‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 3 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

IjVspect d''une créature , née pour être grande et noble, mais avilie peu à peu sous Pempire des passions , des erreurs ou des vices , est un spectacle si déchirant pour notre ame , que nous saisissons avec avidité le moindre espoir de relever le malheureux ange déchu. C^est avec ravissement que nous le voyons essayer de reprendre son vol ; c^est avec toutes les forces que nous laissent nos propres fautes que nous venons Paider dans ce sublime essor. Alors s''ouvrent tous les trésors de charité que Dieu a déposés dans le sein de Phomme ; trésors qui ne se peuvent anéantir, et que nous révèlent sans cesse les plus doux transports sympathiques et des larmes brûlantes d*'amour.

Mais si la dignité humaine, abattue ou relevée dans un individu, émeut les plus hautes facultés de notre ame , comment peindre ce que nous éprouvons à la vue de nations entières avilies ou régénérées? Les peuples lâches ou malheureux ne tombent pas en silence: une voix universelle s^élève pour éterniser la gloire ou la honte de leur chute. Les écrits deviennent d'*indestructibles monumens , d'incorruptibles témoins. Toutes les âmes pures se réunissent pour réveiller, aider, sauver ceux qui chancellent ; de généreuses clameurs assaillent sans relâche les fauteurs de Poppression qui poursuivent partout la vertu et la liberté.

Il existe deux puissances parmi les nations : Tune qui les fait reculer vers le néant ; Tautre qui les fait marcher vers l'immortalité ; celleci est la force qui vient de Dieu, autour de laquelle se rallient nos plus nobles sentimens, et c^e nous nommons indifféremment justice ou vertu : Fautre vient des hommes ; elle prend toute sorte de noms, mais elle n'a pour base que l'orgueil et l'intérêt personnel. Livrées comme nous aux bons et aux mauvais penchans, les sociétés succombent, se relèvent, luttent contre le mal, en triomphent

OU disparaissent. Le principe régénérateur qu^elles renferment peut parfois sommeiller; mais il ne meurt jamais I c''est Tétendard autour duquel se rassemblent les fidèles; abattu quelquefois au milieu de la mêlée, en vain nous le cherchons, en vain nous IV.ppelons; des nuages de poussière, de fumée le dérobent à nos regards ; ma is, à la fin du combat , une main toute-puissante le relève, et le monde est consolé. Cette ame éternelle de l'univers est le phare qui brille au milieu des orages ; ce foyer de lumière et de chaleur rayonne dans tous les âges ; il éclaire un coin du globe , puis Tautre; il menace ceux qui vivent de Terreur de ne pas laisser une place d''ombre sur la terre ; il passe de siècle en siècle, de peuple en peuple, comme le flambeau sacré que les athlètes athéniens se transmettaient pendant la course. Malheur à celui qui le voit pâlir entre ses mains !

Quelquefois on croirait que pour punir les hojnmes, Dieu retire à lui ce feu céleste; mais sHl n"*éclaire plus les masses , il enflamme encore des cœurs dignes de leTecevoir ; et souvent il ne faut qu'un souffle pour qu'il gagne de proche en proche, et s'étende comme un vaste incendie. Ainsi, après

les scandales de la régence, et le règne de Louis XV, on vit ces âmes amollies dans le vice, ces courtisans, dont Texistence se dépensait en petites intrigues et en puériles vanités, appeler un changement de tous leurs vœux, s^agiter dans le cercle étroit où jusquelà ils avaient vécu satisfaits, et demander une autre gloire cjue celle d^être admis dans le cercle intime des maîtresses du roi. LVlan fut général; de la cour il passa à la fois au souverain et au peuple. L''opinion entraîna tout, et la guerre de Tindépendance, déclarée alors en Amérique , vint satisfaire à ce nouveau besoin et détourner un moment Fesprit public de sa véritable direction. Il la reprit bientôt avec une effrayante énergie ; mais il n^ avait pas dans la nation assez de vertu pour opérer une sage réforme. De nouvelles ambitions, de nouvelles puissances avides d^honneur et d'argent, s''élevèrent sur les débris du trône et des autels. Les philosophes avaient prêché de tout détruire, mais aucun nWait pensé à reconstruire un nouvel édifice social. « Plus d"*abus ! » était le cri du jour, et les institutions, bonnes ou mauvaises , s''écroulaient sans qu'on songeât à les remplacer autrement que par des chimères, par des systèmes basés sur Texemple

de rantiquité , et manquant complètement d'harmonie avec nos mœurs et notre caractère. Perdue au milieu de ce chaos de ruines, la liberté n"'était plus qu\m mot, mais un mot encore magique. Les excès avaient empêché le bien de triompher, mais Fidée subsistait, toujours grande, toujours belle. Ce n'était qu'un sublime rêve, et pourtant on y sacrifiait sa. fortune et sa vie î

L'enthousiasme du beau ne régnait pas seulement en France , les idées généreuses s'étaient répandues au loin : les empires fatigués appelaient une régénération ; les trônes étaient vides; les peuples, las d'une longue tutelle, songeaient à réclamer leurs droits; l'Europe semblait n'attendre qu'un guide, qu'un protecteur des grands événemens qui se préparaient dans son sein. Ce fut alors que , du milieu des décombres de la Révolution française, sortit un homme éblouissant de génie, de courage et de force; un de ces esprits audacieux, qui commandent à l'avenir, s'en emparent et le plient à leur terrible volonté; qui se jettent au-devant des obstacles et luttent corps à corps avec eux ; qui domptent le destin àforcç de persévérance, et l'obligent à devenir leur tributaire: un de ces êtres rares, dont les fa-

cultes gigantesques subjuguent tout, et, les isolant du reste du inonde, éteignent peutêtre en eux la sympathie. Infatigable dans Paccomplissement de ses désirs, embrassant d'un coup-d'œil les plus vastes projets et les moindres détails , doué d'une irrésistible puissance pour le bien comme pour le mal, entraînant à sa suite les multitudes ravies , imprimant le mouvement à des millions dliommes, les précipitant dans Tabîme ou les retenant à son gré ; telles , et plus grandes encore , furent les forces que Dieu, dans sa munificence,

' départit à Bonaparte. Il pouvait appeler sur

sa tête les bénédictions de Punivers ou ses malédictions. Libre de choisir entre une renommée immortelle et Tivresse d'un moment, « il

'pk lui fut donné de tromper les peuples et de

prévaloir contre les rois '. » Colosse d'orgueil et

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