A^NN^E
« complètement pacifiée... j'envoie le général Gentili « avec quinze cents hommes, cinq ou six cents Véni- « tiens, et une partie de nos flottilles pour s'emparer « de Gorfou, de Zante et de Géphalonie. Pour Corfou^ « je crois que nous devons irrévocablement la garder.
« L'île de Malte est pour moi d'un intérêt majeur. « Le grand maître est mourant. Il parait que ce sera « un Allemand qui sera son successeur. Il faudrait « cinq à six cent mille francs pour faire grand maître « un Espagnol. Ne sei'ait-il pas possible d'insinuer au « prince de la Paix de s'occuper de cet objet qui est « très essentiel ? Lavalette a trente-sept mille habi- « tants qui sont extrêmement portés pour les France çais. »
Cette fois, Je plan se dessine. La base d'opérations de la campagne d'Egypte est nettement tracée. Il ne s'agit plus que de lui donner l'ampleur qui lui convient et la portée qu'elle doit avoir.
Les ingénieurs, dessinateurs, géographes, artistes et officiers qui faisaient partie de la mission envoyée par la Convention à Constantinople, étaient rentrés. Ils venaient de débarquer à Ancône. Bonaparte les fait venir à Milan, les interroge, et les garde auprès de lui pour en former le noyau de sa mission scientifique future. De ce jour, les dépêches se multiplient^. Le jeune général embrasse tout à la fois, la Turquie, les îles du Levant, l'Egypte. «... C'est en vain, écrit-il « à son confident, le citoyen Talleyrand, que nous « voudrions soutenir l'empire de Turquie. Nous ver-
1. Mss. A. G., A. E. Dépêches : 26 mai 1797, 5 juin, 6 juin, 23 juin, U juillet, 30 juillet, 1" août, 16 août, 13 septembre, 21 septembre, 27 septembre, 7 novembre, 18 octobre, 14 décembre, 6 janvier 1798.,
« rons sa chute de nos jours. L'occupation de ces « quatre belles îles (Ioniennes) sera pour nous un « moyen de la soutenir ou de nous faire notre part.
« Gorfou et Zante nous rendent maîtres de TAdria- « tique et du Levant. » Et le même jour, il ajoute au Directoire :
« Les îles de Corfou^ de Zante et de Céphalonie sont « plm intéressantes pour nom que toute l'Italie en- « semble.
« Je crois que si nous étions obligés d'opter, il vau- « drait mieux restituer Pltalie à l'Empereur et ga7*der « les quatre îles, qui sont une source de richesse et de « prospecté pour notre commerce, L*empire des Turcs « s'écroule tous les jours ; la possession de ces îles (c nous mettra à même de le soutenir autant que cela « sera possible ou d'en prendre notre part.
« Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons « que pour détruire véritablement l'Angleterre, il « faut nous emparer de f Egypte, »
Le 13 septembre, il est plus explicite encore. « Pour- « quoi ne nous emparerions -nous pas de l'île de « Malte, écrit-il à Talleyrand.
« S'il arrivait qu'à notre paix avec l'Angleterre, « nous fussions obligés de céder le cap de Bonne- « Espérance, il faudrait nous emparer de l'Egypte. « Ce pays n'a jamais appartenu à une nation euroce péenne.
« Je désirerais, citoyen ministre, que vous prissiez « quelques renseignements pour me faire connaître « quelle réaction aurait sur la Porte notre expédition « d'Egypte.
« Avec des armées comme les nôtres, pour qui « toutes les religions sont égales, mahométans,
« cophtes, arabes, idolâtres, etc., tout cela nous est « fort indifférent, nous respecterons les uns comme « les antres. »
« Le Directoire approuve vos idées sur Malte, ré- « pond le ministre... quant à l'Egypte, vos idées à « cet égard sont grandes et Futilité doit en être sen- « tie. Je vous écrirai sur ce sujet au large.
« Aujourd'hui, je me borne à vous dire que si l'on « en faisait la conquête, ce serait pour déjouer les « intrigues russes et anglaises, qui se renouvellent si « souvent dans ce malheureux pays. Un si grand ser- « vice rendu aux Turcs les engagerait aisément à « nous y laisser toute la prépondérance et les avan- « tages commerciaux, dont nous avons besoin. « L'Egypte, comme colonie, remplacerait bientôt les « produits des Antilles, et, comme chemin, nous don- (( nerait le commerce de l'Inde ; car tout, en matière « de commerce, réside dans le temps et le temps nous « donnerait cinq voyages contre trois par la route « ordinaire. » Mais Bonaparte n'avait pas attendu ces encouragements pour agir. Dès le 16 septembre, il faisait part de ses projets de conquête aux marins deBrueix. « Sans vous, leur disait-il, nous ne pouvons « porter la gloire du nom français que dans un petit « coin de l'Europe; avec vous, nous traverserons les « mers et porterons l'étendard de la République « dans les contrées les plus éloignées. » Le mois suivant, c'est son beau-fils, Eugène Beauharnais, qu'il envoie à Venise, à Gorfou, Otrante et Naples. C'est le môme qu'il fera partir, le 18 avril 1798, en compagnie de Junot, pour hâter les préparatifs de la campagne.
On le voit; la pensée se suit avec une netteté indis-
cutable. L'objectif reste le même, qu'on soit en 1796 ou en 1798. L'expédition d'Angleterre n'est qu'un trompe-l'œil politique et militaire. Le moment venu, lorsque le rapport du consul Magallon ^ aura été discuté, Bonaparte reprendra son idée première, avec cette persévérance qu'il met en toutes choses.
Son propos de Passeriano reflète bien l'idée qui le domine et qui le dominera toujours. « L'Europe est « une taupière ; il n'y a jamais eu de grands empires « et de grandes révolutions qu'en Orient, où vivent « six cent millions d'hommes. »
Guerre et sentiments, — On connaît les phases diverses de l'expédition. Le 10 juin, Bonaparte s'emparait de cette île de Malte tant convoitée. Le 2 juillet, Alexandrie tombait entre ses mains. Le 2S, il faisait son entrée au Caire, après avoir dispersé les bandes ennemies, dans cette journée célèbre, qu'on a appelée la bataille des Pyramides. Le l**" août, il perdait sa flotte et ses transports, à la suite du désastreux combat naval d'Aboukir. Le 22 octobre, il mettait fin à la révolte du Caire; enfin, après quelques mois d'un repos employé à mettre un peu d'ordre dans sa nouvelle conquête, il se mettait en route pour la Syrie, le 14 mars 1799.
Pendant cette période, quels avaient été les sentiments réels de Bonaparte ?
1. Mss. A. E. (Voir aux pièces à l'appui.) A Constantinople, les ambassadeurs avaient été les suivants : après Descorchcs, Verninac (2 novembre 1794 — 28 décembre 1795). Aubert-Dubayet fut nommé le 8 février 1796. Il mourut en décembre 1797. L'ambassade fut alors gérée par Carra-Saint-Gyr, premier secrétaire, et par Ruffin. Ce dernier resta seul chargé d'affaires (décret du 25 février 1798.)
« C'est la plus belle époque de ma vie.. .Je ne savais « si je reverrais jamais la France, » disait-il à madame de Rémusat.
Il y a du vrai dans ces paroles ; mais comme tou-» jours, Bonaparte évite de dire la vérité complète. Il passe sous silence les côtés sombres de ce tableau tout oriental. Et quelles ténèbres 1 quelles tristesses aii milieu de cette fantasmagorie de projets et de con*» quêtes !
Quatre phases bien distinctes sont à remarquer dans cette campagne : la phase de l'incubation, de mai 1796 à mai 1798; celle de l'exécution, du succès et des rêves, du 4 mai 1798, jour du départ, au désastre naval d'Aboukir, 1" août 1798; la phase des réflexions, depuis Aboukir, jusqu'au départ pour la Syrie; celle des regrets et de la préoccupation du retour, depuis le jour de la levée du siège de Saint- Jean d'Acre, le 20 mai 1799, jusqu'à l'heure de la fuite clandestine, dans la nuit du 22 au 23 août de la même année.
Les deux premières phases ont été agréables, on le comprend. Être seul à rêver l'exécution d'un grand projet^ parvenir à le faire accepter et à l'appliquer, entraîner à sa suite une armée d'hommes et de savants, traverser les mers à la tête d'une flotte nom-" breuse, asservir Malte, ce centre de l'antique chevalerie, conquérir l'Egypte, être à deux pas des immensités de l'Afrique, des déserts de l'Arabie, des plages phéniciennes, des plateaux de l'Asie Mineure, ce théâtre des exploits d'Alexandre et de Gengis- Khan, en vérité, il y avait de quoi éprouver la plus incfTablé des satisfactions.
Par contre, au lendemain du désastre d'\bonkir
en présence de cette impossibilité de pouvoir commu niquer librement avec la France, en face de cette lutte avec un climat terrible et des populations fanatisées, l'heure du désenchantement arriva vite. Celui-ci fut profond pour tous. Dans les troupes, le mécontentement était extrême, si Ton en juge par les lettres interceptées que les Anglais publièrent à cette époque*. « Nous habitons un pays où tout le monde se déplaît « à la mort. iSi t armée tavai't connu^ avant de sortir « de la France, nul de nous ne se serait embarqué^ et « chacun aurait préféré mille fois la mort à nous voir « réduits à la misère oh nous sommes. Nous avons Ten- « nemi partout: devant, derrière et sur les côtés; « c'est exactement la Vendée. Il nous est mort dans ce Tespace de cinq à six jours, sans exagérer, de 5 à « 600 hommes par la soif. Jl existe un mécontentement « général ; le despotisme n'a jamais été au point qu'il « est aujourd'hui. Nous avons des soldats qui se sont « donné la mort en présence du général en chef, en « lui disant : voilà ton ouvrage. Nous nous sommes « bien trompés sur cette entreprise si belle et si « vantée. On voit des soldats qui, témoins des souf- « frances de leurs camarades, se brûlent la cervelle; « d'autres se jeter, armes et bagages dans le Nil, et « périr au milieu des eaux. Les soldats disent en (c voyant passer les généraux : voilà les bourreaux « des français, et profèrent cent autres imprécations « de ce genre. Parmi les quarante mille français, « tout le monde veut retourner en France ; il n'y
1. Ce fut le 9 août 1798 que les Anglais s'emparèrent du courrier (Copies of original Letters from the army of Bonaparte in Egypt, Londres, 1798).
La lettre de Bonaparte à Joseph est du 25 juillet (p. 261).
« en a pas quatre qui pensent autrement, etc. » Et le tableau est réel. Il faut avoir fait campagne dans le sud de l'Algérie et cela, de nos jours, c'està-dire avec tous les perfectionnements et les adoucisments que procure la rapidité des communications actuelles, pour se rendre compte de l'état dans lequel devait se trouver une armée privée de tout et principalement des nouvelles de la patrie lointaine. Au reste, cette sorte de désespérance, Bonaparte la partageait lui même. On la pressent, on l'entrevoit à chaque ligne de sa dépêche à son frère Joseph.
« Tu verras dans les papiers publics, lui dit-il, le « résultat des batailles et la conquête de l'Egypte qui « a été assez disputée pour ajouter une feuille à la « gloire militaire de cette armée. L'Egypte est le « pays le plus riche en blé, lin, légumes, viandes, (c qui existe sur la terre; la barbarie y est à son « comble. Il n'y a point d'argent, pas même pour « solder les troupes. Je puis être en France dans deux « mois. Je te recommande mes intérêts. J'ai beaucoup « de chagrin domestique^ car le voile est entièi^ement « levé. Toi seul me reste sur la terre, ton amitié m'est « bien chère, il ne me reste plus pour devenir misan- « thrope qu'à la perdre et te voir me trahir... C'est « une triste position que d'avoir à la fois tous les sen- « timents pour une même personne dans un seul « cœur... Tu m'entends.
« Fais en sorte que j'aie une campagne à mon arec rivée, soit près de Paris ou en Bourgogne; je « compte y passer l'hiver et m'y enfermer, je suis « ennuyé de la nature humaine ! J'ai besoin de soli- « tude et d'isolement, les grandeurs m'ennuient, le a sentiment est desséché. La gloire est fade à vingt-
« neuf ans, j'ai tout épuisé, il ne me reste plus qu'à « devenir bien vraiment égoïste I Je compte garder « ma maison, jamais je ne la donnerai à qui que ce « soit. Je n'ai plus que de quoi vivre! Adieu, mon « unique ami; je n'ai jamais été injuste envers toi I « Tu me dois cette justice malgré le désir de mon (( cœurderétré...Tum'entends! Embrasse ta femme, « Jérôme. »
Et cette lettre si profondément triste est écrite au lendemain d'une victoire, au moment même où il vient de faire son entrée dans la capitale de l'Egypte. Qu'eût-elle été cinq jours plus tard, après Aboukir?
On n'est pas toujours dans une salle de rapport, entouré d'officiers assidus à vous plaire, ou à cheval, suivi d'une escorte nombreuse. Il est des heures solitaires, même en campagne, et celles-là devaient être lourdes pour celui dont la responsabilité était si grande. On a beau être égoïste, s'enfermer dans son cabinet, fuir tous les regards pour essayer d'échapper à soi-même et à sa conscience, il est des instants où celle-ci redevient maîtresse, où des images fâcheuses se dressent devant les yeux et viennent silencieuses et sombres murmurer aux oreilles les noms de ceux qu'on a sacrifiés à une ambition sans frein ou à une jalousie sans honneur.
Ces heures-là I Bonaparte les a eues. Ses lectures mêmes en sont restées la preuve ineffaçable. Au moment de son départ, sa sœur Caroline lui avait fait don d'une petite bibliothèque portative ^ Ces livres ont été lus, blx/n lus et, dans plusieurs d'entre eux, le