Mss« A, £. Mémoires inédits de Lucien Bonaparte
« de jolies femmes, réputées généralement galantes, « l'ex-marquise de Beauharnais, veuve du général « guillotiné de ce nom. Mon frère Napoléon la « remarque davantage ou plutôt en est remarqué. « Cette femme qui n'a jamais été belle, plus que sur « le retour, le captive assez pour qu'il désire l'épouser. « Il est vrai que Barras se charge de sa dot qui est « le commandement en chef de l'armée d'Italie. » Et Lucien- ajoute, à propos des projets de son frère Napoléon d'aller dans l'Inde : « Je me suis demandé « quelquefois ce que Napoléon aurait fait dans l'Inde, « s'il avait pris du service pour les Anglais et même « contre eux, car il a touché aussi cette corde-là. « Quoi qu'il en soit, l'événement a prouvé qu'il était « habile à se frayer un chemin et que ce n'était pas « sans raison qu'il croyait la protection des femmes « bonne à y réussir. L'histoire n'oubliera pas de « consigner qu'à l'exemple de Mahomet, il rencontra « une Cadige (kadidja) dans l'ex-marquise de Beau- « harnais, plus âgée que lui au moins de dix ans, à « la faveur de laquelle il obtint le commandement « en chef de l'armée d'Italie. Au reste, il en usa si « bien pour son honneur et celui des armes fran- (( çaises qu'il faut avoir envie de chicaner pour lui « reprocher d'être entré par telle ou telle porte que « ce soit dans ce qu'on appelle le temple de la « gloire.
« Joséphine n'était pas méchante, dit Lucien, ou « pour mieux dire. Von a beaucoup dit qu'elle était « très bonne; mais c'était surtout quand ses actes de « bonté ne lui coûtaient aucun sacrifice. Avec assez « d'usage du grand monde, où son premier mari « l'avait introduite un peu avant la révolution de 1789,
« elle avait peu, fort peu d'esprit, point du tout « de ce que l'on pourrait appeler de la beauté; mais « certains souvenirs créoles dans les souples ondu- « lations de sa taille plutôt petite que moyenne; une « figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle (( les apprêts de sa toilette remédiaient assez bien « à la clarté des lustres, tout enfin dans sa per- « sonne n'était pas dépourvu de ces quelques restes :< i'attractO'partage de sa première jeunesse et que « le peintre Gérard , cet habile restaurateur de la « beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort :( agréablement reproduits dans les portraits qui nous i< restent de la femme du premier Consul.
« Dans les brillantes soirées du Directoire, où « Barras m'avait fait l'honneur de m'admettre, c'est « sous cet aspect que j'avais rencontré nombre de « fois la citoyenne Beauharnais, avant que mon frère « l'épousât, et la vérité, c'est que jusqu'alors, malgré « le portrait que j'en fais à présent après coup et dont « je ne crois pas qu'on puisse contester la ressem- « blance, elle avait à peine attiré mes regards, tant « elle me paraissait peu jeune et inférieure aux autres « beautés qui composaient ordinairement la cour du « voluptueux directeur et dont la belle Tallien était « la véritable Galypso... * »
Mais si elle n'avait pas produit d'impression sur Lucien, il n'en avait pas été de même sur Bonaparte. Cette nature, qu'on pourrait appeler fondante, possédait toutes les qualités susceptibles d'attirer un homme aussi impressionnable et aussi ardent que l'était le jeune général. C'est la loi des contrastes.