Mss. À. G., 29 nivôse an IV
158 BONAPARTfi A L'ARMÉE D'ITALIE.
est partout à la fois, en avant, sur ses flancs, en arrière et avec lequel on lit à livre ouvert dans le jeu de ses adversaires.
Nous n'entrerons pas dans le détail de cette merveilleuse campagne, dont toutes les phases brillantes ont été tant de fois exposées par le menu. La bataille, c>st Taccident, c'est Tabcès qui perce. L'important est de le faire mûrir.
Le général Bonaparte, en reprenant son ancienne combinaison de 1794, avait raison. C'était bien à Savone, au col de Cadibone, au point de soudure, c'est-à-dire de jonction des forces alliées, qu'il fallait frapper. C'était là qu'il comptait appliquer ces principes dont l'exposition avait tellement frappé les deux Robespierre et l'avait fait considérer par eux, comme « un officier d'un mérite transcendant. »
« Il en est des systèmes de guerre comme des sièges « des places, écrivait-il en 1794 à Robespierre l'aîné; « il faut réunir ses feux contre un seul point. La brè- « che faite, l'équilibre est rompu, tout le reste devient « inutile et la place est prise... Il ne faut point dissé- « miner ses attaques, mais les concentrer...
« Il faut se diviser pour vivre et se concentrer pour « combattre...
« L'unité de commandement est nécessaire pour « assurer le succès...
« Le temps c'est tout... »
Et ces préceptes, avec quelle puissance il allait en faire l'application.
Le 27 mai, il était au milieu de son armée.
Le 10 avril, il commençait les opérations.
Le 12, il gagnait la bataille de Montenotte; le 13, celle de Miliesimo ; le 15, celle de Dégo.
Vainqueur à Mondovi le 25, U traitait à Cherasco le 28, avec la Sardaigne,
En moins de vingt jours, il avait séparé ses adversaires et contraint Tun d'eux à Fimpuissance.
Quinze jours plus tard, il faisait son entrée triomphale dans Milan. La campagne était finie.
De MOan, en effet, de ce centre de l'occupation autrichienne, il pouvait rayonner partout et faire face à la fois au nord, au sud et à l'est.
Et de cette circonstance heureuse, avec quelle netteté, quelle précision il use pour se concentrer au moment voulu. Quelle entente parfaite de la guerre I
Qu'on en juge !
Ses opérations contre les Autrichiens et les Sardes durèrent onzejoursj du 11 avril 1796, jour de l'affaire de Montenotte, au 22 (combat de Mondovi). Le 28 avril, l'armistice de Cherasco était signé.
Son mouvement contre Beaulieu, mouvement qui aboutit à la conquête de la Lombardie, demanda quinze jours ^ du 1®' au 15 mai. (Passage du Pô à Plaisance, le 7 mai; passage de l'Adda à Lodi, le- 10 mai; entrée à Milan, le 15 mai.)
La deuxième partie de son attaque contre Beaulieu et sa marche sur Livourne et Bologne réclamèrent vingt-neuf jours, du 27 mai au 26 juin.
Les premières opérations contre Wûrmser et Quasdanowich se firent en neuf jours, du combat de Salo à la reprise de Peschiera (combat de Lonato, bataille de Castiglione, 3 et 5 août).
La deuxième partie de ses marches et contre-marches contre Wurmser exigea seize jours, du 3 au 16 septembre; (entrée dans le Tyrol, 3 septembre; combat de San Marco; occupation de Trente, 5 sep-
tembre ; bataille de Bassano, 8 septembre; combat de Saint-Georges, 19 septembre.)
Contre Alvinzi, il lui fallut douze jours, du 5 au 17 octobre 1796. (Combat de Caldiero, 6 octobre; bataille d'Arcole, 15 octobre,)
La seconde fois, il eut besoin de trente jours avant d'obtenir la capitulation de Mantoue, du 3 janvier au 2 février 1797.
Sa lutte contre le Pape ne lui fit perdre que quinze jours, du 4 au 19 février, date de la signature du traité de Tolentino.
Enfin, ses dernières opérations, celles contre l'archiduc, réclamèrent trente-six jours, du 2 mars, passage de la Piave, au 7 avril, jour de rentrée de Tavant-garde française à Léoben, à quelques lieues du Sommering et à trente lieues de Vienne.
Cette simple énumération, plus éloquente que les récits les plus détaillés, suffit pour se rendre compte de sa rapidité foudroyante dans Texécution, rapidité qui fait de cette campagne un modèle du genre pour tous ceux qui sont appelés à commander les armées!
En vérité 1 que de tristes comparaisons à faire, si Ton songe aux lenteurs de 1866 et de 1870, campagnes étranges, pendant lesquelles Autrichiens et Français se trouvant en présence d'un adversaire tout aussi maladroit que Wiirmser et Alvinzi, ne surent pas profiter de ses impardonnables fautes !
La guerre, pourtant, n'est qu*une grande recommenceuse, s'il est permis d'appliquer à la lutte des humains ce joli mot de madame de Sévigné.
Mais il ne suffit pas d'être un merveilleux homme de guerre, d'avoir des soldats excellents, un échiquier
ANNÉE 1790. IGl
convenable et de gagner bataille sur l)ataille, pour obtenir des résultats favorables. D^autres questions contingentes entrent dans ce grand problème de rhistoire des nations, questions à côté, si Ton veut, mais les seules en résumé qui permettent d'apprécier en connaissance de cause la valeur du cbef et les effets de cette sorte de fantasmagorie de la guerre. Elles -correspondent à la partie philosophique de la campagne; elles touchent aux procédés de commandement, de moralité et de politique. Il importe de les passer successivement en revue.
Le commandement, — L'unité de commandement , Bonaparte la réclamait de façon absolue. L'unité d'opérations nécessite en effet l'unité de direction. En s'en tenant donc au maintien de ce droit strict, le général en chef de l'armée d'Italie avait raison. Cette prétention, malheureusement, n'était pour ]ui que l'origine de prétentions pins grandes, qu'il devait affirmer de façon étrange à la suite de chacune de ses victoires et de chacune des faiblesses du gouvernement. C'est en cela que cette étude du développement des idées autoritaires du jeune général est utile et curieuse à faire.
A l'heure même où il venait de passer l'Adda, au lendemain de son rapide succès contre les Piémontais, il recevait du Directoire l'avis du partage de son commandement avec Kellermann. Il n'hésita pas. « Dans la situation des affaires , écrit-il à Carte not, il est indispensable que vous ayez un général « qui ait entièrement votre confiance. Si ce n'est <» pas moi, je ne m'en plaindrai pas, et je redouble- «c rai de zèle pour mériter votre estime dans le poste
« que VOUS nie confierez. Chacun a sa manière de « faire la guerre. Le général Kellermann a plus « d'expérience et la fera mieux que moi ; mais tous « les deux ensemble, nous la ferons mal,
« Je crois qu'wn mauvais général en vaut
« mieux que deux bons. La guerre est comme le gou- « vernement, c'est une affaire de tact*.. Je ne veux « pas être entravé. J'ai commencé avec quelque gloire^ « je désire continuer à être digne de vous... » Il ajoutait : « S'il faut que je réfère de tous mes pas aux « commissaires du gouvernement, s'ils ont droit de « changer mes mouvements, de m'ôter ou. de m'en- « voyer des troupes, n'attendez plus rien de bon.
« Je vous jure que je n'ai en vue que la patrie. « Vous me trouverez toujours dans la ligne droite. « Je dois à la République le sacrifice de mes idées. « Si l'on cherche à me mettre mal dans votre esprit, « ma réponse est dans mon cœur et dans ma con- « science *... » Les directeurs cédèrent.
c( Vous paraissez désireux, lui répondirent-ils, de « conduire toute la suite des opérations de la cam* « pagne actuelle en Italie... Le Directoire a mûre- « ment réfléchi sur votre proposition et la confiance « qu'il a dans vos talents et dans votre zèle républi- « cain, a décidé cette question en faveur de l'affir- « mativc. JjO général en chef Kellermann restera à « Ghambéry... »
ur la question du droit de traiter, ils se montrèrent tout aussi pusillanimes. De leur part, la faute était grossière. Eux seuls étaient responsables, eux seuls avaient en main les renseignements nécessaires, eux