'artillerie , parmi lesquels on cite entre autres le général Fov, etc. »

Il ne parait pas que le général Foy ait eu une mission spéciale pour la Grèce ; il la traversa seulement eu se rendant à Constanlinople. Le général Tromelin y séjourna davantage. Bonaparte donnait à tous l'ordre de lui faire des rapports sur ce qu'ils auraient vu, entendu, même dans le plus petit village de la Grèce. Je ne puis rien dire du jugement que porta le général Foj sur le pays et les habitans. Lorsque je commençai mon ouvrage, je comptais lui demander des renseigneraens sur cette époque de sa vie, mais avant que je pusse exécuter ce projet, il fut enlevé à la Fipnce. Parler du vide immense qu'il laisse, des regrets touchans, du mouvement général d'enthousiasme et de douleur que sa mort a fait éclater, serait froid et inutile pour ceux qui ont vu tout un peuple le porter et le suivre à sa dernière demeure avec un silence qui était à la fois solennel et déchirant, et il me semble impossible de donner une idée de ces funérailles populaires à ceux qui n'en ont pas été témoins. Ce qu'il y a de plus remarcjuable dans celte espèce de triomphe , c'est qu'il a été accordé à la conscience encore plus qu'au génie. L'éloquence du général Foj avait révélé au monde la droiture de son arae , qui s'était conservée pure ail milieu du choc des passions, qui avait résisté , sinon aux prestiges, du moins aux séductions du pouvdàr. Soldat de la république, il vit avec effroi se déve-

3; 6 NOTiis.

lopper la gigantesque ambiliou do Napoléon , mais il ne put refuser son admiration au vaste génie du conquérant. Il céda un instant à ce cliarnie indéfinissahle qu'exerçait Bonaparte sur tout ce qui l'approcliait. 11 faillit être cruellement puni de ce moment d'erreur. Pendant quinze ans il ne fut qu'un homnie de guerre , confondu avec les instrumeus plus ou moins habiles auxquels le maître donnait l'impulsion ; en butte à l'intrigue et à la Laine de quelques chefs, méconnu par l'armée, excepté sur un seul point, sa valeur, il pouvait mourir presque ignoré de ce peuple qui, depuis , l'a choisi pour interprèle , qui a pleuré sur lui avec tant d'amertume , qui a adopté ses fils. De tous les noms guerriers qui décoraient l'empire , lequel est resté populaire? lequel a fait battre le plus de cœurs? lequel ne se peut prononcer sans une émotion à la fois douce et triste? Il n'en est guère d'autre que le sien : parce qu'il n'était pas l'homme de l'empire, ni de tel ou tel parti, mais de la nation , qu'il avait fait ses premières armes pour elle, qu'elle Fa reconnu, réclamé , et qu'il s'est nionti-c digne de la mission qu'elle lui avait confiée.

Lorsqu'on mesure le chemin que nous avons parcouru depuis huit ans , en dépit des entraves , on ne peut se défendre d'être affligé et humilié de cette longue enfance où des millions d'êtres pensans furent convertis par un seul homme en une vaste machine à conquêtes. Napoléon avait le génie oriental. Avant sa brillante fortune , lorsqu'il n'était encore que général, il rêva, dit-on, le trône de Constantinople , et plus tard, on retrouve les traces de cette pensée dans ses souvenirs : « Personne , dit-il (dans le Mémorial , T. V , p. 1 92) ne connaît la force de dé^>cloppce subite

dont scia'l capable un sultan de Constanlinople (jul saurait se placer à la tête de son peuple, le retremper, et mettre en marche cette multitude fanatisée. » Il ajoutait que : « Pour son propre compte, si, en Egypte, il eût pu à ses Français, joindre les Mamelucks, il se serait regardé comme le maître du monde. •

Note 17, page 5S.

« Dans une lettre au Directoire , il avait fait allusion au projet qui l'occupait. »

« Quand, dans ma campagne d'Italie, j'arrivai aux bords de l'Adriatique , j'écrivis au Directoire eue j'avais sous les veux le royaume d'Alexandre. Plus tard, je liai des relations avec Ali Pacha; et quand on nous a saisi Corfou, on a dû j trouver des munitions et un équipement cumplet pour une armée de quarante à cinquante mille hommes. J'avais fait lever les cartes de la Servie, de l'Albanie, de la Macédoine, etc., etc.... »

« La Grèce, le Péloponèsc du moins doit êire le lot de la puissance européenne qui possédera l'Egypte : ce

devait être le nôtre Et puis au Nord, un royaume

indépendant, Constantinopie avec ses provinces, pour servir comme de barrage à la puissance russe. » Ç3Iémorial.')

On ne peut douter, d'après ces aveux, qu'il eût des vues sur la Grèce. Il pensa plus tard à s'en assurer la possession par des traités diplomatiques avec la Russie. (\oyez ci-après la note ig.)

378 KOTES.

Note 18 , page 65.

« Le Grand-Seigneur, ainsi déàigiié j>ar Diinos , n'est autre que Séliin III, etc. »

Bonaparte disait lui avoir écrit un jour : « Sultan , sors de Ion scrail, mets-toi à la tête de tes troupes, et recommence les beaux jours de ta monarchie. » Sélim , que IS'apoléon appelait le Louis XVI des Turcs , et qu'il regardait, d'ailleurs, comme nous élunt très-altaché et très-favorable, se contenta de lui répondre : « Que c'était bon pour les premiers princes de sa dynastie , que lies mœurs de ce temps étaient bien loin : que de pareils actes seraient aujourd'hui hors de saison, et tout-à-fail hors de saison. » (^Mémorial ^ T. v, p. ijia.)

Note 19, page 67.

« Le partage de la Grèce entre l'empereur d'Autriche, l'autocrule de Russie, etc. «

La Russie devait avoir la Moldavie, la Valachie , la Bulgarie et toute la Romélie jusqu'à quelques lieues d'Andrinople. Le lot de la France eût été la Bosnie, l'Albanie, la Grèce occidentale et orientale, le Péloponèse , la Macédoine et la Thessalie. On eût donné la Servie à l'Autriche. Mais le même obstacle qui s'était présenté à l'impéralrice Catherine et h Joseph II s'éleva entre les deux monarques qui devaient partager à Tilsilt '. L'empereur a dit depuis ; « J'ai pu partager l'empire turc avec la Russie; il en a été plus

• Bignon , les Cabinets et les Peuples.

NOTES. Syy

d'une fois question entre nous. Constantinople l'a toujours sauvé. Cette capitale filait le grand embarras , la vraie pierre d'aclioppeinent ; la Russie la voulait, je ne devais pas l'accorder: c'est une clef trop précieuse. Elle vaut à elle seule uu empire ; celui qui la possède peut gouverner le monde. » (^Mémorial ,T . iii y p. 126.) « La crise est grande et permanente pour le continent européen , surtout pour Constantinople. Alexandre l'a fort désirée de moi. J'ai été fort cajolé à ce sujet, mais j'ai constamuient fait la sourde oreille. Cet empire, quelque délabré qu'il paraisse, devait demeurer notre point de séparation à tous deux. C'était le marais (jui empêchait de tourner ma droite. Pour la Grèce, c'est autre chose! » ( Mémorial, T. II.)

Note 20 , page 74.

« Il a cruellement puni leurs divisions , châtié leur lâcheté j ranimé leur ferveur. »

11 est impossible de révoquer en doute l'influence qu'Ali a exercée sur la révolution de la Grèce; mais ce que l'on sait uioins généralement , c'est le soin qu'il prenait d'entretenir chez les Grecs un esprit belliqueux, et même la haine des Turcs. Il tolérait à Janina une coutume bien propre à nourrir l'animosité de part et d'autre. Les enfans chrétiens et musulmans se rassemblaient tous les dimanches sur une place en face du palais d'Ali , et sur laquelle donnaient ses fenêtres; là, ils se séparaient en deux bandes, l'une grecque , l'autre turque, et commençaient à se livrer bataille , à coups do poings, de pierres et de bâtons; les plus petits ramas-

saient du sable, et le jetaient dans les yeux de leurs adversaires. Chaque parti était soutenu par une troupe de jeunes garçons de quinze à seize ans qui formaient l'arrière-garde, et ne se mêlaient du eombat que lorsque les petits, ayant le dessous, se repliaient sur eux. Cette petite guerre se poursuivait des deux côtés avec acharnement, et il n'était pas rare qu'il y eût dans ces escarmouches plusieurs blessés et même des morts. Les fils du pacha prenaient parti. Véli s'était déclaré pour les Turcs et Mouctar pour les Grecs; quand ceux-ci avaient été battus, ce dernier affichait une grande tristesse et ne sortait pas de tout lé jour. Quelquefois, dans l'ardeur de la poursuite, les vainqueurs lançaient des pierres contre les fuyards, et brisaient les vitres du palais d'Ali. Alors il faisait publier l'ordre d'interrompre ces exercices guerriers; maison n'en tenait pas compte. Le dimanche suivant la petite bande reparaissait, fidèle à son poste, et le visir laissait faire comme de coutume. Je tiens ces détails curieux d'un Grec qui, dans sa jeunesse, a assisté plus d'une fois à ces sortes de combats.

Note 2 1 , page 92.

« Cela n'a pas dépendu des circonstances, du moins pour la Russie, mais bien des oscillations inexplicables du souverain qui la gouverne. »

On a cherché à expliquer de bien des manières ces variations, ces incertitudes continuelles. Peut-être la principale cause était-elle la crainte de l'aristocratie russe qui menace de s'asseoir un jour sur le trône des czars. Tout ce qu'il y avait d'ardent , de jeune dans l'empire de Russie était pour la conquête de l'empire d'O-

rient. La guerre avec la France et ses funestes suites, fit un moment diversion à cette pensée habituelle, mais depuis, elle s'est prononcée à plusieurs reprises. Un des motifs d'Alexandre pour n'y pas céder, était peut-être le danger d'aguerrir cette jeunesse turbulente qui pouvait, en rentrant dans l'Etat, après des victoires, le troubler par de funestes divisions et occasioner des secousses dangereuses pour la sécurité du trône. (Voyez la note 38. )

Note 22, page io5.

« Les individus rentrent dans la pousssière, ou disparaissent. »

Le général Aubert Dubayet , nommé ambassadeur de France auprès de la sublime Porte , amena avec lui un vieux domestique auquel il était attaché. Ce dernier voulant tirer parti de son voyage , imagina d'employer une centaine de louis , fruit de ses économies, à l'achat d'une cargaison. Il n'était embarrassé que sur le choix des marchandises. Un mauvais plaisant, qu'il consulta, lui conseilla de spéculer sur les perruques. Il prend la chose au sérieux , commande une cargaison de perruques , les fait soigneusement emballer, et s'embarque tout fier et tout heureux calculant d'avance les profits de son entreprise. Quelle fut sa consternation , en arrivant à Constantinople, de ne voir partout que turbans ! Il espère que parmi les grands du moins les perruques seront en honneur, mais les visites qui se succèdent chez son maître le détrompent bientôt. Dupe d'une mystification, ruiné, blessé dans

son amour-propre, ce malheureux tomba dans une profonde tristesse Le gént^ral s'en aperçut , le queslionna , et apprit la cause de son chagrin. 11 était encore occupé de ce que cette aventure avait de triste et de plaisant lorsque le grand-visir se présenta chez lui. Après avoir pris le café, l'ambassadeur voulant égayer la taciturnité du Turc, lui conta l'avenlure arrivée à son domestique. Le visir ne sourit même pas, mais se caressant froidement la barbe , il dit , au bout d'un moment : « Vous vous intéressez à cet homme? » — « Beaucoup; c'est un vieux serviteur qui m'a toujours été très-dévoué. » La conversation change de sujet : le Turc prend congé et s'en va. Le lendemain paraît un firman du Grand-Seigneur qui ordonne à tous les juifs, sous peine d'une amende considérable , de ne paraître en publie que coiffés d'une perruque au lieu du bonnet jaune qui les distingue ordinairement. Sa Hautesse daignait condescendre jusqu'à informer les juifs qu'il existait un dépôt de perrurjues à l'ambassade française. Qu'on juge de l'affluence des demandeurs! On se pressait, on assiégeait les portes : en deux heures tout fut vendu, et ceux qui arrivaient les derniers offraient à genoux des sommes considérables pour obtenir ce précieux passe-port. Celte nouvelle espèce de dîme valut au domestique une petite fortune , et aux pauvres juifs force vexations et force coups de bâton. Cette galanterie turque m'a paru digne d'être citée comme échantillon des gentillesses du pouvoir absolu.

Note 23 , page io6.

« Il y a en Turquie deux milices, etc. »

Ce fut le sultan Amuralh l" qui, le premier, établit

en Turquie une armée pennancnle; ce fut lui qui, après avoir étendu ses conquêtes depuis l'HeUespont jusqu'au Danube , forma le projet bien entendu de conserver son empire par un corps de milice accoutumé à la discipline, et qu'il eut soin ^l'attacher à sa personne par des privilèges particuliers. Dans cette vue, il s'empara de chaque cinquième enfant de tous les chrétiens aui se trouvaient sous sa domination : il les prit à l'âge de quinze ans et au-dessous, les confia pour deux ou trois années aux soins de laboureurs, chargés de les endurcir au travail, et de les élever dans la religion mahométane. On leur enseignait ensuite, avec un soin particulier , le maniement des armes. Pour les familiariser mieux encore avec le carnage, on les accoutumait à faire l'essai de leurs sabres sur des prisonniers ou sur les criminels. Lorsqu'on croyait avoir banni de leurs cœurs tout sentiment d'humanité, on les enrôlait dans le corps des janissaires.

Plus tard, cette soldatesque féroce devint si redoutable, même aux sultans, que Mahmoud mit toute sa politique à l'avilir et à la désorganiser; n'osant l'abolir entièrement , il permit que des hommes de la lie du peuple, que des gens regardés à juste titre comme infâmes, s'enrôlassent parmi les janissaires , et qu'ils continuassent à exercer leurs professions quelque viles qu'elles pussent être. Ces mesures commencèrent l'abjection de ce corps qui ne se compose plus aujourd'hui que des vagabonds de la Grèce et de l'Asie. On peut dire sans exagération que la peste les moissonne tous au bout de dix ans; c'est l'égoùt de ce qu'il y a de plus impur en Turquie, La plupart d'entre eux ne savent manier aucune arme : les uns sont porte-faix , les autres bateliers.

Ils mettent le feu clans la ville toutes les fois qu'ils sont

mécontens.

Celte troupe est nulle, comme armée, et n'a quelque influence qu'à Constantinople où elle fait partie de la populace. Elle ne continue à exister que parce qu'en Turquie rien ne s'abolit, comme rien ne s'élève : il n'y a que la corruption qui y soit progressive, et qui frappe peu à peu de mort les institutions encore debout.

NoTe 24, PAGES 107 ET IO9.

« Maintenant les janissaires se recrutent, etc.. » Et plus loin: « On compte à la disposition du Grand-Seigneur trois cent quatre-vingt-cinq mille hommes de zaïms f etc. »

Dans ce que j'ai dit du recrutement des janissaires, et du nombre des forces ottomanes , il s'est glissé quelque erreur. Ce calcul était exact il y a environ cent ans, mais les habitudes molles des Turcs, leur inertie, leur faiblesse , dès qu'ils ne se battent plus que pour conserver, et non pour conquérir, ont éteint parmi eux l'esprit militaire. Les guerres avec l'Autriche et la Russie ont moissonné les trois quarts de l'armée. Dernièrement, dans la guerre contre la Servie, les Turcs ont perdu cent mille cavaliers des mieux montés de la Turquie. (Voyez pour plus de détails sur la Turquie, et sa décadence , le Tableau historique, politique et moderne de F Empire ottoman, par Williams Eton , publié en 1799 ou i8oo.)

ISOTES. 385

Note 25, page i23.

« Bon Dieu, (juand le succès ccssera-l-il d'être une raison ? •>

Quelle masse de gens n'examine plus dès que la fortune s'est déclarée; et à qnel renversement de toute morale cette raison du succès ne peut-elle pas conduire ? A l'époque où les Turcs exerçaient une grande influence en Europe, leurs mœurs avaient si bien pris chez quelques nations , qu'à Venise on faisait des expositions publiques de tètes. On achetait aux soldats les têtes des ennemis qu'ils avaient tués , et lors de la guerre des Vénitiens contie des Pirates nommés Us coques , soixante dix-sept têtes de ces bandits furent exposées le jour de l'Assomption , et ce hideux trophée fit partie de la pompe que le gouvernement déployait dans cette cérémonie. « On ne se souvenait point , •> dit l'archevêque de Zara , » d'avoir vu tant de têtes à la l'ois : elles y firent un spectacle très-agréable; on exaltait le vainqueur jusqu'au ciel.u Ne pourrait-on pas appuyer des considérations imporfan>tes et très-morales sur cette disposition imitatrice si forte dans l'homme et qui rend si dangereux de mettre en vue desactions scélérates, surtout comme moyen de triomphe ou de réussite?

Dans la guerre de Candie, le général turc accusait le capitan pacha Hussein : tous deux se plaignaient du grand visir Méhémed pacha; le sultan Ibrahim, sans plus d'informations , manda son ministre et lui plongea de sa main un poignard dans le coear.

Plusieurs années après, le comte de Cézy, do retour de Constantinople , racontait ce trait devant Louis XIV

et quelques autres exemples de la justice du sultan ; ii ccliappa au roi de dire: « Voilà cependant régner ! » Le duc de Montausier , qui était présent , se retourna vivement vers l'ambassadeur, en lui disant tout haut: « Ajoutez donc quon les étrangle *. »

Pendant la guerre des Vénitiens avec la Turquie, une peuplade de Dalmates envoya en tribut à Venise les têtes des Musulmans ; on les payait deux sequins pièce. Les Turcs faisaient les choses plus en grand. Peu après les affaires des Uscoques, dans leur conquête de Candie, ils assiégèrent la Souda, et élevèrent devant ses portes trois pyramides de cinq mille têtes chrétiennes. Avantage sur les imitateurs.

Note 26, page 126.

« C'est alors que la société des Hétairistes se forme. «> Les détails les plus curieux et les plus exacts sur V Métairie se trouvent, je crois, dans l'introduction de l'ouvrage remarquable, publié en anglais par Georges Waddington , sous ce titre : // visit lo Greecc. Tontes, les cérémonies de l'initiation y sont rapportées, ainsi (jue le serment des initiés qui se termine ainsi :<■ Je jure par toi , patrie malbeureuse; je jure par tes longues souffrances; je jure par les larmes atncres que tes fils désolés ont répandues depuis tant de siècles; je jure par la liberté future de mes compatriotes que je me dévoue tout entier à toi, que désormais tu seras le principe et la fin de mes pensées, que ton nom sera la règle de mes actions, et ton bonheur le digne prix de mes travaux. »

' IJistoire de Denise , par Daru , tome IV , page 546.

Note 27, page 141.

" Les (jreos ne compicnnent pas, la mort; pour cu,x tout est vivant, animô, même dan» un tombeau. »

Ilsemhleque !cs Grecs d'autrefois aiunltransniis à ceux d'aujourd'Tiui ces idées d^me immortâtité binpreinte dés joies terrestres et d'un reflet dé' cel^e vie. Il y a dans leurs soins pour les morts la même synipàlliie, la même grâce touchante. Aujourd'hui il faut le tombeau large et haut, pour que le guerrier puisse j combattre; jadis îfs donnaient des armes aux héros, des parfums, àei recherches de toilette aux femmes, Vt des jouets aux ënfans. M. de Chateaubriand parle , dans son Ttinrraîre (page 202), d'un jouet d'acier poli trouvé à Athènes dans le tombeau d'un enfant athénien. ' " ** ' '"''

Note 28, page iG4.

» Ils restèrent au poste qu'avait déserté leur çénéral.» Je n'ai point prétendu élever ici des doutes sur l'honneur et la loyauté d'Alexai;idre Ypsilantis; je n'ai voulu qu'accuser sa faiblesse qui causa de si affreux revers. Mal entouré, ébranlé parles avis les plus opposés, il lui était difficile de prendre un |)arti; mais, une fois engagé dans la route où il était entré, l'hésitation n'était plus permise.

Note 29 , page 182.

« Les volontaire* venus d'Europe formèrent un iroi sième parti. »

C'est un scandale déplorable que la conduite de la

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