‹ Bonaparte et les GrecsChapitre 5 sur 32 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

La Grèce, si diversifiée à sa surface coupée par de hautes montagnes, des torrèns, des golfes, des vallées profondes, était habitée par une foule de peuplades qui différaient de mœurs, de langage et de caractères , mais que réunissaient deux liens puissans : la religion chrétienne et la haine des Turcs. Ce dernier sentiment existait chez tous, quoique ses effets fussent modifiés à Pinfini par la crainte et la ruse. On le retrouvait dans toute la nation grecque partagée en quatre grandes divisions: les montagnards, dont le nombre s^iugmentait, à chaque nouveau massacre , de tous les insurgés échappés au coutelas : les habitans des plaines ou rdias^ pour la plupart cultivateurs attachés à la glèbe , engraissant tôt ou tard de leur sang les champs qu^ils avaient défrichés : les insulaires de F Archipel , vivant sur des rochers arides, du produit de leur pèche, de la vente des éponges qu^ils allaient chercher au

fond de l^eau; tandis que, plus actifs, quelques-uns d'entre eux s'emparaient peu à peu du commerce que Tindolence des musulmans leur abandonnait et s'eliorçaient de transporter rindustrie européenne dans leurs iles et sur le continent: enfin, les Fanariotes, secte privilégiée auprès de la Porte, qui achetaient à force de bassesses le droit d'exercer une influence dans PEtat. En examinant la composition de chacune de ces classes, leur genre de vie , leur tendance morale , on trouvera plus ou moins dans toutes des germes de Aertu, d'indépendance et même de prospérité nationale, et Ton pourra juger avec quelque vérité l'ensemble de ce peuple aussi étonnant dans ses revers que dans ses triomphes.

Presque tous les montagnards de la Thessalie, de l'Étolie, de l'Epire et de la Macédoine avaient résisté aux Turcs. Les uns, sous le nom de Idephtea ou voleurs , leur faisaient une guerre interminable ; d'autres avaient capitulé : moyennant un léger tribut payé à la Porte, ils conservaient, non-seulement le droit de porter les armes, mais encore celui de faire eux-mêmes la .police de leurs cantons et de maintenir par la force les privilèges qu'ils avaient obtenus. L'existence de ces

peuples était à la fpis guerrière, champêtre et poétique. Ils jouissaient avec ivresse de leur liberté. Les précipices qui les séparaient de leurs tyrans n'avaient pour eux rien dliorribîe. Ils aimaient ces rocs stériles autant que la plus riante patrie. Là , chaque buisson leur offrait un abri où ils pouvaient reposer en paix; chaque pierre, un autel où leurs prêtres pouvaient olFrir le divin sacrifice sans crainte de profanation. Ils donnaient à leurs enfans une éducation toute guerrière, afin qu'à leur tour ils pussent se conserver libres. Leurs usages, leurs fêtes avaient quelque chose de pittoresque. Ils égayaient leurs repas par des chants improvisés où ils racontaient leurs exploits et ceux de leurs compagnons d'armes. Leurs montaones étaient le point de ralliement et le refuge de tous les malheureux Grecs opprimés qui avaient encore assez d'énergie pour fuir : « Je me ferai klephte ! je veux me faire klephte avant de mourir ! » était une exclamation commune parmi les habitans de la plaine. Aussi, à mesure que les plus belles parties de la Grèce devenaient désertes et n'offraient qu'un amas confus de ruines , les sites les plus sauvages, les pics escarpés, les antres, les cimes

des rochers se peuplaient d'hommes qui, traités comme les animaux, cherchaient comme eux un refuge dans la profondeur des forêts et des cavernes. Là, les esclaves devenaient braves; ils s'aguerrissaient au danser. Le voi et la nuerre étaient les conditions nécessaires à leur vie. La terreur qu'inspirait le seul nom de klephte aidait d'ailleurs à la victoire.

Il n'y avait, pour ces belliqueux montagnards, qu'une époque dangereuse , celle où les neiges les forçant à descendre dans la plaine, sans armes et confondus avec la population grecque, ils passaient quelques mois cachés dans la maison d'amis ou de parens. La plupart gagnaient les îles Ioniennes où ils furent long-temps protégés par la république de Venise. Les Turcs épiaient l'instant de leur émigration pour les entourer d'embûches: ils cherchaient à les surprendre par de fausses promesses, ou en engageant leurs frères à les livrer ; mais il y a peu ou point d'exemples d'une si lâche trahison. Les malheureux raïas voyaient avec orgueil cette race d'hommes qui avaient su s'affranchir du pouvoir des despotes. Ils n'approchaient des klephtes qu'avec respect. Ils les regardaient comme des êtres d'une nature supérieure et presque divine ; ils

racontaient avec un mélange de crainte et de plaisir leurs plus beaux faits damnes, sujet populaire de presque toutes les conversations et de tous les chants. Ils semblaient pardonner aux klepîites les pillages dont ils avaient souvent à souffrir , en faveur de la haine que ces derniers portaient aux Turcs '. On eût dit qu'éclairé par un généreux instinct ce peuple sentait qu^il ne pouvait plus renaître quVi Taide de ces hommes intrépides , et qu^il admirait et chérissait en eux le dernier espoir qui lui restât. Ils étaient en effet, sur le continent, les premiers et les pi as dignes dépositaires de Fétincelle de vie qui animait encore la Grèce. Les habitans des plaines, énervés par le travail et la douleur, étaient la proie des pachas qui se vengeaient sur eux de toute tentative d'insurrection, et qui ajoutaient sans cesse de nouveaux impôts aux exactions de la sublime Porte. Les Turcs disposaient delà vie, de riîonneur, des propriétés des chrétiens ; des populations entières étaient massacrées; d'autres , chassées à coups de fouet tle leur sol natal , étaient condamnées à repeupler des villages dévastés par le glaive ou la peste. Transportés

' M. Fauriel. Chants grecs.

du fond des bois dans un lieu aride et découvert , ou sur le bord de marais infects, ces malheureux périssaient par centaines près des cadavres de ceux qui les avaient précédés '. Si quelques Grecs échappaient à cet horrible sort, ils le devaient à Papathie de leurs bourreaux qui , en trop petit nombre pour couvrir à la fois toute la surface du pays, s'attachaient comme une nuée de sauterelles aux sites les plus fertiles jusqu'*à ce qu''ils les eussent désolés. Pour se dérober à ce fléau funeste , les Grecs s'^éloignaient un à un, famille par famille; ils allaient chercher un coin de terre où il nY eût pas de Turcs. Alors ce coin, quelque aride qa'll fût, conquis sur les rochers, ousurlesalluvions d^un fleuve, ou sur quelque anse dont la mer sVtait retirée; ces terrains, dédaignés de la nature, privilégiés du ciel, puisque les tyrans n Y pouvaient vivre , s'em-

* Ali pacha de Janina renouvela ces atroces mutations qui avaient pour but de tourmenter les chrétiens, de les ruiner, de les faire périr en détail, et enfin de les abattre tellement sous le poids du malheur qu'ils ne pussent jamais recouvrer assez d'énergie pour s'en affranchir. M. Pouqueville lui ayant un jour adressé quelques observations sur les souffrances d'une de ces infortunées peuplades, il répondit froidement : o Ce n'est pas jîour vivre que je les ai mis là. >>

bellissaient, se peuplaient ' ; les terres redevenaient fécondes, les ombrages sVpaississaient, les fontaines recommençaient à couler, protégées par des autels "*•, les Grecs reprenaient leurs travaux avec résignation , et même avec une sorte dWlégresse, comme si ce beau climat et ce ciel toujours pur n^eussent pas permis les longs chagrins ^ De gracieuses croyances, des rêveries touchantes, qui prenaient leur source dans les affections toujours vives de ce peuple malheureux le consolaient de la triste réalité; il prêtait à la nature une ame pour le

' Telle fut l'origine de Missolonghi , d'Anatolieo , toutes deux alluvions de l'Aspropotamos ; de Galaxidi , dans une anse de la mer ; de Calaritès , l'une des villes les plus commerçantes de l'Epire, bâtie sur un sommet presque inaccessible, et de plusieurs autres villes sur les pointes des rochers dans l'Etolie et la Locride.

^ Comme les Turcs , les Grecs ont du respect pour les fontaines. L'eau est élevée au niveau d'un autel , coule par un robinet et retombe dans un bassin. L'autel est décoré d'inscriptions à la louange de ceux qui ont veillé à la conservation de la source. Une niche carrée sert à recevoir les offrandes aux Anaraïdes ou divinités de l'onde. Personne ne s'y désaltère sans déposer un don , soit une fleur, un caillou , une feuille ou une branche d'arbre. Voyez sur cette coutume le Voyage en Grèce de M. Pouqueville.

^ Voyez les notes à la fin du volume.

comprendre , des accens propres à rémouvoir; il la faisait dépositaire de ses peines, de ses regrets. Au commencement du printemps les mères venaient épier dans les vapeurs du matin les âmes des enfans morts sans baptême. A genoux sur le penchant d^une colline , au pied d''un oranger, les yeux fixés sur le brouillard , elles priaient la Sainte-Vierge de protéger ces orphelins des cieux ; et si la brise soupirait parmi les fleurs, si le vent agitait Timage de la Panagia attachée au tronc de Tarbre , elles redoublaient leurs instances, elles brûlaient Tencens consacré , et s^éloignaient plus calmes après avoir déposé pour offrande une couronne de roses blanches.

Lors de la glorieuse fête de Pâques , les chrétiens se rendaient en foule à leurs chapelles à demi-ruinées; quelquefois les saints mystères se célébraient à Tombre d'un olivier ou d'un lentisque qui avait pris racine parmi les débris. Les pompes du culte étaient des fleurs et des chants pieux répétés en chœur par les adolescens. C'étaient des hymnes saints du premier temps du christianisme , célébrant la gloire immortelle du Très-Haut; un des plus beaux et des plus répandus en Grèce était celui-ci : « Dieu puissant, le ciel forme ta cou-

ronne dans laquelle le 'soleil brille entre des millions d"'astres, comme un saphir placé sur le diadème des rois de FOrient. Assis sur un trône d'or, des milliers d\inoes infatigables obéissent au moindre signe de tes volontés ; tes pieds touchent la terre, et ta droite atteint jusqu*'au-delà des bornes de TOcéan; à ton aspect les plus hautes montagnes tremblent, et les mers frissonnent dans leurs abîmes. Immortel trois fois saint ! Dieu fort dont le firmament est Touvrage ! toi que tout annonce , éclaire et protège tes enfans 1 ' »

Qu'elle était belle cette prière d\m peuple pauvre et malheureux! de quel immortel éclat il aimait à parer le Dieu auquel ses tyrans lui défendaient d'*élever des temples ! par combien de respect et d*'amour il le vengeait du mépris des infidèles!

La relieion était à la fois la consolation et Fimmuable espérance des Grecs 5 elle présidait à toutes les actions de leur vie. Ils attribuaient à Tintervention des saints, de la Vierge, tout ce qui leur arrivait dlieureux ; il y avait des

' Traduction de M. Pouqueville, qui ajoute que ce chant est l'cpode qui termine le cliant connu, dans les premiers siècles du Christianisme, sous le nom àe Palinodie. Voyez saint Justin , saiul Clément cl Kusèbc.

saints chargés de ramener le printemps et les oiseaux, d\iutres auxquels on confiait le soin des moissons, d*'autres qui calmaient les orages et faisaient briller le soleil. Les anges avaient aussi leur part de ce divin ministère; gardiens invisibles des chrétiens, ils ranimaient leur foi chancelante, ils la soutenaient au milieu des épreuves ; ils inspiraient aux hommes le couraoe et la force, aux femmes la constance et la résignation ; ils recevaient les âmes des élus à la sortie de ce monde; ils accompagnaient sur la terre celles qui revenaient errer parmi les fleurs pendant les quarante jours qui suivent Pépoque de la résurrection cachés comme elles sous la brillante enveloppe des papillons , des abeilles , des moucherons à longues ailes diaprées, ils apparaissaient la nuit aux simples habitans des campagnes qui voyaient avec joie ces messagers du ciel ' .

Les vives jouissances que la nature donnait aux Grecs étaient pour eux autant dVctes de culte. Quand venait le mois de mars on couronnait de fleurs les portes des maisons, on chantait

' Voyez, pour plus de détails sur les mœurs et superstitions des Grecs, l'Introduction aux chants grecs de M. Fauriel , et le Voyage en Grèce de M. Pouqueville.

le retour de la belle saison, la venue de Fhirondelle ' ; une foule d'*autres usages rians et gracieux perpétuaient chez, les Hellènes cette puissance d^imagination qu'ils avaient reçue de leurs ancêtres , et que tant de souffrances n''avaient pu anéantir; mais en même temps qu"'ils s'*entouraientd'*esprits consolateurs, ils créaient aussi des démons , des anges de ténèbres ; ils se représentaient la peste sous la figure d"'une vieille femme aveugle et sourde , marchant à tâtons,et frappant indistinctement tout ce quWle rencontre. La petite vérole était personnifiée de la même manière; redoutable surtout aux enfans , elle était invoquée par les mères sous le nom àe Synchorénéniî, celle qui épargne, qui se laisse fléchir ^ Les liens de famille étaient sacrés pour les Grecs , leurs aU'ections vives et profondes ; ils consacraient par des chants la tendressefiliale, Tamour maternel. Leur poésie, tantôt âpre et sauvage, tantôt gracieuse et douce, était un langage populaire pour rendre

• « L'hirondelle est arrivée — de (par-delà) la mer Blanche. — Elle s'est posée , elle a chanté : — « 0 mars , mon bon mois de mars, — et toi, triste février, — tout neigeux et pluvieux que tu es, — toujours sens-tu le

printemps. —

Traduction de M. Fauriel.

» M. Fauriel.

les émotions de l'ame. Mais tous ces traits caractéristiques d'une nation généreuse s'effaçaient devant le despotisme turc. L'insatiable avarice d'un pacha, la cruauté sanguinaire d'un bev chanoeaient des hommes en de vils troupeaux d'esclaves. Tremblant pour leurs femmes, leurs enfans, leurs fortunes, les Grecs cherchaient un refuge dans la plus basse dissimulation ; il n'y avait pas pour eux d'alternative entre feindre ou mourir; il fallait s'efforcer de plaire au tyran ou tâcher d'en être oublié ; il fallait surtout se garder d'exciter son envie ; aussi la plupart des Grecs se soumettaient-ils aux plus dures privations dans la crainte d'attirer les Turcs parmi eux.

Il y avait cependant une partie de la population qui, par son astuce et son industrie, échappait à la cruauté musulmane; c'étaient les pécheurs , les artisans , les marchands qui s'enrichissaient dans l'ombre aux dépens de leurs oppresseurs. Ils étaient d'autant plus corrompus qu'ils avaient des rapports plus directs et plus immédiats avec les Turcs : toujours aux ordres de ceux qui les payaient, ils servaient de guides aux voyageurs étrangers qui jugèrent long-temps, d'après eux, le caractère de toute la nation grecque. Sur un seul point ils

étaient dignes encore de lui appartenir : pliant jusqu''à terre pour tout ce qui concernait ses intérêts , fourbe et menteur avec les hommes qui Pavaient si souvent trahi , le raïa de la plaine ou des bords de la mer, ne reniait jamais son Dieu; il savait que sa croyance était un titre de réprobation, quelquefois un arrêt de mort, et quand on lui demandait : « Qui es-tu?» il relevait son front humilié, et répondait avec orgueil : « Je suis chrétien. » ( Eifxai

Du haut des promontoires de la Grèce , de ses côtes escarpées, on découvre une multitude innombrable de petites lies éparses dans rOcéan comme des points lumineux dans Pespace; toutes brillantes des feux du soleil, elles semblent offrir au voyageur un séjour enchanté. Une chapelle consacrée à laVierge , un monastère surmonté d'une croix ,s''élèvent au milieu des ruines d'un temple antique; à des vallons délicieux, à des bois épais succèdent des roches sauvages où Ton n'aperçoit pas la moindre végétation , et cependant ces lieux stériles sont aussi habités par des Grecs heureux d'y traîner loin de leurs maîtres une misérable existence. Chez ces pauvres insulaires l'amour

* Voyage en Grèce , de M. Pouqueville.

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de la patrie est le plus vif de tous les senti- . mens ; mal vêtus , mal nourris , logés dans d'obscures cabanes, ils sont préservés de la présence des Turcs par Texcès de leur misère, et leur sort leur paraît digne d'envie.

Un voyageur français, M. de Choiseul, aborda à Syrné en 1776 , au moment où cette île était désolée par la lèpre ; il y trouva un prêtre grec qui le mena dans sa chaumière , le fit asseoir sur un petit siège de bois, le seul qu'il eût dans sa maison , et qui, accroupi devant lui, raconta comment il avait fait ses études à Rome, comment il avait été rappelé en Grèce et nommé pasteur de son île natale, et comme il la trouvait préférable aux plus beaux sites de la belle Italie. Les yeux du bon vieillard étincelaient de plaisir en peignant les joies de son retour que quarante ans passés au milieu de ses compatriotes n'avaient point affaiblies. Il exerçait de la manière la plus touchante les devoirs de l'hospitalité ; il offrit à son hôte le vin qu'il avait en réserve; il eût voulu lui inspirer un peu de ses transports pour sa chère patrie.

Le vieillard de Syrné n'avait besoin que du soleil et de l'air suave de la Grèce ; mais il était,parmi les Grecs insulaires, des âmes d'une trempe plus forte, qui éprouvaient le désir

confus d\ine rés^énération encore éloisnée. Plusieurs venaient en Europe , et , en retrou- • vant les écrits de leurs aïeux , l^eur bravoure , leurs usages, en honneur parmi nous, ils rougissaient de leur abjection ; des pensées de gloire s"'é veillaient en eux; mais, isolés, abattus sous le poids de grandes infortunes, leur douleur s'exhalait en vains souhaits, en vaines imprécations contre leurs tyrans : beaucoup même s'efforçaient d'étouffer un surplus de facultés inutile et dangereux.

Un Grec de l'Archipel , ayant éprouvé dès sa jeunesse le besoin de sortir de l'avilissement , vint en Italie; son ame s'agrandit, son esprit s'éclaira; il sentit qu'il ne pouvait plus vivre esclave des barbares , il voulut se créer une existence noble et libre. Le fanatisme s'y opposa; on exigea de lui le sacrifice de sa religion ; il retourna dans l'Archipel. Il y avait sept ans qu'il s'était renfermé dans le monastère de Pathmos , lorsque M. de Choiseul l'y rencontra ; il y travaillait à éteindre en lui tout ce qui n'était pas en harmonie avec son sort. « De quatre-vingts moines qui habitent ce couvent, dit-il au voyageur français, nous ne sommes que trois qui sachions lire ; et que nous importe? nous n'avons que peu de livres, et à

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quoi nous serviraient-ils? On s''intéresse bien peu aux laits passés, quand les faits présens sont nuls pour nous. Le travail du moins , en détournant de réfléchir, convient mieux à mon état : c'est mon unique ressource. » Cet homme aurait dû naître quarante ans plus tard.

Les Grecs des lies avaient de Ténerpie et une grande activité; ils s'affranchissaient du despotisme turc moyennant la capitation ou taxe quils payaient annuellement, et que le capitan- pacha venait prélever avec sa flotte. L'arrivée de cet émissaire de la Porte répandait partout la terreur. Loin de se contenter du tribut fixé par le gouvernement, il rançonnait depuis les plus pauvres habitans jusqu'aux plus riches; le fruit des travaux de l'année était souvent enlevé en un jour; mais quelque douloureuses que fussent ces pertes , on s'y résignait plutôt que de sabir la présence des despotes. Il y avait cependant quelques îles où résidaient des gouverneurs turcs , mais ils y étaient beaucoup moins cruels que sur le continent, parce qu'ils craionaient les représailles : d'ailleurs le commerce donnait un avantage immense aux Grecs : ils avaient des communications fréquentes avec Venise, les îles Ioniennes, le midi de la France; ils en

rapportaient une foule cFobjets nécessaires au luxe des Turcs; ils étaient pour ainsi dire Famé de ce grand corps inerte. Aussi préparaient-ils en silence, mais sans le prévoir, le grand événement qui s^accomplit de nos jours. Les mœurs des insulaires étaient généralement pures; la plupart des hommes, marins, pêcheurs ou négocians , s^occupaient au dehors, tandis que les femmes filaient, brodaient, tissaient des toiles fines et surveillaient le ménage. Formés en républiques , les peuples de ces îles conservaient presque toute la physionomie antique ; c'était la même imagination toujours riante et créatrice, la même sensibilité, le même amour du beau. Séparés des Turcs, c"'était encore les Grecs d'^autrefois avec la croyance plus épurée du christianisme. L'exercice des vertus privées les disposait aux vertus publiques qu'ils devaient déployer dans la cause nationale. Plus heureux et plus tranquilles que tous leurs concitoyens, on pouvait facilement prévoir qu'ils ne seraient pas les premiers à lever l'étendard de la révolte; mais il était évident aussi qu'ils se rallieraient aux idées de liberté et d'affranchissement, et qu'ils sacrifieraient les biens dont ils jouissaient même î\ un avenir douteux.

Enfin les Fanariotes, séparés des autres Grecs parles peuplades barbares qui, dans les derniers temps du Bas-Empire, s^étaient établies depuis les bords du Danube jusqu'à THémus et au-delà, étaient plus séparés encore de leurs malheureux compatriotes parieurs mœurs que par leur position. Descendus de familles nobles déjà avilies sous les empereurs au milieu de la corruption et de ramollissement général de la cour de Constantinople, ils s'étaient courbés avec une bassesse plus excusable, mais plus complète encore, sous le joug' du vainqueur. Rapprochés, par leur séjour dans la capitale, de toutes les sources d'intrigue, l'esprit, cette faculté toujours si remarquable dans le peuple grec, et qui prend tant de formes tortueuses chez les opprimés, avait passé dans les Fanariotes de la subtilité scholastique qui les distinguait sous les empereurs théologiens, à la souplesse, à la ruse, aux intrigues croisées , embrouillées ; à une dissimulation qui avait stigmatisé sur leurs lèvres son immuable sourire. Occupés à se supplanter les uns les autres dans les gouvernemens que les traités de la Porte avec la Russie avaient ménaaés à leur ambition , ils se disputaient sans cesse les principautés de la Valachie et de la Moldavie.

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