‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 14 sur 144 · Lettres sur V histoire de Corse · texte numérisé non relu

Lettres sur V histoire de Corse

ce fpt seulement autant de temps pour îa connaître et pour la détruire. S'il baisa en esclave les chaînes de Rome, guidé par le sentiment de la nature, il ne tarda pas à les briser ; sUl courba enfin la tête sous Taristocratie ligurienne, si des forces irrésistibles le maintinrent vingt ans soumis au despotisme de Versailles, quarante ans d'une guerre opiniâtre étonnèrent l'Europe et confondirent ses ennemis... »

Ce fut donc en 1764, que le gouvernement français se décida à occuper de nouveau la Corse, dans l'intention d'empêcher toute autre puissance maritime d'y prendre pied, mais avec l'arrière-pensée de ne plus laisser échapper le gage remis entre se§ mains.

Pour M. de GhoiseuP, c'était un moyen de faire oublier à la France les hontes du dernier traité de paix. « Je puis avancer, disait-il à ce sujet, que la Corse est plus utile de toutes les manières, que ne l'était ou ne l'aurait été le Canada. »

Le traité entre la France et la république de Gênes fut signé à Gompiègne, le 6 août 1764. Aux termes de ce contrat, les Génois cédaient à la France, les ports d'Ajaccio, deCalvi, de Bastia, de Saint-Florent et d'Algajola, ainsi que la perception provisoire des droits de suzeraineté. Ils ne conservaient à Bastia qu'un représentant chargé de l'administration civile.

A vrai dire, la cession n'était que momentanée el nominale. Les Corses, victorieux, tenaient étroitement bloquées les villes si généreusement données à la France. Ils avaient alors à leur tête un homme émi-

1. De Choîseul (Etienne, François), duc de Choiseul et d'Amboise, colonel général des Suisses, né le 28 janvier 1719, ministre des affaires étrangères en 1758, de la guerre en 1761, de la marine en 1762, disgracié ,6 26 décembre 1770, mort en mai 1785.

ANNÉE 1764. Il

nent^ qui, grâce à ses talents et à la parfaite connaissance du baraclère de ses concitoyens, avait su donner à l'insurrection un caractère d'unité et de force qu'elle n'avait jamais eu jusque-là.

Cet homme, c'était Pascal Paoli. Fils de cet Hyacinthe Paoli\, mort à la solde de Naples, il était né, le 25 avril 1725, à Stretta, dans la pi'ève de Roslino. Il avait suivi son père dans l'exil. Conduit à Naples, il y devint l'élève de Genovessi». Plus tard, il prit du service dans les compagnies corses, à la solde de la cour napolitaine, fut nommé officier et revint dans sa patrie dans les derniers mois de l'année 1754.

Le moment était propice. Toute une génération d'hommes ardents, préparés par une lutte incessante de vingt-cinq années, était prête à suivre les pas du premier qui saurait inspirer confiance. Ce chef fut Paoli, récemment nommé- général de la nation, lors de la réunion des députés, tenue au couvent des pères servîtes de Santo Antonio di Gasabianca.

Grand, élancé, imposant, le regard vif et doux, doué d'un véritable talent oratoire, Paoli avait le charme entraînant d'un chef de parti. Vivant plus que sobrement, installé au couvent de Rostino, à proximité de Gorté, où résidait l'évêque d'Aleria, il avait fait de ce point le centre de ses opérations militaires. Bonaparte, lorsqu'il était son admirateur, disait de lui* :

« Arrivé au timon des affaires, appelé par ses compa-

1. Hyacinthe Paoli, père de Pascal Paoli ; il est de ceux qui se réfugient en Italie en 1739 ; mort à Naples en 1751.

2. Genovessi (Ant.), savarit philosophe et économiste, ecclésiastique, 1712-1769.

3. Discours de Bonaparte sur le Bonheur, Sujet de prix proï^osé par l'académie de Lyon pour le concours de 1791,

trioles à leur donner des lois, M. Paoli établit une ro islîtution, non seulement fondée sur le même principe que l'actuelle, mais encore sur les mêmes divisions administratives. Il y eut des municipalités, des districts, des procureurs syndics, des procureurs de la commune. Il renversa le clergé et appropria à la nation le bien des évêques. Il trouva dans son activité sans pareille, dans son éloquence persuasive et chaleureuse, dans son génie pénétrant et facile, de quoi garantir la constitution naissante des efforts des méchants et des ennemis... »

Tel était l'homme qui avait su intéresser l'Europe entière à la lutte qu'il soutenait contre Gênes. En relation avec les différentes puissances, il avait cherché partout un point d'appui qui lui permit de résister aux prétentions de la France, cette nouvelle alliée des Génois.

La situation était en effet délicate. Paoli se montrait disposé à reconnaître le protectorat français, mais avec de sérieuses garanties. Ses conditions étaient les suivantes * : liberté entière de la Corse et de ses habitants, alliance offensive et défensive avec la France, participation au service militaire et maritime, traité de commerce exclusif entre les deux nations, par contre, tribut annuel de la Corse. Or, ce programme était loin de répondre au desideratum de M. de Choiseul. Ce dernier n'entendait à aucun prix traiter sur le pied d'égaUté avec le général Paoli. S'il consentait à accepter son concours, c'était avec l'idée bien arrêtée de faire de lui l'instrument passif de ses volontés, tout en le comblant d'honneurs et de ri-

1. Mes. Archives de la guerre. Lettre de Paoli à Véyèom d'Aleria.

chesses. Il y comptait du reste, grâce à son agent, homme d'une habileté rare, M. de Buttafuoco*, clievalier des ordres du roi depuis 1762 et aide-major du régiment d'infanterie Royal-italien, Tancien Royalcorse.

Ce Buttafuoco était contemporain de Paoli. Il avait quitté la Corse à la môme époque que ce dernier, lui, pour devenir cadet dans le Royal-Corse où son père était officier, dans le temps que Paoli entrait au service du roi de Naples.

Intelligent, insinuant, instruit, il avait su se créer deg relations à la cour et conserver des rapports amicaux avec ses compatriotes. A Versailles, il était partisan déclaré des idées françaises ; en Corse, il se montrait l'ardent défenseur des projets d'indépendance de l'ancien compagnon d'armes de son père. Ce fut lui qui, le 31 août 1764, écrivait à Jean-Jacques Rousseau :

« Vous avez fait mention des Corses dans votre Contrat social, d'une façon bien avantageuse pour eux. Un pareil éloge, lorsqu'il part d'une plume aussi sincère que la vôtre, est très propre à exciter l'émulation et le désir de mieux faire. Il a fait souhaiter à la nation que vous voulussiez être cet homme sage qui pourrait lui procurer les moyens de conserver cette liberté qui lui a coûté tant de sang.

«... Qu'il serait cruel de ne pas profiter de l'heureuse circonstance où se trouve la Corse pour se donner le gouvernement le plus conforme à l'humanité et à la mison, le gouvernement le plus propre à fixer dans cette île la vraie liberté...

« Une nation ûe doit se flatter de devenir heureuse et

1. (Matieu) Buttafuoco, général français, né en 1730 à Vascovato, mort à Bastia en 1806.

14 LA CONQUÉTS.

florissante que par le moyen d'une bonne institution politique. Noire Ile, comme vousle dites très h^en, esi capable de recevoir une bonne législation; mais il faut un législateur, et il faut que ce législateur ait vos principes, que son bonheur soit indépendant du nôtre, qu'il connaisse à fond la nature humaine, et que dans les progrès du temps, se ménageant une gloire éloignée, il veuille travailler dans un siècle et jouir dans un autre. Daignez, monsieur, être cet homme-là, et coopérer au bonheur de toute une nation en traçant le plan du système politique qu'elle doit adopter!...'

<( Je sais bien, monsieur, que le travail que j'ose vous prier d'entreprendre exige des détails qui vous fassent connaître à fond notre vraie situation ; mais si vous daignez vous en charger, je vous fournirai toutes les lumières qui pourront vous être nécessaires, et M. Paoli, général de la nation, sera très empressé à vous procurer, de Corse, tous les éclaircissements dont vous pourrez avoir besoin. Ce digne chef et ceux de mes compatriotes qui sont à portée de connaître vos ouvrages, partagent mon désir, et tous les sentiments d'estime que l'Europe entière a pour vous, et qui vous sont dus à tant de titres. »

A cette invitation, Jean- Jacques, alors à Mo tiers- Travers, répondait* par un refus poli, motivé sur son état de santé. Il ajoutait fort spirituellement, à l'adresse de ce singulier ambassadeur : « ... Il se pré- " « sente aussi des réflexions sur l'état précaire où se « trouve encore votre île. Je sais que sous un chef « tel qu'ils l'ont aujourd'hui, les Corses n'ont rien à « craindre de Gênes; je crois qu'ils n'ont rien à « craindre non plus des troupes qu'on dit que la « France y envoie ; et ce qui me confirme dans cette

1. J.-J. Rouleau à Buttafuoco (22 septembre 1764). Mss. Archives de la guerre (voir pièces à l'appui).

ANN£e 1764. 15

a opinion, est de voir un aussi bon patriote que vous « me paraissez l'être^ rester, malgré l'envoi de ces trou- « pesy au sein'ce de la puissance qui les donne. Mais, « monsieur, Tindépendance de votre pays n*est point « assurée tant qu'aucune puissance ne la reconnaît, « et vous m'avouerez qu'il n'est pas encourageant « pour un aussi grand travail de l'entreprendre, sans « savoir s'il peut avoir son usage, même en le suppo- « santbon... w

Buttafuoco parut n'avoir pas compris l'allusion et revint à la charge. Un moment, il réussit à convaincre le philosophe genevois et à le décider à faire le voyage. Mais, celui-ci n'avait qu'une médiocre confiance dans les promesses qu'on lui faisait. La situation ne lui paraissait ni satisfaisante, ni suffisamment nette. Il refusa définitivement, l'année suivante ^

A cette époque, du reste, Paoli croyait n'avoir plus rien à redouter de la France*. « La lenteur apportée (( dans l'envoi des troupes, l'établissement de mar- « chés dont Paoli retirait de grands avantages, l'im- « punité de plusieurs insolences, les facilités qu'il <c trouvait à Bastia même pour son expédition de « Capraja, le parti que le roi avait pris de retirer ses « troupes des villes d'Ajaccio, de Galvi et d'Alga- « jola, à l'occasion de l'arrivée des Jésuites espace gnols en Corse et la façon dont ce mouvement « s'était exécuté; enfin, l'assurance que l'on donna « à Paoli de ne point renouveler le traité avec la

1. 3 octobre 1T64, lettre de Buttafuoco à Rousseau. — 15 novembre 1764, réponse de Rousseau. — 26 avril 1765, Paoli offre un asile à Rousseau, en Corse. — 26 mai 1765, dernier refus de Rousseau.

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