V. 4(. de pouvoir , il se fit dieu et il fut adoré ; mais
son triomphe fut d'un jour : il s'était appuyé sur les forces humaines , et ces forces lui manquèrent. Sa mission n'était pas d'en haut; une grande pensée, dirigeant toutes ses actions, ne rattachait pas à sa cause les cœurs nobles et les âmes élevées: et, qu'on ne s'y trompe point ,
.' Passage de l'Apocaljpsç cilc par Bossuet.
i:t les grecs. ^
tout ce quMIs ne soutierinenr. pas s'écroule. L'intérêt d'un seul houime est un but trop mesquin pour les masses ; tôt ou tard elles le déplacent ou le renversent dans leur marche. Bonaparte dissipa peu à peu les illusions de liberté en France. Une seule vertu souUnt son règne, Tamour de la gloire : Tenthousiasme, auquel il faut toujours un point d'appui, se réfugia sur celui-là; c'était encore de l'idéal. Cet oubli exalté de soi-même , cette soif des dangers étaient autant de gages d'immortalité'. On ne se de'vouait pas à une bien noble cause, mais enfin on se de'vouait, et Bonaparte posséfdail à fond l'art d'exploiter à son profit la crédulité humaine. Il n'eut que l'ambition vulgaire des conque'rans; il aspirait à la terre de toute l'énergie de sa puissante volonté'; il voulait e'blouir les hommes, et prit pour une admiration durable un instant d'ave uoîemeni et de vertige.» L'Etat, c'est moi,» disait de bonne foi Louis XIV, gâté par les adulations de ses courtisans. Napoléon le pensait aussi et le proclamait hautement.» Tout est dans le trône et dans moi,» dit-il au corps-legisîatif, en 1814, après la retraite de Leipsick', et long-temps
Voyez les notes à la fin du volume.
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avant, il avait (lit:<r Je serai tel jour à Vienne, j^iballrai l'oroueil de l'Autriche; j"'irai à Moscou ; )> et la France ébahie croyait à ces miracles , et les accomplissait.
Tant de belles facultés, éveillées par une noble espérance, étaient asservies sous le joug. La vertu se réduisait à une obéissance passive, à un dévouement insensé ; et cependant que d'élemens de vraie gloire subsistaient encore dans la nation à Tepoque où Napoléon parut! Fatigue' cFanarchie , Dji voulait le repos , mais un repos gloriteux.' La grande destination de la vie avait ete comprise, et chacun souhaitait la remplir. Les abus avaient dis[)aru , mais il fallait des institutions nouvelles et fortes qui pussent servir de degrés pour aider à monter. Les maux , le danger des reformes étaient passes; il s'agissait de jeter de nouveaux fondemens ; de rassembler, au milieu d^un si grand naufrage, ce qui avait surnage, de choisir ce qui était utile et bon, dVpurer ce qui restait. Là, le grand législateur devenait nécessaire; la morale de tout un peuple allait dépendre de lui; il pouvait hâter ou retarder ses progrès vers le bien : car, on chercherait vainement à le nier, les chefs exercent une influence immense sur la multitude.
Ou a donne pour cause du despotisme de Bonaparte, que la nation sY prêta, et tendit d'*e]le-mème le cou au joug. La niasse obéit toujours à Tinipulsion /qu'on lui donne*, quelquefois elle la devine et la ^evance. Ce qui rend les t^:rans si coupables , c"'est qu^il est aussi facile aux souverains de faire germer la vertu que le vice. En s*'appuyant sur les nobles côtes du caractère humain , ils s'assureraient des soutiens éternels et forts ; tandis qu'un système de corruption ne peut subsister quVm moment ; la gangrène s'étend et gagne le cœur ; alors plus de remède : le corps social se décompose et tombe en poussière.
Napoléon ne trouva pas en lui de quoi rc'pondre au vœu général de tout ce qui s'était conservé pur en France. A la plac ; de la vraie grandeur, il mit des illusions d'honneur et de gloire militaire. Il réédifia quelques-uns des anciens abus bizarrement amalgamés avec les droits conquis par la Révolution. II eut la manie des parvenus. Assis sur le premier trône du monde , il aimait Vi jouer au roi '.
' Un jeune noble s'ctant présenté à la cour de Napoléon , peu de temps après le couronnement, poudré , en habit français brodé en paillettes , en manchettes , etc. , l'Empereur fut si ravi de cette innovation
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La Rcpiibliquo, en renversant les fortunes, en confondant les rangs, n''avait laisse' subsister qu'une aristocratie, celle du génie. Les hommes vraiment supérieurs sortaient seuls de la foule ; leurs noms éclipsaient tous les titres. Cet enthousiasme augmenta sous le Directoire, il se soutint sous le consulat, et résista même quelque temps à féclat des conquêtes de Bonaparte. Le culte de Fidéal et de Fintellectuel, qui garantissait une si grande indépendance à tout ce qui se rattachait aux lettres , aux arts et aux sciences , ne pouvait être approuvé par Thomme qui voulait tout réunir en un faisceau dont il était le centre : il fallait d'^ailleurs assurer la prééminence à la noblesse gagnée à la pointe de Tépée. Les premières tentatives pour faire reparaître Fancien régime modifié, avaient été infructueuses, du moins du côté du pviblic. On se moquait des nouveaux nobles. L'*a dm i ration quV^xcitaient les talens s'accrut par le contraste qui s''établit en dépit des efforts de Napoléon. Ce fut ve rs cette
qu'il accueillit le courtisan de ]a manière la plus aimable ; il le citait comme un modèle de goût et d'élégance ; plus tard , il lui donna un poste important, et raltaclia à sa personne.
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époque qu'il créa les prix décennaux. Il s'agissait de donner des prix' aux meilleurs ouvrages en littérature, en sciences , en peinture, etc., qui eussent paru depuis dix ans. On éleva jusqu'aux nues cet hommage éclatant rendu aux lettres et aux arts; c'était flatter les goûts et les passions du jour, par les apparences seulement , car cette création fit, des premiers savans et des premiers artistes de l'époque, autant d'écoliers tenus de paraître au concours et de produire leurs thèmes devant un jury composé de leurs concurrens ou de leurs rivaux, et qui avait ses haines et ses préjugés. Le public vit avec étonnement que ceux qu'il admirait de si bonne foi , comme au-dessus de tous , relevaient aussi de juges appelés à prononcer sur leur mérite. Les critiques ne furent pas épargnées ; chacun fut traîné dans Farène et montré nu aux spectateurs. On exagéra les défauts , on parla peu des qualités ; les journaux prodiguèrent tour à tour les éloges et les quolibets. On déprécia les uns pour élever les autres. Les prix annoncés avec tant de pompe ne furent jamais donnés. L'admiration s'affaiblit et se porta bientôt sur d'au-
' Ils devaient être de dix et de cinq mille francs.
très objets , et les savans et les artistes reconnurent trop tard qu''ils avaient perdu leur véritable force qui était toute dans Topinion. Faute dWoir en la conscience de leur supériorité, ils devinrent tributaires du pouvoir, qui ne voulait pas les éteindre, mais les dominer. Napoléon n"'était pas Tennemi du génie, il Phonorait, mais il s''en faisait Tarbitre; il rélevait ou rabaissait à son gré. Il fallait toujours que ses cordons fussent Tenseigne du mérite; il fallait que tout émanât de lui, et qu'ion ne s'*estimàt que par ses faveurs ou ses bienfaits ; il étouffait la voix publique pour j substituer la sienne. Ce n^était plus le jugement imposant des hommes, en masse, qui faisait germer les vertus ou réprimait les a ices. C'était la volonté d\m seul qui appelait ou repoussait les vertus qui pouvaient le servir ou lui nuire. Il voulait être le soleil qui vivifie toutes choses; ce qu''il ne regardait pas ne devait pas croître. Ceux qui lui échappaient par Pindépendance de leur ame , lui semblaient des fous dangereux. Il mit des bornes même à la pensée ; il supprima dans rinstitut la classe des sciences morales et politiques ; il exila madame de Staël; il ne permit au génie qu^une route. Il développa autour
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(le lui (le grands talens, mais peu de hautes vertus. On a vu pâlir, une à une, les gloires qui décoraient la sienne , et si quekpies-unes se sont conservées pures, le nombre en est petit. Celui qu^on a nommé Thoinme du siècle était en dehors du siècle. Un Allemand disait, avec raison , en 1 806 : « Il a trompé Tattente du siècle, et le siècle le tuera. » Peut-être aussi était-ce chez lui la suite d'un calcul ; il ne pouvait favoriser Tagrandissement des idées qui devait créer autour de lui, sinon des égaux, du moins des observateurs et des juges. La plus orande faute de Napoléon fut de ne pas croire au bien. « L'Europe est trop corrompue pour supporter un Washington,» disait-il en 1800, à un généreux citoyen qui lui peignait les dangers de la route qu'il allait prendre. Cette incrédulité à la vertu, fut la base de son système d'avilissement. Selon lui , le fer et l'or devaient régir le monde , et il n'a que trop agrandi leur empire. Il a laissé un dangereux exemple ; son règne a affermi tous les genres de despotisme. Il a fait dire à cette foule, toujours empressée autour du pouvoir, que « lui seul avait su régner , et qu^on ne gouvernait les peuples qu'en les nivelant avec une verge de fer. »
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Dominant par de petites condescendances , par des promesses, par des menaces, il ne laissa jamais échapper Toccasion d''intéresser à son succès les hommes de toutes les classes et de toutes les croyances. On le vit tour à tour parler tous les langages, adopter tou^tes les opinions qui pouvaient le populariser , flatter toutes les passions , offrir un leurre à chaque ambitieux , et faisant à lui seul le but de toutes les routes , s^attacher les cœurs au point d''éveiller dans les âmes généreuses des doutes cruels et douloureux sur la nécessité de ce fatal système. On se demandait en tremblant sMl était vrai que les hommes fussent plus séduits par Téclat de la force que par Finfluence bienfaisante de la vertu. Bonaparte a encore ses Séides prêts à se dévouer pour lui ; lui qui , tant qu^il régna, ne vit dans les hommes que ses marche-pieds, degrés de la gloire ou des trônes. Tous les despotes ont eu leurs adorateurs. De tout temps ils ont subjugué les naturels faibles. L^infame Ali , souillé de brigandages et de meurtres , dont Thistoire devrait être écrite en caractères de sang et de boue, rencontra des êtres assez ftinatiques pour se sacrifier à sa fortune. Un Bohémien se précipita des combles du palais du visir, en
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s*'écriant : « Seigneur ! que je prenne le malheur qui pourrait tWriver ! » Un autre, un Grec, se couche dans Fornière pour éviter une secousse à son maitre'. Ce dévouement, honteux produit de Fesclavage , est le dernier degré d^avilissenient. Dieu ne nous a pas faits pour nous prostituer ainsi à une créature humaine, pour nous livrer corps et ame à la merci d'un de nos semblables, pour lui faire hommage de ce que nous avons reçu du Créateur. Nous servons un Dieu jaloux qui nous réclame tout entiers.
Tant d'intérêts se rattachaient à celui de Napoléon ; tant de chutes suivirent la sienne qu'on ne peut s'étonner qu'il ait conservé de nombreux partisans. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas calculé chez lui était, dit-on, bon et entraînant. S'il se fut livré à son penchant naturel, il eût peut-être aimé et compris le vrai bien. 11 eût marché avec ce qu'il y avait de plus digne, de plus noble dans la nation, et maintenant il nous apparaîtrait resplendis-
' « Ce Grec , natif de l'Arta, qui se coucha sous la roue du visir afin qu'il n'éprouvât pas de secousse, eut pour récompense la pension d'une oque (deux livres et demie) de pain par jour. » Histoire de la Grèce , par *Pouqueville , vol. i,pag. 271.
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sant de gloire à la tète cVun siècie brillant de jeunesse. Il aima mieux employer ses forces de géant à repousser le genre humain dans ses anciennes et étroites limites. A ains efforts ! il a bâti une digue pour arrêter le fleuve ; mais les vieux matériaux se séparant d^eux-mêmes ont embarrassé, non arrêté les ondes, et le torrent a entraîné lui, sa dynastie qu'il faisait régner de son vivant^ ses trônes, et presque sa gloire.
Llieure est venue de juger Bonaparte de sang-froid. Pendant sa captivité, cWit été ininsulter à son malheur. Descendu dans la tombe, on peut lui demander compte de ses actions, non pour Ten punir, le sort sVn est chargé et Ta écrasé sous le joug qu''il avait fait peser sur l'Europe , mais pour avertir et épouvanter ceux qui seraient tentés de suivre ses traces.
L'homme a recueilli avec usure les fruits de son déplorable système , et c'est assurément le plus cruel châtiment qu'on pvit lui imposer : il y a échappé par la mort, mais les peuples vivent pour en ressentir les avilissans effets. En vain la médiocrité voudrait en hériter et le prolonger; tout ce qu'il a de hideux est en dehors maintenant, et tous ceux
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qui ont quelque générosité, quelque élévation d\uîie, doivent combattre avec courage ce système corrupteur, à part de Thomme qui le créa et qui a payé sa dette.
Les deux phénomènes du dix-neuvième siècle sont Napoléon et les Grecs: le règne de Tun, la renaissance des autres, sont au nombre de ces crises rares dans Thistoire du monde, que Fobservateur ne se lasse point d^étudier, et dont jaillit une haute et féconde morale. D'une part, la religion, la liberté, alliance sublime du ciel avec la terre , créent un peuple de héros d'une poignée de chefs à demi-barbares, de hordes d'esclaves asservis depuis trois siècles sous le joug le plus honteux. Qu'importe à la cause? Elle régénère, purifie les plus vils instrumens. De l'autre, un homme emploie toutes ses forces à réprimer ou à tourner à son profit les penchans héroïques et nobles qui s'offrent de toutes parts à lui : il cherche partout les sommités pour s'en rendre maître et pour les dominer : il comprime un moment dans sa main de fer l'ame de tout un peuple généreux.
Les actions vicieuses chez les Grecs, les œuvres belles du règne de Napoléon ne détruisent pas la vérité de ce contraste : il part
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de la base. Le mal chez les Grecs concourt à rétablissement du bien; le bien chez Bonaparte servait à consolider le mal. Ces deux puissances dont la direction était si opposée se rencontrèrent cependant, etiln^a tenu qu''à Napoléon de hâter de quelques années la régénération de la Grèce, et de partager avec les Grecs une impérissable gloire : car, vaincus ou vainqueurs, les Hellènes auront toujours droit à notre admiration la plus vive. Rien ne pourra leur ravir le tribut de nos larmes et de notre respect. Terrassés , comme debout , ils seront toujours pour le genre humain un sujet de triomphe et d''orgueil. Il semble que Dieu n^iit pas voulu laisser d'excuses à Pégarement de Napoléon, en lui montrant, à tant de reprises, la route où marchent ses élus. Quelle différence dans son sort s'il eût entendu cet appel !
Avant de parler des circonstances qui offrirent à Napoléon une nouvelle chance pour acquérir une renommée à la fois glorieuse et pure, il est indispensable de revenir sur le passé, et d'examiner ce que furent ces Grecs si long - temps méprisés par nous. Dans ce moment où de tous les points de l'Europe les yeux sont dirigés vers eux ;
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où, exaltés et anraiidis par le récit de ces traits sublimes d'héroïsme que notre vieille terre ne connaît plus, nous attendons en tremblant la fin de cette terrible lutte, j'ai cru qu'*on ne verrait pas sans intérêt les généreux efforts d''un peuple renaissant et les tentatives d'une République d'un jour et d'un républicain devenu empereur, pour sonder l'élan de la Grèce vers la liberté, et pour l'utiliser, s'il se pouvait, en faveur du despotisme.