Mss. A. E. 14 avril
La situation, en somme, était des plus tendues et le maintien des trois Directeurs, Treilhard, Barras et La Réveillère-Lepeaux, peu assuré. C'est le jeu des institutions constitutionnelles de faire disparaître Tun pour faire surgir l'autre. Mais Barras et les pourris n'étaient pas gens à accepter aussi aisément une chute devenue nécessaire... Barras surtout, grisé qu'il était par ses victoires successives de prairial, de vendémiaire et de fructidor, songeait encore à employer les moyens qui lui avaient si bien réussi précédemment. Au nombre de ces moyens, se trouvait Bonaparte ; mais Bonaparte était en Egypte. Que fallait-il faire ? le rappeler. Lui et ses collègues s'y décidèrent et, de concert avec Talleyrand, fixèrent l'envoi de cette fameuse note du 26 mai, remise, le 6 juin, à Brueix, en rade de Vado.
En principe. Barras comptait pour une réédition de fructidor sur le concours d'une partie du Manège et des politiques de la droite. Mais, il y avait loin de Paris à Alexandrie. C'était le 26 mai que les dépêches de Barras, de Talleyrand et des Bonapartes étaient parties. A quelques jours de là, les Directeurs disparaissaient successivement dans la tourmente. Seul entre tous, Barras parvenait encore à se maintenir au pouvoir, et cette fois, sans crédit et sans influence.
L'entrée de Sieyès dans le gouvernement avait été le point de départ de la débâcle. Sieyès venait de Berlin, où il remplissait les fonctions d'ambassadeur, il y avait fait de la politique pour son compte personnel. En quittant la Prusse, il avait reçu du roi ua cadeau princier et s'était vu reconduit à la frontière avec une escorte d'honneur.
« Sieyès est un morose, presque însocîable, dit le « noble correspondant du prétendant. Opiniâtre dans « ses idées, il est incapable de les défendre, ne sachant « jamais ce que c'est que de revenir à une opinion qui « a échoué, dissimulant l'amour comme la haine.
« Il n'est dans les affaires qu'un caustique hypo- « cri te et un causeur enveloppé de dissimulation. »
Le portrait est frappant. Sieyès était de cette classe de bourgeois timorés, mais infatués d'eux-mêmes, que redoutait tant le cabinet du roi ; de ces bourgeois prêts à tout et disposés à prendre pour chef le premier prince avec lequel ils pourraient compter et dont ils n'auraient rien à redouter.
Sa mission de Berlin l'avait comme étourdi. En vrai bourgeois gentilhomme, il se croyait appelé à transformer le cours des destinées humaines. « Sieyès, raconte « Sandoz-Rollin', n'est point descendu au Luxem- « bourg au moment de son arrivée, mais chez son « ami Régnier. Il a été seul tout le jour avec Talley- « rand. Le lendemain, il a fait dire à ses collègues « qu'ayant besoin de se reposer des fatigues du « voyage, il ne se rendrait auprès d'eux que le jour « suiyant, qui est aujourd'hui. Ce peu d'empresse- « ment du nouveau Directeur à voir ses collègues les « a fort étonnés et scandalisés...
« Talleyrand lui aura parlé dans ses premiers en- « tretienSi ou je me trompe, de son système de paix, « c'est-à-dire de celui de détacher l'Angleterre à tout « prix de la coalition... »
« Il paraît content et raffermi dans sa place depuis « l'arrivée de Sieyès, ajoute-t-il le 12 juin; j'en juge
l, Mss. A. E. Paris, 8 juin 1799,
« au moins d'après sa contenance et sa conversation.
« Vous serez satisfait, m'a-t-il dit avant-hier, nous « aurons dans Tespace de six mois un système de poli- « tique extérieure qui, à ce que j'espère, nous pro- « curera des alliés. Il ne sera plus question de donner « des coups de bâton à l'Europe, pour les voir rejail- « lir ensuite sur la France.
« De quelque manière que la guerre finisse, je crois « pouvoir dire sans présomption que nous repren- « drons l'offensive et que la fin de la campagne (( tournera à notre avantage. Mais, soyez certain d'une c< chose, Sieyès et le parti dominant du Directoire « n'en abuseront pas. »
Le fait était exact. Sieyès, sûr de la majorité dans les Conseils, cherchait dans un remaniement de la Constitution et dans la possibilité même d'un acheminement vers un régime assez semblable au système politique anglais une solution aux difficultés présentes. Pour atteindre rapidement ce but, il eût voulu des collègues de son choix, tels que Talleyrand et Marescot; il échoua. Le terrain n'était pas suffisamment préparé. Méfiants, les Conseils nommèrent Moulins, Roger-Ducos et Gohier.
« Moulins^, dit le correspondant royal, est un gé- « néral obscur, une inutilité. Roger-Ducos, ancien a juge de paix, est aussi nul que Gohier, »
En somme, Sieyès restait l'homme dominant, l'homme en vue du Directoire. Il pouvait, en toute sécurité, reprendre sa combinaison, un peu moins
1. Moulins (Jean-François*Auguste), né à Caen le 14 mars 1752, mort à Pierrefitte le 12 mars 1810, enrôlé en 1791, général de division le 5 ventôse an IV, nommé directeur le 20 juin 1799, en remplacement de La RéveiUère-Lepe^ux,
ouvertement, voilà tout. Avec des collègues de cette force, il était sûr de n'être pas gêné. Quant à Barras, il suffisait de le surveiller ou de se l'attacher, une fois le moment critique arrivé.
On renoua donc Tintrigue si bien commencée. Des démarches furent faites auprès du prince de la Paix. Seulement, il fallait un général pour renouveler le coup du 18 fructidor. Lequel prendre? Dans les divers conciliabules qu'eurent les conspirateurs, Talleyrand glissa bien le nom de son ami Bonaparte ; mais ce nom seul avait le don d'effaroucher les plus timorés. Brune, Horeau, furent successivement écartés. Restait Joubert. On le savait ambitieux, peu républicain. On lui fit des propositions. Il les accepta, et, pour le mettre à même de faire figure, on renouvela pour lui ce qu'on avait fait pour Bonaparte, on lui donna une femme riche, mademoiselle de Sémonville', et comme cadeau de noce, le commandement de l'armée d'Italie.
La mort de Joubert vint mettre un terme à toute cette belle entreprise. Et pendant ce temps, les événements marchaient ; les désastres succédaient aux désastres. Il fallait aviser. Ce fut alors que Talleyrand glissa de nouveau sa carte forcée, Bonaparte, et cellelà, la veille même du jour où il quittait le ministère. Le fin diplomate, déjà au courant du complot de Barras, en mai, et du retour possible de Bonaparte, allait se trouver ainsi dans les deux jeux, le jeu ancien et le jeu nouveau.
Le Directoire accepta. On sait le reste. Le rappel de l'armée d'Egypte et de son général fut décidé et