III
266 BONAPARTE EN ÉGYl'TE.
« chaînée à son char, des villes soumises, des peuples « vaincus ; des poètes empressés à recueillir ses hauts « faits, pour les transmettre à la postérité. Misnar « aurait vécu longtemps heureux et satisfait ; mais « il voulut connaître la suite de ses triomphantes « destinées. Quel changement I un roi jaloux le dé- « possède et l'exile et ceux qu'il a comblés de faveurs « le déchirent à Tenvî. Les statues qui lui furent « érigées sont abattues ; les inscriptions, déchirées. « Misnar demeure immobile d'étonnement. On le « vit, pendant des années entières insensible aux « palmes qui ombrageaient son front. Parmi las « fêtes brillantes instituées en son honneur', il enten- « dait une voix qui murmurait à son oreille : Tu « mourras dans fexil et dans V oubli. Combien de « fois il maudit l'instant où il avait désiré un tel « avenir I »
« Tu mourras dans l'exil! » triste destinée, vers laquelle Bonaparte s'acheminait au pas de sa jument grise, tout en marchant en tête de la longue colonne d'hommes, de mules et de chameaux, qui serpentait à travers les plaines désertes de la Mésopotamie.
Que de rêves pourtant dans ce cerveau toujours en travail ! « Je me créais une religion :; je me voyais sur « le chemin de pénétrer en Asie, porté sur un élé- « phant, un turban sur ma tête et dans ma main un « nouvel Alcoran que j'aurais composé à mon gré. » Et Saint-Jean d'Acre n'était pas loin F
Le 18 mars, Bonaparte arrivait devant cette place. Deux mois plus tard, après quatre assauts infructueux, il se voyait dans l'ohligatifta die. lever le siège et de regagner la haute Egypte.
« Je crois que mon imagination est morte à Saint- « Jean d'Acre, disait-il plus tard. »
G'étaitinexact. Cette idée de TOrient devait rester dominante, fatale.
« J*ai manqué ma fortune à Saint-Jean d'Acre » répétait-il maintes fois à son frère Lucien.
Et cette fortune, cette gloire, c'était après elle qu'il courait avec cette fougue que Ton connaît. A peine au consulat, il revient en effet à ses projets d'empire Méditerranéen.
« Il faut à tel prix que ce soit, écrit-il à Lucien, « devenir les maîtres de la Méditerranée ^.. ' «... Je désire que vous m'envoyiez des renseigne- « ments sur les possessions qu'ont les Espagnols sur «c les côtes de Maroc et surtout sur la situation des « ports et fortifications des villes qui leur appartien- « nent. J'aimerais assez un point fortifié dans remet pire du Maroc et situé sur le détroit*... »
Ses instructions secrètes à Gouvion Saint-Gyr, à Berthier, à Dumanoir reflètent la même préoccupation.
Dans la conquête de l'Espagne en 1808, il ne verra que la possibilité de l'occupation de quatre points, Gibraltar, Cadix, Lisbonne et Tanger, comme il était prêt à sacrifier l'Italie tout entière à la possession de deux lies, Corfou et Malte.
Derrière Saint- Jean d'Acre, on entrevoit la Moskowa, Friediand, Moscou, c'est-à-dire la route des Indes. Il veut par la Russie se rabattre sur l'Asie, entraîner avec lui les masses occidentales et renouveler quelque gigantesque empire.
1. Mss. A. E. 9 ventôse an IX (27 février). % Mss. A. E, 23 germinal an IX (12 avril).
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Sur ce point Je doute n'est pas douteux. En 1807, à Mantoue, il fit part à Lucien, de ses vastes projets.
« Son, «/ae manqué ma fortune à Saint-Jean « d'Acre^ » dit à ce propos Lucien, m'avait révélé le c( conquérant. Mais ce que je le supposais capable de « regretter n'avoir pas fait en Asie, me semblait plus « difficile à tenter en France. Et c'est un des phéno- « mènes les plus extraordinaires observés à notre « époque d'avoir vu surgir du sein de l'Europe civi- « Usée un homme, non seulement destructeur des « libertés publiques de son pays , mais imbu de l'es- « prit de conquête des Gengis-Khan ou de Tamerlan <( et qui, s'il vit longtemps, finira par précipiter « l'Europe sur cette Asie, objet de ses regrets, dont « une guerre heureuse avec la Russie et qui n'est « pas difficile à prévoir plus tôt que plus tard ne lui « ouvrira que trop faiblement les portes ^ »
Saint-Jean d'Acre a donc été un désastre moral pour Bonaparte.
Et fait étrange, fatidique 1 C'était un ancien camarade d'arme de l'École militaire... son supérieur d'un rang sur le tableau de classement (avec le numéro 41), sorti deux jours avant lui, le 27 octobre 1785, le Picard de Phélippeaux qui, par son opiniâtre et savante défense, avait arrêté l'essor de ce nouveau Mahomet.
La phase des regrets allait commencer et celle-là cuisante, persévérante, avec toute l'âpreté que cet homme savait mettre à toutes choses.
Rentré au Caire, le 14 juin, Bonaparte comme
]. Mss. A. £. Mémoires inédits de Lucien Bonaparte. Ce pas> sage a été écrit en 1807.
plus tard Bazaîne, n'eut plus qu'une pensée, sortir à tout prix de Timpasse dans laquelle il se voyait acculé. Tout l'incitait à une pareille décision. Mais pour se permettre un tel acte, il lui fallait un succès. Ce succès, l'affaire d'Âboukir allait le lui donner tout à point.
Nouvelles de France et d'Egypte. —Bonaparte a-t-il connu les événements qui se passaient en Europe, au printemps de Tannée 1799? A-t-il été invité à revenir? Et par qui? En France, a-t-on été prévenu de son retour? Et par qui? Voilà ce qu'il importe de rechercher.
Jusqu'à présent, il était de mode de répéter que le général en chef de l'armée d'Egypte n'avait jamais eu de nouvelles de France. Le fait est tout aussi inexact que raffîrmation semblable, émise à propos du siège de Metz.
Bonaparte et Bazaine ont toujours été au courant des événements de l'extérieur. La seule différence entre eux est la suivante : Bonaparte avait intérêt à cacher les mauvaises nouvelles : Bazaine ne divulguait que celles-là. Le but était le même.
Ces moyens de communications, quels étaient-ils?
Dans les derniers jours de l'année 1798, des bruits étranges circulaient dans les Cours européennes, à propos de l'attitude du général en chef de l'armée d'Egypte^ On ne parlait de rien moins que de projets de vastes conquêtes et d'indépendance de sa part. D'autre part, des difficultés inattendues, suscitées par l'or de l'Angleterre, surgissaient en Europe. La guerre