Mss. A.E
AMNÉB 1799. 289
C'est donc à cette sorte de supercherie que fait si finement allusion le minbtre de la guerre, Dubois de Grancé, quand, le 3 octobre, il répond à Louis Bonaparte , alors en instance d'un congé à solde entière pour attendre, disait-il, des nouvelles de son frère : « C'est bien inutile, puisque le citoyen Louis « doit en avoir de toutes récentes, grâce au citoyen « Joseph. »
Louis Bonaparte, eo effet, se trouvait alors installé chez^ Lucien, Tun des conjurés de Brumaire. 11 était donc en mesure de savoir à quoi s'en tenir sur le retour du général. Sa demande n'était qu'une comédie. Le ministre le lui avait fait sentir
Départ de Bonaparte,— Dès le 20 juillet, nous l'avons vu, Bonaparte était décidé à revenir en France. La victoire d'Aboukir le confirma dans son idée et en facilita singulièrement la réalisation. L'annonce d'un succès est toujours une heureuse entrée en matière, en ces sortes d'aventure.
Mais dans quelle situation se trouvait alors l'armée d'Egypte?
(cL'Égypte, à l'abri de toute invasion, est entièrement « à nous,» disait-il au Directoire, le 10 octobre 1799.
« Faites mettre au Moniteur, écrivait-il aux Consuls « le 15 mai 1800, que si je fusse resté en Egypte, cette « superbe colonie serait encore à nous »
A Sainte-Hélène, au contraire, il répétait : «Aucun « motif ne me retenait en Egypte ; c'était une entre- « prise épuisée. Tout général était bon pour signer « une capitulation que le temps rendait inévitable.
«... La bataille d'Aboukir détruisit ma flotte et « livra la mer aux Anglais. Je compris dès ce moment m. r^
(( que Texpédition ne pouvait se terminer que par une « catastrophe; car toute armée qui ne se recrute pa& « finit toujours par capituler, un peu plus tôt ou un « peu plus tard. »
De ces deux assertions contradictoires, laquelle est la vraie ? la dernière.
Depuis longtemps, Bonaparte se rendait parfaitement compte de sa situation désespérée. Il avait tenté d'en sortir par un coup d*audace sur la Syrie. Il n'avait abouti qu'à un désastre, et quel désastre I quelle retraite!
« Une soif dévorante, dit un des compagnons du jeune général, le manque total d'eau, une chaleur excessive^ une marche fatigante dans des dunes brûlantes, démoralisaient les hommes et firent succéder à tous les sentiments généreux le plus cruel égoïsme, la plus affligeante indifférence. J'ai vu jeter de dessus les brancards des officiers amputés, dont le transport était ordonné et qui avaient même réuni de l'argent pour récompenser de la fatigue. J'ai vu abandonnerdes amputés, des blessés, des pestiférés, ou soupçonnés seulement de l'être. La marche était éclairée par des torches allumées pour incendier les petites villes, les bourgades, les villages, les hameaux, les riches moissons dont la terreétait couverte. Le pays était tout en feu. Ceux qui avaient ordre de présider à ces désastres semblaient, en répandant partout la désolation, vouloir venger leurs revers et trouver un soulagement à leurs souffrances. Nous n'étions entourés que de mourants, de pillards et d'incendiaires. Des mourants, jetés sur les bords du chemin, disaient d'une voix faible: «Je ne suis pas pestiféré»; et pour convaincre les passants, on en voyait rouvrir leur blessure ou s'en faire une nouvelle. Personne n'y croyait; on disait : Son affaire est faite; on passait; on se tàtait, et tout était oublié. Le soleil, dans tout son
éclat S0U3 ce beau ciel, était obscurci par la fumée de nos continuels incendies. Nous avioQS la mer à notre droite ; à notre gauche et derrière nous le désert que nous faisions; devant nous, les privations et les souffrances qui nou^ attendaient. »
Quel avenir! De ce jour, Bonaparte, comme Bazaine à Metz, ne songe plus qu'à rechercher dans les combinaisons de la politique une solution à ce problème de vie ou de mort. Aussi, quel tableau que celui tracé à Talleyrand dans la dépèche que trois de ses ofûciers, déguisés en musulmans, avaient mission de porter en lieu sûr M
Ce tableau, le ministre l'expose dans la séance du 3 septembre ; Klébor le répète dans son rapport, qui n'est en réalité qu'un long réquisitoire : « L'armée
« est réduite de moitié Cependant, il ne s'agit
« plus comme autrefois de lutter contre des hordes « de mamelucks découragés, mais de combattre et « de résister aux efforts réunis de grandes puis- « sances, la Porte, les Anglais et les Russes.
« Le dénûmeiit d'armes, de poudre de guerre, de <c fer coulé et de plomb présente un tableau aussi « alarmant... Les troupes sont nues et cette absence « de vêtements est d'autant plus fâcheuse qu'il est « reconnu que, dans ce pays, elle est une des causes « les plus actives de la dyssenterie et des ophtalmies « qui sont les maladies constamment régnantes. La « première surtout a agi cette année sur les corps « affaiblis et épuisés par les fatigues. Les officiers de « santé remarquent et rapportent constamment que,
« quoique Tarmée soit considérablement diminuée, il « y a, cette année, un nombre beaucoup plus grand « de malades qu'il n'y en avait Tannée dernière, à la « même époque. Le générai Bonaparte, avant son « départ, avait, à la vérité, donné des ordres pour « babiller l'armée en drap ; mais pour cet objet corn- « me pour beaucoup d'autres, il s'en est tenu là et la « pénurie des finances, qui est un nouvel obstacle à « combattre. Ta mis, sans doute, dans la nécessité « d'ajourner l'exécution de cet utile projet.
« Il faut parler de cette pénurie.
« Le général Bonaparte a épuisé toutes les res- « sources extraordinaires dans les premiers mois de « notre arrivée. Il a levé alors autant de contributions « de guerre que le pays pouvait en supporter. Revenir « aujourd'hui à ces moyens, alors que nous sommes, « au dehors, entourés d'ennemis, serait .préparer un « soulèvement à la première occasion favorable. « Cependant, Bonaparte, à son départ^ n a pas laissé « un sou en caisse, ni aucun objet équivalent.
« Il a laissé au contraire un arriéré de douze millions; « c'est plus que le revenu d'une année dans la cir- « constance actuelle. La solde annérée pour toute tarit mée se monte seule à quatre millions,
« L'inondation rend impossible en ce moment le « recouvrement de ce qui reste dû sur l'année qui « vient d'expirer et qui suffirait à peine pour la dé- « pense d'un mois. Ce ne sera donc qu'au mois de « novembre qu'on pourra en recommencer la percep- « tion , et alors, il n'en faut pas douter, on ne pourra « s'y livrer, parce qu'il faudra combattre.
« Enfin, le Nil étant cette année très mauvais, « plusieurs provinces, faute dlnondation, offriront
« des non-valeurs auxquelles on ne pourra se dispen- « ser d'avoir égard.
« Tout ce que j'avance ici, citoyens Directeurs, je « puis le prouver, et par des procès-verbaux, et par tt des états certifiés des différents services. »
Kléber montre ensuite TÉgypte prête à se soulever, tranquille en apparence, mais non soumise et attendant le moment de la revanche, les Mamelucks toujours en armes, le sultan préparant une nouvelle campagne, envoyant sans cesse des forces nouvelles, enflammant le fanatisme des Arabes et leur prodiguant les dons pour les détacher de nous; il rappelle que le succès d'Aboukir a été illusoire, qu'El-Arych et Alexandrie « les deux clefs de TÉgypte » selon Bonaparte, sont, Tune « un méchant fort à quatre jours de marche du désert » très difficile à approvisionner et à défendre, l'autre un camp sans résistance sérieuse, depuis que son artillerie de siège a été employée et perdue^ dans la désastreuse campagne de Syrie, depuis que le général Bonaparte a retiré toutes les pièces de marine pour armer au complet les deux frégates avec lesquelles il est parti.
« Telle est, citoyens Directeurs, ajoute Kléber, « la situation dans laquelle Bonaparte m'a laissé
1. A ce propos, le commodore anglais Sidney-Smith, annonçait, le 9 avril, à son frère, alors ambassadeur à Constantinople, qu'il était arrivé devant Saint-Jean d'Acre, deux jours avant le siège, commencé le 15 mars. Il ajoutait qu'ayant arrêté six bâtiments qui portaient d'Alexandrie à Caïffe quarante-quatre canons de tous calibres, depuis 24 jusqu'à 4 livres de balle et les munitions nécessaires, cette même artillerie chargée à mitraille avait culbuté les assiégeants dont les pertes étaient considérables, à en juger par l'encombrement des fossés.
Leur feu, disait-il en terminant, a cessé le 7 avril. 11 fautl'attri-
204 BONAPARTE EN jfiOYPTE.
« rénorme fardeau de l'armée d'Orient. Il voyait la « crise fatale s'approcher; vos ordres, sans doute, ne « lui ont pas permis de la surmonter.
« Que cette crise existe, ses lettres, ses instruc- (( tions, sa négociation entamée en font foi ; elle est « de notoriété publique et nos ennemis semblent (c aussi peu l'ignorer que les Français qui se trouvent « en Egypte.
« Si cette année, me dit le général Bonaparte, mala gré toutes les précautions, la peste était en Egypte, « et que vous perdissiez plus de 1500 soldats, perte (( considérable, puisqu'elle serait en sus de celle que « les événements de la guerre occasionneraient jource nellement, dans ce cas, vous ne devez pas hasarder « à soutenir la campagne prochaine et vous êtes au- « torisé à conclure la paix avec la Porte ottomane,- « quand même l'évacuation de l'Egypte en serait la « condition principale.
« Je vous fais remarquer ce passage, citoyens Direc- « teurs, parce qu'il est caractéristique sous plus d'un « rapport et qu'il indique surtout la situation critique « dans laquelle je me trouve.
« Que peuvent quinze cents hommes de plus ou de « moins dans l'immensité de tefrain que fat à défendre « et aussi jowmellemeni à combattre I »
Et c'était dans cette position terrible que le général
buer à la diminution sensible des munitions, qui obligea le général français à les conserver pour une dernière attaque que l'on ne redoute pas à cause de la bravoure de la garnison et de l'habileté des canonniers envoyés de Gonstantinople, secondés par ceux des deux vaisseaux et dirigés par Phélippeaux,le même qui m'a fait évader du Temple et m'a suivi dans cette expédition,
Mss. A. E. Dépêche de Beaussier, consul de Tripoli à Talleyrand, du 6 messidor (24 juin 1799),
Bonaparte abandonnait l'armée confiée à son honneur. C'était cet homme qui, au moment du départ, osait écrire à Kléber :
« L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les « événements extraordinaires qui viennent de s'y « passer me décident seuls à passer au milieu des « escadres ennemies pour me rendre en Europe.
« Je serai d'esprit et de cœur avec vous ; je regar- « derai comme mal employés tous les jours de ma « vie, où je ne ferai pas quelque chose pour l'armée, « dont je vous laisse le commandement et pour con- « solider le magnifique établissement dont les fon- « déments viennent d'être jetés*. »
On ne pouvait en vérité se moquer plus agréablement des gens. De quel droit, d'ailleurs, Bonaparte se faisait-il juge de l'opportunité de son retour ? Le Directoire, dira-t-on, lui en avait exprimé le désir; mais l'avis officiel, celui relatif à la dernière décision du gouvernement, ne lui était parvenu qu'en France. Dans cet avis d'ailleurs, on lui parlait delà possibilité de traiter, mais non d'abandonner son armée. Les deux hypothèses étaient connexes. Le déshonneur ne se commande point, pas plus qu'à Metz les officiers soucieux de leur devoir et de leur conscience n'ont consenti à livrer leurs drapeaux, pas plus qu'ils n'ont voulu se prêter à des compromissions déshonorantes. Le pays leur a donné raison; il a bien fait. On ne discute pas avec ces sentiments-là; on les sent.
Et puis, cet appel même à la guerre civile n'était que le résultat d'un complot. Il était de nul eff'et et
1/ Quand la notîvdle de la mort du général Kléber parvint à
206 BONAPARTE EN ÉGYPTB.
devait Ôtre regardé comme un outrage de la part de celui qui le recevait.
•Bonaparte obéissait à des intérêts purement personnels. Gorfou était pris, l'Italie perdue, la Corse révoltée, la royauté prête à revenir et avec elle Paoli, Panattieri, Pozzo di Borgo, c'est-à-dire, la perte définitive de ses propriétés^ la ruine des siens, pour lui Texil ou la mort; c'était en vérité plus qu'il n'en fallait pour le décider à risquer le dernier coup de dé qui lui restait à jouer dans cette grande partie engagée contre la société.
En agissant comme il l'a fait, le général Bonaparte a donc été le digne continuateur du lieutenant d'Ajaccio, en attendant qu'il serve de modèle au futur commandant en chef de l'armée du Mexique. « Transie fuge de l'armée d'Orient et violateur des lois sani- « taires, » a avoué l'un de ses complices les plus autorisés, le duc d'Otrante, « il eût été brisé devant « un gouvernement fort. »
En quittant la terre d'Egypte, en s'embarquant avec quelques fidèles, Bonaparte a donc été coupable.
Avait-il conscience de la gravité de l'action qu'il commettait? oui. Le soin pris par lui, pour faire ses préparatifs de départ et pour tromper tout le monde, le prouve d'une façon inéluctable.
c Ce qu'on sait être honnête, on le fait au grand jour. »
Kléber Ta dit, du reste :
« Bonaparte ne confiait jamais à personne que ce
Paris, Joseph en fut et se montra fort affligé au premier Consul qui lui dit : « Bah I \ous m'ennuyez ; au bout du compte, c'est « un rival de moins, y Mss. A. E. Mémoùes inédits de Lucien Bonaparte.
«que les circonstances ne lui permettaient pas de « faire lui-même. »
Aussitôt après le gain de la bataille d'Aboukir, U avait prescrit au vice-amiral Gantheaume de prendre ses dispositions pour le départ des frégates la Muiron et la Carrere et des avisos la Revanche et Vlndépendant.
Le 17 août, le général en chef écrivait au Divan pour le prévenir de son intention d'aller visiter sous peu de jours la basse Egypte. Le surlendemain, il envoyait à Kléber Tordre de se trouver, le 24, à Rosette. Il avait, disait-il, à l'entretenir d'affaires d'une extrême importance'.
Menou * recevait un avis de même nature. Le 22, Kléber prenait connaissance de l'invitation qui lui était faite. Le 24, à dix heures du soir, il était à Rosette. Bonaparte n'y avait pas même paru.
Dans la nuit du 22 au 23 août, il était parti.
Parti ! sans daigner attendre le général auquel il confiait la mission de commander à tant de braves gens.
Parti ! sans un regret, sans un remords.