‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 16 sur 144 · Mss. Archives de la guerre · texte numérisé non relu

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ANNÉE n*î8. 19

deux colonnes, avec le col de Téghime pour objectif.

La colonne de droite était sous les ordres de M. de Marbeuf et du chevalier de Lénchères, en qualité d'aide-maréehal-des-logis de Tarmée. Elle se composait des deux régiments du Soissonnais * et du Languedoc*, et de six pèces de canon à la Rostang. M. d'Arcambal commandait celle de gauche, qui comprenait les régiments de Rouergue * et de Royal- Roussillon. Le neveu de Paoli défendait la position et le col de Patrimonio avec des forces minimes, composées des contingents provenant des communes voisines du cap Corse.

Le premier jour, Taile gauche rencontra seule quelque résistance. A la nuit, elle occupait les crêtes depuis la Rocca Prunna jusqu'à la Vaccaia. Le lendemain, la lutte recommençait dès Taube; tous les sommets s'étaient, comme par enchantement, garnis de tirailleurs faisant un feu incessant sur les têtes de colonne s'avançant péniblement à travers les makis incendiés. L'acharnement fut grand des deux côtés ; mais que pouvait une poignée de montagnards contre des troupes aguerries, protégées par l'artillerie, sinon se retirer. A Bastia, on crut donc à un succès rapide.

1. Régiment du Soissonnais, commandé par M. le baron de Juigné (Léon-Marguerîte-Leclerc), 22 juin 1769 —29 juin 1775; arrivé à Saint-Florent en 17(58; rentré en France, en 1770.

2. Régiment de Languedoc^ commandé par M. le marquis de Carapenne (Louis-Henri), 11 août 1764 — 3 janvier 1770; arrivé à Dastia au mois de novembre 1764 ; rentré à Toulon en novembre 1770.

3. Régiment de Rouergues, commandé par M. le chevalier d'Arcambal (Antoine>roseph-François des Lacs du Bousquet), 6 juin 1763— 10 août 1769; en Corse et à Bastia^ a?i mois de novembre 1764; rentré à Toulon, le 1" octobre 1770.

Sans se donner la peine de prendre des renseignements, et surtout sans attendre les renforts annoncés, on se remit en marche en deux colonnes, celle de gauche, par Borgo, celle de droite, par Lento. La première partie du mouvement s'exécuta sans obstacle. Huit jours plus tard, les avant-postes avaient passé le Golo et s'étaient établis, l'un à Ponte-Nuovo, l'autre à la Penta. De son côté, Buttafuoco, à la tête de ses volontaires, débarquait encore plus au sud et se jetait dans Vescovato, avec l'intention de soulever le pays et de prendre Paoli à revers. Dans le fait, on n'était plus qu'à peu de distance de Corté. On y avait des intelligences ; on pouvait donc admettre la solution comme prochaine ; mais l'on comptait sans l'activité et l'influence du chef corse. Les montagnards accourus à son appel, avaient repris l'ofl^ensive et profité de l'éparpillement des forces de l'ennemi. Le 10 août, à l'aube, le village de la Penta était entouré et enlevé, avant que le capitaine et les hommes qui s'y trouvaient eussent eu le temps de se reconnaître. Buttafuoco, également chassé de Vescovato par Clémente Paoli, regagnait ses tartanes et rentrait dans Bastia avec quelques hommes seulement. Le soulèvement était général. L'arrivée de renforts et d'un nouveau chef, M. le marquis de Ghauvelin\ ne changea rien à la situation. Attaquées, harcelées de tous côtés, de nuit et de jour, sur le point de voir leurs communications avec Saint-Florent et Bastia coupées par les gens de la Balagne, les troupes françaises durent se replier en toute hâte sur leur base d'opéra-

1. F. Claude de Chauvelm ambassadeur à Gênes et à Turin, lieutenant général, débarqué à Saint-Florent le 29 août 1768, mort en 1774.

lions, en abandonnant Borgo, dont la garnison capitula, le 10 octobre.

Fort heureusement, des secours importants furent immédiatement envoyés. Les régiments de la Marine \ Royal-Italien", la Marck*, et un bataillon du régiment de Médoc* parvinrent à Bastia et à Saint- Florent dans les premiers jours d'octobre 1768. Us fournirent les moyens de garder fortement les positions de Patrimonio et de Barbaggio. Il était temps, car Paoli, une fois maître de Borgo, songeait à profiter des rigueurs de Thiver pour frapper un dernier coup, en s'emparant de vive force du col de Teghime, afin de couper la ligne de communication de Bastia à Saint-Florent et de surprendre ces deux villes, à l'aide de quelque mouvement populaire habilement préparé.

Ce fut dans la nuit du 13 au 14 février 1769, que, réunissant à l'improviste ses contingents, il se jeta sur le poste de Barbaggio, occupé par six compagnies du régiment de la Marck, retranchées dans des baraques en planche, et les fit prisonnières, après un combat acharné de dix-huit heures. Mais cette

1. Régiment de la Marine, commandé par M. le comte d'Haussonville (Louis-Bernard de Cleron), du 30 novembre 1761 au 3 janvier ITiO. Embarqué le 1" octobre 1768, rentré à Toulon le 15 août 1769.

2. Régiment Royal-Italien, commandé par le marquis de Monti (Charles-Armand), du 28 avril 1741. Rentré à Monaco le 3 juin 1774.

S. Régiment de la Marck, commandé par le colonel en second, baron de Wimpfen (21 avril l'/59 — 3 janvier 1770). Rentré Toulon le 28 octobre 1770.

4. Régiment de Médoc, commandé par le marquis de Chapincourt de Tilly (Charles de Biotières), du 1" décembre 1762 au 17 mai 1773. Rentré en France en septembre 1770.

S2 LA CONQUÉTB.

longue rési&tance avait permis au reste du régiment de se concentrer, et à M. de Marbeuf d'accourir de Bastia avec des troupes fraîches. Assailli à son tour' par des forces supérieures, Paoli dut se replier dans les montagnes, laissant plus de cinq cents hommes tués ou blessés entre les mains de son adversaire. Cette action était pour lui un désastre; pour la France, un sujet d'étonnement.

Gomment admettre, en effet, qu'un petit peuple comme celui de la Corse pût tenir tête à des troupes royales ? On avait déjà dépensé trente millions de livres pour n'obtenir qu'un résultat négatif. Fallait-il donc renoncer au projet qu'on avait formé? L'amour-propre aidant, on résolut de faire, en 1769, une nouvelle expédition, mais celle-là, décisive. Pour l'instant, on se contenta d'envoyer des secours en vivres et en munitions aux troupes déjà débarquées, avec ordre pour celles-ci de se maintenir dans leurs positions.

De son côté, Paoli ne perdait pas un instant. Il faisait appel aux puissances, et concluait, au mois de décembre, un traité avec l'Angleterre. Celfe-ci s'engageait à lui faire passer fusils et munitions, et un subside de vingt-cinq mille francs par semaine. Mais ce qui lui manquait, c'étaient les hommes. Cette lutte de quarante années avait épuisé la Corse. Les montagnards, d'ailleurs, n'excellaient que dans la guerre de partisan». Ils étaient rebelles à toute opération réclamant une absence prolongée ou excentrique à la piève à laquelle ils appartenaient. Aussi, quelque effort que fît Paoli, il ne put réunir que deux mille à deux mille cinq cents hommes en état de faire campagne. Comment, avec aussi peu do monde, tenir

tête à rînvasion qui se préparait! C'était irréalisable. Il le comprit. Soutenir la lutte le plus longtemps possible, préparer un asile pour lui et ses fidèle*, attendre des jours meilleurs, tel fut en effet sou plan.

Des renforts nombreux avaient été dirigés sur Calvi et sur Ajaccio. Le gros des troupes, sous les ordres de M. de Vaux, débarquait^ à Saint-Florent, dans les premiers jours d'avril.

Le 23, les corps qui devaient prendre part à Texpédition occupaient les cantonnements suivants : les régiments de la Marine, de la Marck, du Médoc, de Buckeley*, de Roscommon', les dragons, cent cinquante volontaires corses* et l'artillerie à Patrimonio, Barbaggio, Saint-Florent et Oletta sur le Guardelle ; le régiment de Tournaisis*, à Biguglia; les régiments de Champagne*, d'Aquitaine', la légion de

1. Ces forces se composaient en dehors des volontaires, des dragons et des troupes auxiliaires, des régiments d'infanterie Dauphin, Bourgogne, Monsieur et Walsh.

2. Régiment du comte deBuckeley^ du 7 mars 1754 à 1775; arrivé en Corse, en mars 1769; rentré en janvier 1771.

3. Régiment du comte de Roscommon (Robert Dillon), du 19 août 1766 au 11 avril 1770; en Corse en mars 1769; devint, en 1770, la propriété du comte de Walsh Serant, et rentra en France au mois de septembre.

4. M. de Mirabeau faisait partie des volontaires, en qualité d'officier.

5. Régiment de Toumaisis^ donné, le 20 février 1761, à Félix Saint-Cyr, marquis de Gontaut Saint-Genès; en Corse, de 1766 à 1769 ; incorporé daijs Royaïritalien, le 26 avril 1775.

6. Régiment de C^xmpagne, commandé par M. le marquis de Seignelay, depuis lé 1" décembre 1762; arrivé en Corse, le 7 avril 1769, avec lé comte de Vaux.

7. Régiment d'Aquitaine, commandé par le vicomte de Broglie, du 20 février 1761; en Corse, au m'oie d'avril 1769, rentré, le 15 août 1769.

%i LJL CONQUÊTE,

Soubïse et le» volontaires corses dans les environs de Bastia; les régiments du Soissonnais, de Rouergue, d'Eplingen^ et le corps royal, dans Bastia môme; les régiments de Languedoc et le Royal Italien, àBrando. Le convoi était réuni à Bastia

Ces forces se composaient de trente-huit bataillons, d'une légion de huit cents volontaires corses, et neuf cents hommes du corps royal. Elles étaient placées sous les ordres de M. le lieutenant général de Vaux'. Celui-ci remplaçait M. de Ghauvelin, un courtisan maladroit, dont le séjour en Corse avait prouvé la suffisance et l'incapacité.

Le nouveau commandant en chef connaissait le pays. Il y avait fait longtemps la guerre. Il sut prendre rapidement de sages dispositions. C'était le 7 avril, qu'il avait débarqué à Saint-Florent; le 27, il donnait ses premiers ordres de concentration.

Deux réserves furent installées à Biguglia et Bastia. Le reste du corps d'opération comprit vingt bataillons, répartis en deux divisions de dix bataillon» chacune ; la division de droite, à Oletta, sous les ordres de M de Boufflers; la division de gauche, avec M. d'Escoulombre pour chef. L'objectif était Corté. On devait l'atteindre, en s'avançant par les crêtes, d'Oletta vers Lento et Ponte-Nuovo. L'aile droite fut chargée de ce mouvement. L'aile gauche devait le protéger et le flanquer, en se dirigeant avec

1, Régiment du baron cTEplngen, du 1'' mars 1758 au 22 juin 1783. Arrivé en Corse en juin 1768, rentré à Toulon en septembre 1769.

2. DeVaux (Noël de Jourda, comte), né en 1705 au château de Vaux, près du Puy-en-Valais, mort le 5 septembre l')88 à Grenoble. Il avait été envofë en Corse en 1738; fut fait maréchal de France en 1783.

le convoi et les munitions vers Borgo et le bas Golo.

Les Corses avaient leur gauche à Piève, Rapale et San-Gesareo, leur centre à Vallecalle, leur droite au village et au couvent fortifiés d'Olmetta di Tuda. Paoli se tenait en arrière, à hauteur de Ponte-Nuovo, prêt à se porter sur le point faible. Le défaut de cette première ligne était d'être trop étendue, relativement au nombre des combattants, et, par conséquent, de rendre presque illusoire la défense de Ja seconde, celle du Golo, dans le cas où la première serait forcée.

Le 5 mai, le corps expéditionnaire se mit en marche par sa droite. Les villages d'Olmetta, de Vallecalle et de Murato furent successivement enlevés au fil de Tépée. Le soir même, la gauche des Corses, postée à Piève et Rapale, se trouvait coupée de la droite retranchée à Borgo. La route de Lento et de Ponte-Nuovo était libre. Paoli, qui s'était dirigé de sa personne vers Rapale, n'eut que le temps de se sauver, laissant entre les mains des vainqueurs des papiers importants témoignant de ses rapports avec l'Autriche.

Le 6, les troupes françaises restèrent sur leurs positions, pendant que la droite des Corses se repliait rapidement sur le centre et venait retrouver Paoli à Rostino. Mais il était déjà trop tard pour que ce dernier procédât à une concentration utile. Le 7, les Français avaient continué leur marche et occupé successivement Lento, Bigoruo, Gampitello, Volpajola, Scolca et les abords de Ponte-Nuovo. Aussi, le 8, quand les Corses voulurent reprendre les positions perdues, ne réussirent-ils qu'à exécuter deux 1. 3

mouvements excentriques sans cohésion, l'un sur la gauche au col de Tenda, Tautre sur la droite à Ponte-Nuovo. Partis de Pietralba, les hommes de la Balagne, au nombre de douze cents environ, tentèrent, en effet, vers les dix heures, un mouvement tournant sur la droite française. Ils comptaient s'emparer, par surprise, du col de Tenda, où passe la route de Pietralba à Murato. L'attaque fut des plus violentes; elle était trop isolée pour réussir. Elle ne concorda pas d'ailleurs avec celle qui fut faite à Ponte-Nuovo et qui n'eut lieu que beaucoup plus tard, vers les deux heures de l'après-midi. Sur ce dernier point, les Corses, un instant victorieux, parvinrent à repousser en désordre les volontaires français. Mais, entraînés par leur ardeur, ils passèrent la rivière et s'acharnèrent à se maintenir dans une position difficile, que l'arrivée des grenadiers et des chasseurs du régiment de Champagne, conduits par M. d'Escoiîlombre en personne, rendit vite intenable. Ils y furent presque tous massacrés. Il était quatre heures et demie du soir. La bataille était perdue. Les pertes avaient été sensibles. A Ponte-Nuovo, les Corses avaient eu deux cents hommes tués ou noyés, les Français , soixante mis hors de combat, et, parmi les morts, quatre officiers : MM. de Chamisao, de Bexon ^, de Ségur et du Bayet fils.

Pour Paoli, il avait pris la fuite. Avec peine i-. avait pu réunir trois à quatre cents hommes au couvent de Rostino et à Morosaglia. De leur côté, les Français, instruits par l'expérience, évacuaient leurs

1. M. de Chamisso, capitaine, et de Bexon, lieutenant dans «« régiment de Champagne.

blessés et assuraient leurs positions contre tout retour offensif. Le 10, ils occupaient Vignaîe, Lucciana, Pietralba. Le 15, ils avaient passé le Golo et pris le couvent de Roslino. Le 20, ils étaient au couvent d*0messa et, le 21, ils se mettaient en marche sur Corté. A mi-chemin, ils rencontrèrent les principaux habitants de cette ville, venant faire leur soumission et traiter de la reddition de la citadelle, reddition qui eut lieu effectivement, le 22.

Dès le 20, Paoli, suivi de quelques fidèles, s'était retiré à Yivario qu'il quittait le lendemain du jour où les Français partaient de Corté pour marcher sur Galti. Le 6 juin, il était à Bastilica, le 8, à Guensa. Ce fut dans ce village qu'il apprit et . la prise de sa principale place d'armes, l'Ile Rousse, et l'arrivée à Porto-Vecchio, le 7 juin, de l'un des navires de l'amiral Smittoy, requis par son agent, Guelfudi, le prêtre servite. Dans la nuit du 12 au 13 juin, il s'embar* quait en compagnie de son frère Clémente, de son secrétaire l'abbé Antonio Francesco Andrei et de quelques partisans dévoués. Deux mois plus tard, il était installé dans un hôtel de Londres, vivant tranquillement et grassement de la pension qu'on lui avait si généreusement accordée.

A dire vrai, les vainqueurs lui avaient laissé toute facilité pour s'éloigner. Du 21 mai, jour de leur entrée à Corté, au 13 juin, date du départ de Paoli, ils auraient pu s'emparer de sa personne. Ils préférèrent fermer les yeux sur l'évasion d'un homme dont « la capture, disait M. de Vaux, eût été plus embarrassante qu'utile. »

L'annexion à la France de cette île de Corse, si belle et si pittoresque, était, o^tte fois, faite et bien

faite. C'était dans le sang versé sur tous les champs de bataille de TEurope, à côté de celui de leurs nouveaux compatriotes, que ces vaillants insulaires, ces iiers républicains, allaient cimenter leur alliance ia- Hissoluble avec leurs frères de France.

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