Proclamation datée de Créfeld, 25 mai
2. Mss. A. G. Quartier général de Nice, 7 jçerminal an IV (27 mars 1796)
ANNflE 1797. 169
Celles qui suivent sont conçues dans un ordre d'idées identique. Au moment de s'embarquer pour l'Egypte : « Soldats, leur dit-il encore, il y a deux « ans que je vins vous commander. A cette époque, « vous étiez dans la rivière de Gènes, dans la plus « grande misère, manquant de tout, ayant sacrifié « jusqu'à vos montres pour votre subsistance. Je vous « promis de faire cesser vos misères, je* vous con- « duisis en Italie. Là, tout vous fut accordé. Ne vous « ai-je pas tenu parole ? Eh bien ! apprenez que vous a n'avez pas encore assez fait pour la patrie, et que « la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais « vous mener dans un pays où, par vos exploits « futurs, vous surpasserez ceux qui étonnent aujour- « d'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les « services qu'elle a le droit d'attendre d'une armée « d'invincibles. Je promets à chaque soldat qu'au « retour de cette expédition^ il aura à sa disposition de « quoi acheter six arpents de terre, »
On le voit, le procédé de démoralisation est érigé par lui en principe. Gomment aurait-il pu en être autrement? Bonaparte ne voyait dans la guerre que le moyen de donner satisfaction à ses appétits. En réalité, il restait identique à lui-môme; il s'exprimait comme il pensait.
Quant aux conséquences d'un tel système, elles ne pouvaient être que déplorables; elles le furent. Le désir de s'enrichir devint l'unique mobile de tout ce personnel d'officiers et de fonctionnaires. Sur ce point les avis des contemporains sont unanimes. « On pilla « sans pudeur, on afficha un luxe scandaleux que « Bonaparte exigea de tous ceux qui l'entouraient, « tandis que, par un charlatanisme aisé à apercevoir,
« il affectait une grande simplicité dans ses vêtements, « afin d'être mieux distingué par le contraste.
« Une nuée de vautours, à laquelle il faut joindre « les membres de sa famille, tombèrent sur cette « malheureuse Italie pour s'acharner sur son cada- « vre.... » Bonaparte reconnaissait lui-même l'exactitude de cette situation. « Je suis entouré de voleurs, » écrivait-il, le 8 octobre. Et le surlendemain il ajoutait : « Vous avez calculé, sans doute, que vos admi* « nistrateurs voleraient, mais qu'ils feraient le service « et auraient un peu de pudeur ; mais ils volent d'une « manière si ridicule et si impudente que, si j'avais « un mois de temps, il n'en est pas un qui ne pût <i être fusillé. » Il est vrai que peu de temps auparavant, il prenait leur défense : « Ces malheureux sont « excusables. Après avoir soupiré trois ans au sommet « des Alpes, ils arrivent à la terre promise ; ils veulent « en goûter. »
Où était le temps où Saint-Just faisait condamner à mortles fournisseurs concussionnaires, où le général Méquillet, à la suite d'un jugement rendu contre trois malheureux soldats reconnus coupables d'avoir volé quelques volailles, croyait favoriser suffisamment l'un d'eux en le faisant fusiller le premier, parce qu'il était le fils de son intime ami? L'armée d'Italie était en train de devenir une armée de prétoriens. Pour Bonaparte, c'était de propos délibéré qu'il voulait une telle aberration de l'esprit militaire. Il se rappelait les préceptes des maîtres qu'à Brienne on lui avait appris à imiter, les généraux de l'ancienne Rome et leur devise : panem et ctrcenses. Il partait de ce point de vue si faux et si dangereux pour les- hommes arrivés au pouvoir, que des chefs corrompus sont plus
dévoués que les honnêtes et les indépendants^ car ils ont tout intérêt à soutenir ceux qui les ont acceptés et qui sont leur unique garantie.
Le César perçait déjà derrière le général en chef. Brumaire, Décembre, Mexique et Metz se préparaient dans les ténèbres de Tavenir.
D'Antraigues pouvait donc dire avec raison de Tarmée dltalie :« Les officiers généraux sont riches « en argent comptant et ne savent où le placer. Us ne « veulent pas l'envoyer en France et n'osent s'en « séparer. Kiimaine traîne avec lui plus de deux mil- « lions, ainsi des autres. Tous se sont enrichis ; aucun « ne s'est abstenu de voler ^ »
La politique. — On devine ce que dut être la politique avec un tel système et des procédés de commandement si bizarres. La duplicité fut à l'ordre du jour, et, quand on passe en revue cette partie des agissements de Bonaparte, on ne sait en vérité de quoi s'étonner le plus, ou de son aplomb, ou de la merveilleuse souplesse de son esprit inventif.
L'officier d'artillerie d'Ajaccio, du 10 août et du 13 vendémiaire, se retrouve là tout entier, sur un théâtre plus vaste et mieux approprié à ses instincts, et, cette fois, avec une puissance et une autorité doublées par le succès.
Pour arriver à ses fins, tout lui est bon, mensonges, dénonciations, incitations aux révoltes. La presse
1. Lucien Bonaparte parle dans ses Mémoires de la galerie de vingt mille tableaux qu'avait acquise son oncle le cardinal Fesch. « Ce chiffre n'est nullement exagéré, » dit-il. Lucien, en 1800, en possédait pour sa part trois cents, tous de grands maîtres et venant d'Italie.
entre ses mains devient un fécond auxiliaire de désagrégation. Le Courrier de t armée d'Italie,\e Journal de Milan et le Patriote français ^ dont ses secrétaires Jullien, Lavalette et Bourrienne, sont les inspirateurs, contiennent chaque jour la pensée du chef, pensée qui se transforme au gré de Tintérêt enjeu, sans préoccupation des ruines que laréalisation peutentraîner. Que sont en effet les gens? que sont les peuples pour ce jongleur émérite? rien. Aussi pour se rendre compte de cette curieuse palinodie, le mieux est-il de laisser parler let dépêches et de mettre en regard quelques-unes d'entre elles.
S'agit-il de cette belle Lombardie, si pleine de dévouement, si disposée à faire fête aux libérateurs ? voici ce qu'il en dit au moment où il foule, pour la première fois, son riche territoire.
Mai 1796.
Proclamation.
•si Peuple d'Italie, rarmée « d'Italie vient pour rompre « vos chaÎDes. Le peuple fran- (( çaig est l'ami de tous les « peuples, venez avec confiance « au-devant d'elle, d
Mai 1796.
Dépêche au Directoire,
« Nous tirerons de ce pajs-ci « vingt-millions 'de contribu- « tions. Cette contrée est une « des plus riches de l'univers ; « mais elle est entièrement « épuisée par cinq années de (c guerre. »
Et Tannée suivante, à l'heure où il traite avec l'Autriche abattue :
lîaYriH797.
Aux Milanais,
« Vous demandez des assu- « rances pour votre indépen-
19 avril 1797.
Au Directoire,
«... Sa majesté l'empereur a (( déclaré ne vouloir aucune
1. Le Rédacteur et le Moniteur ^ qui se rédigeaient à Milan, (demeuraient les organes du Directoire.
« dance à yenir ; mais ces assu-
c( rances ne sont-elles pas dans
« les Tictoires que l'armée
u d'Italie remporte chaque jour.
« Chacune de nos victoires est
(( une ligne de votre charte
« constitutionnelle. Les faits
« tiennent lieu d*une décla-
« ration par elle-même puérile.
« Vous ne doutez pas de rintérét
« et du désir qu*a le gouverne^
« ment de vous constituer libres
« et indépendants, »
« compensation en Allemagne.
(( Je lui ai offert pour le premier « article Vévacuatiou du Mila- (( nais et de la Lombardie, Ils (( n*ont pas youIu. »
Est-ce de TEmpire ottoman qu'il s'occupe? La méthode est la même.
16 août 1797.
Au pacha de Scutari,
« La République française « est Tamie vraie de la Suit blime Porte.
((... Votre Seigneurie trou- « vera ci-Joint Tordre que j'ai (c donné pour que désormais le (c pavillon ottoman puisse voya- « ger sans inquiétudes dans a TAdriatique. Non seulement c( les Turcs seront traités comme « les autres nations, mais mémo c( avec une spéciale partialité. »
Pour Rome, le procédé est
Octobre 1796.
Dépêche au délégué du pape,
«... Vous pouvez assurer le « pape que j'ai toujours été con- « traire au traité qu'on lui a proie posé et surtout à la manière .« de négocier... J'ambitionne « bien plus le titre de Sauveur « que celui de destructeur du c< Saint-Siège. »
16 août 1797.
Au Directoire,
« L'empire des Turcs s'écroule « tous les jours ; la possession « des îles du Levant nous mettra « à même de le soutenir autant « que cela sera possible, ou d'en « prendre notre part, d
identique :
Octobre 1796.
Dépêche à Cacault,
«... Vous sentez bien que je n'attends que le moment favorable pour m'élancer sur Rome et y venger l'honneur national... Il faut en finir avec le vieux renard(le pape].»
BONAPARTE A L'ARMiIe D'ITALIE,
Maïs « le Souverain Pontife et la majeure partie a des cardinaux, paraît-il, ne voulaient pas entendre « parler de paix, » écrivait Tabbé de Pons au prétendante « Ce qui n'est pas moins dangereux pour « Rome, ajoutait-il, c'est la quantité de Jacobins « qu'elle renferme dans son sein et qui n'attendent « que le moment de faire une explosion... Il est ques- « tion d'un bref qui serait adressé aux Français pour « les inviter à se réunir contre les factions qui ne « veulent que l'anéantissement de la religion et la sub- « version de l'ordre social. »
Quinze jours plus tard, les troupes françaises étaient aux portes de Rome, et Bonaparte écrivait :
19 février 1797.
Au Souverain pontife »
« La République française u sera à Tavenir une des amies « les plus vraies de Rome...
« Toute rEurope connaît les « intentions pacifiques et les « vertus conciliantes de votre « Sainteté! J'envoie mon aide « de camp pour exprimer à i< votre Sainteté Teslime et la « vénération parfaite que j'ai <( pour sa personne, et je . la « prie de croire au désir que « j'ai de lui donner dans (( toutes les occasions les preuves c< de respect et de vénération i< avec lesquels j*ai l'tionneur « d'être »
18 février 1797,
Au général Joubert,
« L'armée est à trois jours de (( Rome. Je suis à traiter avee « cette prétraille, et pour cette « fois-ci Saint- Pierre sauvera (( encore le Gapitole... »
19 février 1797,
Au Directoire.
«... Mon opinion est que Rome
« une fois privée de Bologne,
(( de Ferrare, de la Romagne et
« des trente millions que nous
« lui ôtons, ne peut plus exis-
<( ter. Celte vieille machine se
« détraquera toute seule.... »
A quelques jours de là, l'abbé de Pons disait, en guise de péroraison au futur Louis XVIII :
l. Mss. A. E. 28 janvier 1797.
« Votre Majesté, aura sans doute été surprise de la i< modération de Buonaparte. Il avait raison de dire « au cardinal Mattei et aux autres députés, que ce « qu'il laissait au pape était un pur don de sa part; « car il n'a tenu qu'à lui de le dépouiller entière- « ment, de le chasser de ses États, d'y établir une « autre forme de gouvernement, de s'emparer de « Rome et de toutes ses richesses. Il est certain que « M. le général Golli, avec d'aussi mauvaises troupes « que celles dont il avait le commandement , était a hors d'état d'opposer la moindre résistance et « d'arrêter les Français dans les gorges et les défilés « les plus aisés à défendre. Un colonel, au service de « l'Empereur, qui avait été chargé de visiter certains « postes et qui avait été à Viterbe, Aquapendente, « Radicofani et Perugia, me mandait à son retour à « Rome, qu'il venait défaire une course digne de Don « Quichotte, que tout ce qu'il avait vu était une vraie « comédie et que j'aurais de la peine à croire ce dont « il avait été témoin. Le pape n'avait pas moins à <c craindre la lâcheté de ses officiers et de ses soldats « et ses ennemis du dedans que ses ennemis du « dehors. S'il avait quitté Rome au moment où on le « lui avait conseillé, c'en était fait de cette ville. Elle « était pillée et saccagée par ses propres habitants. « Elle renfermait dans son s^in une prodigieuse quan- « tité de gens de tout état quijàl'approchede l'armée « française, se sont montrés partisans du système ré- « volutionnaire et républicain. Ils ont frémi de rage, « lorsqu'ils ont appris le traité conclu le 19 février « entre le Souverain Pontife et la République fran- « çaise. Ils ne pardonnent pas à Buonaparte de s'être « arrêté dans sa marche victorieuse et de n'être pas
BONAPARTE A I/ARMEB D'ITALIE.
« entré à Rome. Ils l'accusent de perfidie et de trahi- • « son, et invoquent contre lui la sévérité du Directoire. « Tous les Jacobins de Tltalie tiennent le même lan- « gage et poussent les hauts cris.
« On ignore si Buonaparte a eu ordre du Directoire « de ne pas aller jusqu'à Rome. S'il a pris sur lui de « ne pas pousser plus avant ses conquêtes^ la cour de « Rome et S. S. ne peuvent lui refuser de la reconnais- « sance. Il est certain qu'il se conduit parfaitement « bien à l'égard des prêtres qu'il appelle réfractaires « et il leur accorde sa protection. Il a même ordonné « aux maisons religieuses des pays conquis de se parce tager ceux qui y sont restés et de fournir à leur ence tretien et nourriture et défendu à ses soldats d'en « insulter aucun sous les peines les plus graves ^.. »
A Venise, malheureusement, la comédie allait tourner au drame. Et quel drame I le plus poignant qui se puisse voir, car il s'agit de tout un peuple sacrifié aux rêves de conquêtes en Orient, d'un chef d'armée sans scrupules. Qu'on en juge I
semai 1797.
Bonaparte à la municipalité de Venise,
« ,.. Dans toutes les circonu stances je ferai tout ce qui c( sera en mon pouvoir pour c< donner les preuves que j*ai c( de voir se consolider votre (( liberté et de voir la misérable « Italie se placer enfin avec (( gloire, libre et indépendante « des étrangers, sur la scène « du monde et de reprendre (( parmi les grandes nations le