‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799, d'après les documents inéditsChapitre 90 sur 185 · III · texte numérisé non relu

III

194 BONAPARTE A L'ARMÉE D*ITALIB.

« premiers magistrats de la République lui feront un « crime de l'avoir cru un moment.

o L'on a traîné dans la boue plus de quatre cents « Français ; Ton est venu les assassiner à la vue du gou- « verneur du fort ; on les a percés de mille coups de « stylet pareils à celui que je vous envoie ; et des re- « présentants du peuple français feront imprimer que « s'ils ont cru ceci un instant, ils étaient excusables.

« Je sais bien qu'il y a des sociétés où Ton dit : Ce « sang est-il donc si pur !

« Que des hommes lâches et qui sont morts au sen- « timent de la patrie et de la gloire nationale l'aient « dit, je ne m'en plaindrais pas, je n'y eusse pas fait « attention ; mais j'ai le droit de me plaindre de l'avi- « lissement dans lequel les premiers magistrats de la « République traînent ceux qui ont agrandi et porté « si haut la gloire du nom français.

« Je vous réitère, citoyens Directeurs, la demande « que je vous ai faite de ma démission, j'ai besoin de « vivre tranquille, si les poignards deClichy voudront « me laisser vivre.

« Vous m'avez chargé de négociations ; j'y suis peu « propre. »

Trois jours après, Bonaparte faisait partir pour Paris le plus habile et le plus sûr de ses secrétaires, Lavalette *.

Il lui remettait ses dernières instructions , de l'argent,

1. M,À,Ckama?iSf comte de Lavalette^ né à Paris en 1769, mort en 1830. Fils d'un marchand ; entré chez un procureur ; aide de camp du général Baraguey d'ililliers ; destitué pour s'être prononcé contre le 13 vendémiaire ; chef d'état-major d'une division de l'Ouest; attaché à .Bonaparte après Ârcole; secrétaire aux négociations de Léoben; envoyé en mission à Paris à propos de fructidor, puis à Rastadt ; marié à mademoiselle Emilie de

ANNÉE 1797. l^r^

beaucoup d'argent et les moyens pratiques, nécessaires à Barras pour mettre ce dernier en mesure d*exécution son coup de force.

Ces moyens, quels étaient-ils? Qui les lui avait fournis? Gomptait-il agir lui-même ou faire agir une tierce personne? C'est à propos de ces points curieux et jusqu'ici inédits qu'il est intéressant d'entrer dans certains détails.

Le 21 mai 1797, Bonaparte avait fait arrêter un émigré, émissaire du comte de Provence, agent politique officieux de la Russie, le comte d'Antraigues ^ « C'était un homme de beaucoup d'esprit, a dit Las « Cases, intrigant et doué d'avantages extérieurs. Il « avait acquis une certaine importance au conimen- « cément de la Révolution. On trouva dans ses papiers, « pris dans les avant-postes, entre autres choses, tou- « tes les preuves de la trahison de Pichegru. »

M. de Las Cases ajoute : « Cette découverte influa « pour beaucoup sur le parti que prit Bonaparte dans « les affaires de fructidor, n

L'insinuation, faite après coup pour les besoins de la cause, paraît peu fondée. La comparaison des datés suffit pour le démontrer. Le 18 fructidor correspond au 4 septembre, or, la saisie des papiers est du 21 mai

Beaubarnais, fille de Louis de Beauharnais, frère atné du pre~ mier mari de Joséphine ; conseiller d'État, directeur général des postes; arrêté par ordre de M. Decazes, en 1815; condamné à mort, évadé.

1. Antraigues (Emmanuel-Louis-Henri de Launay, comte d'), publiciste, constituant, né à Villeneuve de Berg (Ardèche) en 17S5, assassiné à Bath, près de Londres, le 22 juillet 1812; officier, neveu de M. de Sain t-Pri est, — mémoire sur les états généraux en 1788, — émigra en 1790, — conseiller de légation russe à Dresde, — trahit l'empereur Alexandre en 1807, — assassiné avec madame Saint-Huberty.

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et leur communication à Barras, du 18 juillet. Entre ces deux dates, il y a presque deux mois d'écart. Bonaparte ne s'est donc décidé à livrer ces papiers qu'au moment opportun et après mûre réflexion. Il avait d'ailleurs en partie connaissance de leur contenu dès le mois de décembre del'année précédente. A cette époque, en effet, un nommé Royer ou Rocher, se disant comte de Montgaillard \ s'était fait près de lui l'interprète de certaines ouvertures de la part du parti royaliste. Il lui avait proposé le brevet de la vice-royauté héréditaire de Corse, celui de duc el pair, le bâton de maréchal de France et le cordon bleu. Il lui avait également fait part des dispositions secrètes de Pichegru et de celles plus aléatoires de Moreau.

Le fait parait assez étrange au premier abord. Il n'a rien pourtant que de très plausible si l'on en juge par la dépêche suivante du chef du cabinet politique du prétendant, M. le comte d'Avaray, au comte d'Antraigues.

« Je m'empresse, mon cher comte, de vous faire « mon compliment sur votre heureuse évasion et de « vous témoigner la joie que le roi en a ressentie. Il

1. Mss. A. E. Dépêche de Talleyrand à Lombard, envoyé extraordinaire de la République française, à la Haye, 15 frimaire an VII.

« ... Il est vrai que l'émigré Montgaillard a obtenu, pour prix « des renseignements qu'il a donnés dans le temps au citoyen « Roberjot, et qu'il continue, une sorte de tolérance. Et quoique « vous n'ayez point eu à son sujet d'instructions positives, on « approuve que vous lui ayez fait rendre la liberté. » Montgaillard (Maurice-Jacques Rocques, comte de), né près de Coulome en 1761, mort en 1811, — sous-lieutenant, agent royaliste en 1791, — émigré après le 10 août, se rendit en 1797 à Hambourg pour remettre à Roberjot les lettres des princes. — Il toucha une pension, sous Tempire et sous la restauration.

« VOUS avait écrit pendant votre captivité ; j'avais « joint ma lettre à la sienne; je les avais adressées xi Tune et Tautre, toutes ouvertes, à M.Tabbé de Pons « qui me les a renvoyées en m'annonçant votre déli- « vrance.

« Je suis enchanté que le roi ait recouvré un service teur ardent et fidèle et je vais vous indiquer un « moyen de le servir en publiant des vérités.

« Vous savez depuis longtemps que le Directoire a « fait imprimer une conversation relative àPichegru, « que Bonaparte prétend avoir trouvée dans votre porte- « feuille et que cette pièce, vraie ou fausse, et, dans « le premier cas, bien certainement altérée, a été le « pfnncipal prétexte de la catastrophe du 4 septembre. i( Quoiqu'elle ait malheureusement produit son effet, « il me paraît utile, si vous n'employez pas la déné- « gation absolue, d'éclairer promptement le public « sur la perfidie qui a tronqué des faits poitr choisir sa « victime entre deux généraux également vendus au (( royalisme.

« Si on croit les rapports que Montgaillard vous fit « à Venise, vous pourriez donc imprimer et publier « hautement que votre conversation avec un intrigant M nommé Montgaillard avait deux parties, l'une con- « cernant Pichegru, l'autre relative à Bonaparte, que « Montgaillard prétendait avoir été accueilli par « celui-ci, comme il l'avait été par l'autre, qu'il lui « avait fait les mêmes offres, en avait reçu les mêmes « promesses, que Buonaparte enfin n'a envoyé au « Directoire ou que le Directoire n'a publié que ce « qui concernait Pichegru. Cette version véritable « est aussi la plus vraisemblable, car IViontgaillard (t n'ayant eu d'autre objet que d'escroquer de l'argent,

« il était tout simple qu'il se montrât en mesure de « traiter avec le général d'Italie. De là, suppression « faite par Buonaparte ou parle Directoire de la partie « qui le concerne. Vous tirerez toutes les conséquences « que fournit un pareil sujet et, à coup sûr, le public « éclairé en conclura que Montgaillard n*a fait que « des fagots sur Tun et l'autre général, et que les « triumvirs s'en] sont servi pour perdre celui des « deux qui leur paraissait apparemment le plus « redoutable.

« Cette mesure, mon cher comte, parait être utile « et personne ne peut en tirer un meilleur parti que « vous ^. »

Mais le comte d'Avaray parlait en homme incom plètement instruit des événements qui s'étaient passés. Au mois de décembre précédent, Montgaillard avait effectivement rencontré à Venise, le comte d'Antraigues et l'abbé du Montet, autre agent du prétendant. Il leur avait lait part de ses projets et de sa mission. Informé de ces pourparlers, Bonaparte avait fait surveiller les démarches du comte. Le 21 mai, nous l'avons dit, il le faisait arrêter ainsi que sa compagne, une madame Saint-Huberty.

D'Antraigues fut conduit chez le général. Que se passa-t-il ntre eux? L'entrevue fut des plus violentes, assure d'Antraigues. Elle se renouvela même ; mais, parait-il, elle se termina cette fois à la satisfaction commune des deux intéressés, car le mystérieux personnage, au lieu d'être envoyé devant une cour martiale, fut simplement consigné à Milan. « Vous ordon-

l. Mss. A. E. Le comte d'Avaray ajoutait ; « Je vous prie de

* ne^as. douter de mon sincère, attachement. L'indication de

• mon nom vous suffira. » L. C. d'A. — 28 septembre 1797,

« nerez, écrit Bonaparte àBerthier*, le 4 juin, que « M. d'Antraigues soit logé dans le château, de ma- « nière à ce qu'il puisse avoir avec lui sa femme et « qu'il ait les commodités que paraît nécessiter sa « santé. Si le château n'offre point de ces commodités, « il pourra choisir un logement en ville *, où il sera « mis en bonne garde. Vous lui remettrez tous ses « papiers, hormis les trois ou quatre pièces qui sont « relatives aux objets politiques.

« Vous ordonnerez au médecin Noscati de lui « donner ses soins. »

Tant d'aménités devaient produire leur fruit. Le 12 juin, d'Antraigues se trouvait par hasard adresser à l'Agence royale de Paris, cette fameuse note, relative à Pichegru et à ses complices, qu'on saisissait si facilement en route. Le 28 août, il se sauvait de Milan, et sa /èmme,allait tranquillement le rejoindre sur le territoire autrichien. La complicité de l'émissaire royal était évidente. Pour échapper à la mort et obtenir sa liberté, d'Antraigues avait livré à Bonaparte une partie des secrets dont il était dépositaire, en se prêtant à cette petite comédie de l'arrestation préméditée du courrier du 12 juin précédent. La manœuvre était adroite. Elle faisait honneur à leur auteur. Elle n'échappa pas à la perspicacité de l'abbé du Montet.

«...En deux mots, «dit ce dernier au prétendant, dans un mémoire fort étendu où il relate toute t< l'affaire, M. d'Antraigues a été arrêté comme un des « plus violentsennemis du gouvernement de laFrance.

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