‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799, d'après les documents inéditsChapitre 87 sur 185 · IG · texte numérisé non relu

IG

186 BONAPARTJ? A L'ARMEE D'ITALIE.

délibérer, ajoutait-il, il était à craindre qu'ils ne se livrassent à des actes d'insubordination.

A ce dernier, les Directeurs n'avaient donc pas à songer. Restaient Hoche et Bonaparte. Celui-ci, Barras le connaissait de longue date. Il Técarta, pour le moment du moins, et s'adressa au premier.

Hoche était généreux, inquiet et naïf. U ne vit pas le piège qu'on lui tendait. Appelé à Paris et mis au courant de la situation, il promit son concours. Le plan était de diriger ostensiblement sur Brest des détachements de l'armée de Sambre-et-Meuse, de les acheminer vers Paris, d'appeler Hoche au ministère de la guerre et de profiter de sa présence pour tenter le coup de force, aussitôt après la réception des adresses militaires du 14 juillet, c'est-à-dire du 20 au 25 juillet.

Le 3 juillet, en effet, le général Richepanse, qui commandait la division de chasseurs à cheval de l'armée de Sambre-et-Meuse, recevait l'ordre de partir avec ses quatre régiments de cavalerie pour se rendre à Brest, en passant par Chartres et Alençon. D'autres détachements d'infanterie suivaient. L'avis leur avait été transmis à Mézières par les soins de l'adjudant général Evrard et exécuté malgré l'opposition du général Périno. Officiers et soldats ne dissimulaient pas qu'ils marchaient contre le Corps législatif.

Questionné sur ce fait, le Directoire se montra des plus embarrassés. Tout d'abord, il prétendit avoir ignoré le mouvement des troupes et l'avoir contremandé dès qu'il l'avait connu. De leur côté, les officiers interrogés répondirent diversement : « Je n'ai « fait qu'exécuter les ordres, disait Richepanse. C'est

« moi qui ai tracé la marche des troupes, et j'ignorais « tellement Tarticle 69 de la Constitution que j'eusse « fait passer mes hommes par Paris, si je n'avais « craint de ne pouvoir maintenir l'ordre et la disci- (( pline dans une grande ville. » Lb commissaire des guerres, Lesage, fît une déposition identique. Pour Hoche, il affirma avoir reçu simplement mission d'aller à Brest et n'avoir rien su de la marche rétrograde prescrite à ses troupes. Entre les réponses de Hoche et celles du Directoire il y avait contradiction. Le rapporteur de l'enquête, Delarue, la fit toucher du doigt. Afin djen atténuer l'effet. Hoche, une fois retourné à son poste, adressa au Directoire une protestation indignée : « Vous avez dû être invité par un « message du conseil des Cinq-Cents, écrit-il, à tra- « duire devant les tribunaux les signataires des ordres « donnés aux troupes pour leur marche vers l'inté- « rieur.

« Cette fois, M. Villot a été, sans s'en douter, « mon organe auprès de la représentation nationale a et devons... Permettez-moi donc de vous supplier « de m 'indiquer le tribunal auquel je dois m 'adresser « pour obtenir enfin la justice qui m'est due. Il est « temps que le peuple français connaisse l'atrocité des « accusations réitérées contre moi par des hommes « qui, étant mes ennemis particuliers, devraient au « moins faire parler leurs amis ou plutôt leurs pa- « trons, dans une cause qui leur est personnelle. Il « est temps que les habitants de Paris surtout con- « naissent ce qu'on entend par l'investissement d'un « rayon, qu'on leur explique comment neuf, dix, je « suppose même douze mille, hommes, pourraient « faire le blocus d'une ville qui, au premier bruit du

188 BONAPARTE A L'AUMKE D'ITALIE.

« tambour, mettrait cent cinquante mille citoyens « sous les armes, pour la défense de ses propriétés « et de ses lois... Il est bon aussi que M. Charon s'ex- « pJiquesur la présence de treize mille hommes dans « son département, où pas un soldat d'infanterie n'a « mis le pied (la légion des francs tireurs, qui formait « Tavant-garde de la colonne, n'a pas dépassé Le- « Ghéne-le-Pouilleux) ; le reste des troupes est encore « dans les départements d'où il n'est pas sorti. .. Enfin, « je vous demande un tribunal, afin d'obtenir pour un « frère d'armes et pour moi la juste réparation qu'on « nous doit. On m'a peint comme un séditieux, ils ont « été traités et accueillis comme des brigands; nos « accusateurs doivent' prouver nos crimes, non par « les ouï-dire de M. Charon, qui ne veut pas que je « passe à Reims pour me rendre à Cologne, bien « qu'il n'y ait pas d'autre route, mais par des pièces « authentiques et irréfutables, Toutes celles que j'ai « signées vont parakre, elles sont à l'impression. Si « quelques soldats ont témoigné leur indignation de (( la manière dont ils étaient accueillis en rentrant « chez eux, on verra que j'y ai moins participé que « ceux que quatre régiments de chasseurs ont tant « fait trembler. Depuis longtemps, je suis en posses- « sion de l'esthne publique, non à la manière de « quelques égorgeurs révolutionnaires, devenus ou « plutôt reconnus les agents en chef de nos ennemis, « mais ainsi qu'un homme de bien peut y prétendre. « On doit donc s'attendre que je n'y renoncerai pas « pour l'amour de quelques Érostrates, parvenus de- « puis un moment sur la scène de la révolution et « qui ne sont encore connus que par des déclama- « tions insignifiantes et les projets les plus destruc-

.. -ïl>,.; . . cJi

« tifs de toute espèce d'ordre et de gouvernement ^» Le même jour, Hoche adressait à Tun de ses amis la lettre suivante, destinée àlapublicité : « Lorsqu'on « veut marcher sur une ville, on prend un chemin plus « direct, on ne divise pas ses troupes, on reste avec « elles. J'ai ordonné aux troupes, d'après les ordres « du gouvernement, car souvent il ne voulait pas que « je m'embarquasse seul, de marcher sur Brest par « Alençon; le ministre de la guerre a été officiellement « instruit de ce mouvement. Le Directoire a pris le 8 (( un arrêté confirmatif de ma conduite ; c'est moi qui « ai arrêté les troupes dans les départements fron- « tières; je défie de faire voir un ordre du Directoire « qui ordonne, je ne dis pas de les faire rétrograder, « mais seulement de les arrêter. »

L'aventure, au fond, n'en était paà moins exCI^^te. Le 16 juillet, en effet. Hoche avait été nommé ministre de la guerre*. Seulement, au moment de signer le décret, on s'était aperçu que le général n'avait pas l'âge requis par la Constitution de l'an III (trente ans). D'autre part, le conflit qui s'était élevé dans le Directoire à son sujet, les observations de Garnot, et particulièrement celles de son aide de camp, Ghérin, l'avaient empêché de s'engager complètement. Le terrain manquait sous lui. Il se voyait en présence d'un concurrent nouveau, le délégué de Bonaparte, Lavalette, qui venait d'arriver avec des arguments autrement puissants que les siens : des hommes, de l'argent et des papiers compromettants pour quantité de gens. Dégoûté, il quitta vite Paris et retourna à

Page 1