‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799, d'après les documents inéditsChapitre 133 sur 185 · BONAPARTE A SAINTE-HÉLÈNE 5 MAI · texte numérisé non relu

BONAPARTE A SAINTE-HÉLÈNE 5 MAI

Le 5 mai 1821, on pouvait lire sur le bulletin sanitaire d'An tommarchi, le docteur attaché à la personne du César exilé :

« Refroidissement glacial des extrémités inférieures « et bientôt de tout le corps. Œil fixe. Lèvres fermées « et contractées. Profonds soupirs, cris lamentables, « mauvements convulsifs qui se terminent par unbruyant « et sinistre sanglot

« Les paupières restent fixes, les yeux se meuvent, « se renversent sous les paupières supérieures, le « pouls* tombe, se ranime. Il est six heures moins « onze minutes. Napoléon touche à sa fin: ses lèvres se « couvrent d'une légère écume, il n'est plus; ainsi « passe la gloire, »

En vérité 1 Est-il au monde quelque chose de plus sinistrement lugubre que cette simple note de carnet de médecin assistant, impassible, aux suprêmes convulsions de ce grand tueur d'hommes?

C'était, en efî'et, le petit corse dAjaccio qui venait de s'éteindre sur la terre d'exil, le ôamôm indomptable de Zia-Gertrude, l'élève déclassé de Brienne et de

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rÉcole militaire, rofficier aigri et malheureux du régiment de la Fère, le conspirateur émérite de la ville natale, le brillant officier d'artillerie de Toulon, le confident de Robespierre et de Fréron, le destitué de 179S, le ct)mplice de Barras, le vainqueur de vendémiaire, le général en chef de Tarmée de l'intérieur, l'heureux époux de Joséphine, le héros d'Arcole et de Rivoli, le conquérant de l'Egypte, l'homme de Brumaire devenu premier Consul, consul à vie, puis empereur des Français, le trahi de 1814, le conspirateur de l'île d'Elbe, le vaincu de Waterloo, en attendant qu'il fût le prisonnier de Longwood^

Jusque dans les derniers jours, il était resté identique à lui-même. « Vous direz à tous, répétait-il, le « 28 avril, à ses compagnons de captivité, que le « grand Napoléon est expiré dans l'état le plus déplo- « raWe, manquant de tout, absolument de tout, aban- « donné à lui-même et à sa gloire; vous direz qu'en « expirant il lègue à toutes les familles régnantes* « l'horreur et l'opprobre de ses derniers moments. » Puis, comme si le sentiment de sa fausse politique revenait obséder son esprit, il ajoutait : « Les cîr- « constances étaient sévères ; j'ai été obligé de sévir, « d'ajourner; les revers sont venus, je n'ai pas pu « débander Parc et la France a été privée des institu- « tions libérales que je lui destinais. Elle me juge avec « indulgence; elle me tient compte de mes intentions ; « elle chérit mon nom, mes victoires. Imitez-la, soyez « fidèles aux opinions que nous- avons défendues, à

1. Premier Consul à vie, le 2 août 1802; empereur des Français, le 18 mai 1804 ; forcé d'abdiquer, le 11 avril 1814 ; rentre en France, le 1" mars 1815; abdique de nouveau, le 22 juin; meurt à Sainte- Hélène, le 5 mai 1821,

« la gloire qu6 nous avons acquise, il n'y a hors de w là que honte et confusion. »

Ce furent ses dernières paroles. Le 4 mai, « hoquet « continuel, rire sardonique^ yeux fixes. >) Le 5, « profonds soupirs, cris lamentables, mouvements « cgnvulsifs qui se terminent par un bruyant et « sinistre sanglot. »

« Que s était-il passé dans cet instant suprême?

« Etait-ce un rire? Était-ce un cri y « Un remords^ un regret ou le dernier blasphème, »

du comédien qui vient de jouer sa dernière scène et qui sait n'avoir plus personne à tromper ici-bas? Était-ce un retour sur le passé, la vision du présent, ou celle de l'avenir réservé à sa mémoire et à sa famille? Était-ce le conte de Mercier^ ce conte qu'il aimait tant à lire dans ses soirées solitaires d'Egypte, les Lunettes magiques de Misnar?

Misnar était le plus vaillant capitaine de llnde.

La victoire était enchaînée à son char, les villes soumises, les peuples vaincus, les poètes empressés à célébrer ses succès. Un jour, il avait eu la curiosité de lire dans le Livre du destin. Et qu'avait-il entrevu ? celte phrase fatidique ;

Tu mourras dans l'exil et dans V oubli, »

Mais ce capitaine, fameux entre tous, c'était lui.

Cet exil! depuis six ans, il le subissait.

L'oubli! il y était condamné, même par ses proches. Sa mère et Lucien avaient donc eu raison avec leurs continuels et sages reproches! L'étrange folie avait pris fin. Sa famille était dispersée aux quatre coins de l'univers..

S36 BONAPARTE A SAINTE-HÉI.ÊNE.

A cette heure, que faisaient tous ces parents, tous ces fidèles d'Egypte et de Brumaire, qu'il avait comblés de tant de bienfaits?

Lœtitiaj la mère la Joie, comme l'appelaient les loustics des régiments de sa garde, vivait sombre et retirée dans son palais de Rome, comptant ses écus et regrettant parfois la maisonnette si tranquille de la rue Saint-Charles d'Ajaccio. Pour l'instant, elle écrivait sous la dictée de Fesch, de SonÉminence Fesch, aux souverains alliés. Il s'agissait de graves intérêts. Aurait-elle droit au titre de Madame ou à celui de Laetitia \ en attendant qu'elle mourût aveugle et abandonnée, à une heure et demie du matin, le 2 février 1836^? Et, détail navrant à ajouter : pour quelque menue monnaie, ses domestiques la faisaient voir aux touristes avides d'inscrire sur leur carnet ce témoignage de leur passage dans la ville éternelle.

Joseph, Tex-petit commissaire des guerres, devenu diplomate, colonel, prince du sang, roi de Naples et roi d'Espagne, puis simple roi détrôné, s'était réfugié en Amérique. Intriguant toujours, il rêvait quelque couronne nouvelle, tressée par les révoltés naïfs du Mexique ou du Pérou ®.

Sa femme, Julie Glary, réfugiée à Bruxelles, demandait une seule chose, le retour de son mari et la possibilité d'aller rejoindre à Rome sa belle-mère et

1. Mss. A. E.— S. E. le cardinal Fesch disait : « Nous avons cru devoir écrire aux souverains alliés la lettre ci-jointe, signée par Madame. Il y a eu différence d'opinion sur le nom qu'elle, prendrait. Madame ou Laetitia. »

2. Registre de décès de la paroisse de Sainte-Marie in via latâ, (Voir, aux pièces à l'appui, le fac-similé.)

3. Joseph mourut à Florence, le 28-juillet 1814. (Voir les pièces à l'appui.)

ANTrêr: 18217 337

sa belle-sœur\ Elle, l'ex-reine d'Espagne, écrivait tout prosaïquement à Son Excellence M. le baron de Damas, ministre des affaires étrangères :

Monsieur le Baron,

«... Le comte de Survilliers a cru jusqu'ici devoir « s'abstenir de solliciter l'autorisation de revenir en « Europe. Aujourd'hui qu'il n'y a plus de motifs qui « lui imposent le sacrifice de ses affections privées, il « demande la permission de se rendre à Rome pour « y revoir sa famille et principalement sa mère qui « est à la veille de succomber sous le poids des ans et « des infirmités.

« Le Saint-Père est disposé à le recevoir dans sa « capitale, ainsi qu'il a bien voulu le permettre pour « ses frères et leurs familles, et si par la suite on « trouvait cette résidence trop près de Naples, une u toute autre ville des États de Sa Sainteté pourrait « être assignée au comte de Survilliers... »

Lucien, le sans-culotte Lucien, l'ex-Brutus, l'ex- Roméo, devenu l'excellent mari de madame Jouberthon, l'auteur de cette lettre qui restera à son honneur, à propos du divorce qu'on lui proposait : «... Vous finissez par me tracer le plan de con- « duitc que je devrais suivre. Déchirer le con- « trat qui nous unit depuis trois ans, ramener à a Paris ma femme devenue concubine, séparer de son « sein mes filles qui ont retrouvé en elle leur mère ; « reconnaître mes deux enfants comme enfants natu-

1. Maric-Juiie Clary mourut le 7 avril 1845. (Voir aux pièces à l'appui.)

33â BONAPARTE A SAINTE-IIÉLENE.

« relsl... Et vous appelez cela une marche simple î a et vous pensez qu'après avoir déshérité ma pauvre « famille, déshonoré ma fe^mpe, déshérité mes en- « fants ; qu'après les avoir privés d'un nom et d'un « état qui n'est plus à moi, mais à eux, je trouverais « le dédommagement de tant de lâchetés dans les « grâces et les faveurs qui, dites-vous, feraient vivre « mes enfants naturels honorés et heureux!... Sachez « seulement que plutôt de descendre à tant d'infa- « mies je serai capable d'immoler mon fils et ma « fille de ma propre main^ ... » Lucien, disonsnous, songeait à rejoindre son frère aux États-Unis pour y fonder quelque nouvel empire. Pour l'instant, gardé à vue,' il étudiait les astres, en compagnie de son aimable et intelligente femme, Alexandrine de Bleschamps, l'épouse divorcée du citoyen Jouherthon.

Louis *, l'ex-auteur de tant d'états de service extraordinaires, l'ex-officier d'artillerie m joar^î'ôws, l'ex-capitaine du 5" hussards, promu successivement connétable, puis roi de Hollande, cherchait dans le silence du cabinet de son palais de Rome l'explication d'événements, dont il ne comprenait pas encore les causes et les effets, bien qu'il vint d'en publier une histoire. « Je lui pardonne ce libelle, » a dit Napoléon dans son testament, » il est plein d'assertions fausses et de

1, Lucien mourut en 1840. (Voir aux pièces à l'appui.) Après sa mort, sa femme n'eut qu'une pensée, classer et

annoter les papiers laissés par son mari, pour les léguer à la France (12 juillet 1845). La remise de ces curieux documents fut, en effet, faite au mois d'octobre de la même année entre les mains de l'ambassadeur de France, M. Baude, par les soins des exécuteurs testamentaires de la veuve de Lucien.

pièces falsifiées ^ » En tout cas, le pardon ne fut pas très sincère. Louis ne fut pas compris sur la liste des parents auxquels le prisonnier de Longwood laissa des souvenirs. Il parait, du reste, n'y avoir guère tenu, car il refusa sa porte au pauvre Antommarcbi, venu tout exprès pour lui rendre compte des derniers moments de son frère.

Sa femme, la reine Hortense, confinée dans son coquet château d'Arenenberg, s'occupait de tout à la fois, d'art et de conspiration. Elle continuait la spécialité de Joseph à Prangins, en 1S14 ^

Jérôme^ y l'ex-élève de Juilly, l'ex-mari d'Élisa Paiersoji, l'ex-roi de Westphalie, devenu l'époux d'une princesse de Wurtemberg puis le déshérité de son beau-père, errait de château en château avec sa femme et son enfant. C'était lui pourtant qui avait osé écrire à son impérial frère, le 5 décembre 1811, cette lettre curieuse à plus d'un titre :

1. A propos de cet incident, Lucien dit dans ses Mémoires : «'Accusé publiquement et même injurié par l'Empereur, il

crut devoir justifier sa conduite dans un mémoire qui blessa vivement Napoléon, bien qu'il n'eût dit et probablement parce qu'il ne disait que la vérité.,.

« Je pardonne à mon frère Louis le libelle qu*il a écrit contre « moi...» Ce qui, selon nous, veut dire en substance matérielle : je ne pardonne pas à mon frère... et j'engage par là mes amis à partager mon ressentiment. Ce jugement peut paraître sévère, mais un pardon proclamé en même temps que l'accusation de la part d'un mourant qui a peut-être autant d'amis que d'ennemis et livre ainsi l'individu pardonné, mais affirmé coupable, à l'indignation de ses ennemis nous paraît le plus fort des coups que puisse porter une rancune agonisante.»

2. Voir aux pièces à l'appui. Hortense Beauharnais divorça en 1809. Elle se retira d'abord à Augsbourg, en 1816, puis au château d'Arenenberg, qu'elle acheta en 1817. Elle y mourut en 1837.

i5. Voir aux pièces à l'appui. Jérôme est mort le 21 juin 1860. Jl se fixa à Roipe en 182^.

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«Établi dans une position qui me rend la sentinelle avancée de la France... je juge les événements avec calme, j'envisage les dangers sans les craindre; mais je dois dire la vérité à. Votre Majesté et je désire qu'EUe ait assez de confiance en moi pour s^en rapporter à ma manière de voir.

« JMgnore, Sire, sous quels traits vos généraux et vos agents vous peignent la situation des esprits en Allemagne; s'ils parlent à Votre Majesté de soumission, de tranquillité et de faiblesse, ils s'abusent et la trompent. La fermentation est au plus haut degré, les plus folles espérances sont entretenues et caressées avec enthousiasme, on se propose l'exemple de l'Espagne, et si la guerre vient à éclater, toutes les contrées situées entre le Rhin et l'Oder seront le foyer d'une vaste et active insurrection.

« La cause puissante de ces mouvements dangereux n'est pas seulement la haine contre les Français et l'impatiencedu joug étranger; elle existe plus fortement encore dans le malheur des temps, dans la ruine totale de toutes les classes, dans la surcharge des impositions, contributions de guerre, entretien des troupes, passage de soldats, et vexations de tous les genres continuellement répétées. Le désespoir des peuples qui n'ont plus rien à perdre, parce qu'on leur a tout enlevé, est à redouter.

« Ce n'est pas seulement en Westphalie et dans les pays soumis à la France qu'éclatera cet incendie ; mais aussi chez tous les souverains de la confédération du Rhin. Ils seront eux-mêmes les premières victimes de leurs sujets, s'ils ne partagent leurs violences ; car Votre Majesté sait que le caractère uni- ^ forme des révolutions est de renverser tous les prin-

cîpes et de détruire tous les liens et les rapports de la société.

«'Que Votre Majesté ne pense pas que j'exagère en lui parlant des malheurs des peuples: je dois lui dire qu'à Hanovre, Magdebourg et dans les principales villes de mon royaume les propriétaires abandonnent leurs maisons et chercheraient vainement à s'en défaire au prix le plus vil. Partout la misère assiège les familles, les capitaux sont épuisés, et le noble, le bourgeois et le paysan, accablés de dettes et de besoin, ne semblent plus attendre d'autres secours que la vengeance qu'ils appellent de tous leurs désirs et vers laquelle ils dirigent toutes leurs pensées.

« Ce tableau est vrai dans toutes ses parties. Aucun des mille rapports qui me parviennent journellement ne le contredit ; je le répète à Votre Majesté, je souhaite avec ardeur qu'Elle ouvre les yeux sur cet état de choses et qu'EUe le juge avec toute la supériorité de son esprit pour prendre les mesures et les précautions qu'Elle jugera convenables.

«Placé au centre même du péril, je ne m'en alarme point pour moi ; je sais qu'il est des maux nécessaires, et qiîi ne sont que le passage à des circonstances plus heureuses ; ainsi je ne fais aucun cas de. ce qui me touche personnellement, et je me repose à cet égard d'une manière absolue sur les bontés de Votre Majesté et la droiture de ses intentions. Mais les peuples ne peuvent raisonner ainsi ; ils sont indifférents aux plus hautes combinaisons de la politique, et ils ne sentent que le mal présent qui les presse.

« J'ose croire que Votre Majesté prendra ma lettre en considération; je remplis, en l'écrivant, mon devoir

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