CHAPITRE V
BONAPARTE A AUTUN !•' xiHTiBR 1779. — sa Avaii, 1779.
Arrtrée de Bonaparte à Autun. — Le collège d'Autun. -^ Débuts scolaires dt Joseph et de Napoléon. — Différences de leurs caractères. — Conséquences 'àe ces divergences. — Charles Bonaparte à Versailles. — Ses démarches et ses sollicitations pour la succession Odone, la concession d'une pépinière de mûriers et une indemnité pécuniaire, en qualité de député. — II remet à M. d'Hozier de Sérigny l'inventaire des actes servant à prouver Ja nobicss.' de la famille. — Nomination de Napoléon Bonaparte à l'école militaire de Brienne le 28 mars 1779. *— Arrivée de Charles Bonaparte à Brienne, le 20 avrîl 1779. — Arrivée de Napoléoii, le 23 avril de la même année.
Charles Bonaparte s'arrêta à Marseille. Il y avait des camarades et des parents dans le Royal-Corse, Pianellison cousin, Colonna Ornano, Carlotti, Peraldi et Charles Varese, le frère du jeune vicaire qui l'accompagnait.
De Marseille, il se rendit à Aix, y laissa Fesch, puis gagna Autun, où il arriva le 30 décembre 1778.
Charles avait des lettres de recommandation de M. le comte de Marbeuf pour ceux des membres de cette famille habitant la Bourgogne, et particulièrement pour Tévéque d'Autun ' , son frère. Grâce à
1. Marbeuf {Yves- Alexandre de), frère aîné du jçénéral, né à
elles, il comptait faire admettre de suite ses enfants au collège de cette ville et leur procurer ainsi les facilités d'acquérir les connaissances élémentaires nécessaires à l'admission dans les écoles. Autun , d'ailleurs, se trouvait sur la route de Brienne, Il n'y avait donc ni >mps perdu ni dépenses inutiles faites.
Les deux enfants y entrèrent, le i®"^ janvier 1779 au soir.
L'établissement scolaire était installé sur le même pied que les autres institutions de second ordre de cette nature existant en France. On y faisait ses humanités, rien de plus. On y prenait l'enfant dès le bas âge et on le conduisait ainsi par étapes jusqu'à la rhétorique. L'abbé Porien était alors Tun des régents du collège* L'abbé Chardon dirigeait les cours primaires. Ces deux prêtres ont laissé des renseignements intéressants sur leurs élèves.
<( ...Napoléon, écrit l'abbé ChardoQ» à Tabbé Fprien, apporta à Autun un caractère sombre et pensif. Il ne s'amusait avec personne, se promenait ordinairement seul... Il avait beaucoup de dispositions, comprenait et apprenait facilement. Quand je lui donnais une leçon, il fixait sut moi ses regards avec la bouche béante; cherchais-je 'à recapituler ce que je venais de lui dire, il ne m'écoutait plus. Lui faisant des reproches, il me répondait avec un air froid, on pourrait même dire impérieux : Monsieur, je le sais.
« Je ne l'ai eu que trois mois... il a appris le français
Rennes en 1734. Évéque d'Autun le 12 juillet 1767; laisse son siège, en 1788, à Mgr de Talleyrand, pour passer à celui de Lyon. Directeur de la feuille des bénéfices. Émigra à Hambourg et y •nourut en 1799.
1. Lettre de l'abbé Chardon à l'abbé Forien. — 30 juillet 1823, ms8. appartenant à M. Peignot fils.
de manière à faire librement la conversation, de petits thèmes et de petites versions... Au bout de trois mois, je rembarquai avec un M. do Champeaux pour Técole militaire de Brienne... Joseph avait aussi beaucoup de dispositions. Ne sachant nullement le français à son arrivée, malgré son peu d'ardeur pour l'étude, il Tapprit très promptement, ainsi que les principes du latin, au point qu'en vingt-deux mois que je lui donnai des leçons, il entra en quatrième (novembre 1780) et fut des premiers de la classe avec qui il partagea le prix. U fit encore bien en troisième. Je le quittai abrs, et il se négligea. Autant son frère était impérieux, autant il était complaisant et honnête. Son caractère était doux, prévenant, reconnaissant, aimant ses camarades, protégeant ceux qu'on cherchait à contrarier. Jamais je n'ai vu en lui de germes d'ambition... Son naturel gai mais tranquille, n'annonçait aucune disposition pour le genre de vie auquel on Ta destiné, et c'est ce qui me fait soupçonner, d'après ce que m'annonçait so» caractère, qu'il a été roi malgré lui... »
Ces deux portraits d'enfants sont curieux, mais incomplets. Celui de Joseph est quelque peu flatté. La cause de cette admiration rétrospective du Père Chardon est naturelle. L'abbé Forien, le régent, la fait ressortir assez finement : « M. Chardon, écrit-il à Tinspec" « teur Peignot, ne nous dit pas que Joseph, tant « qu'il à été grand seigneur, lui a fait payer annuelle lement sur sa cassette une pension de quatre mille « francs..... Joseph n'a quitté le collège d'Autun « qu'en 178S, après avoir achevé ses humanités. Il « était doux, timide et très aimant*. »
Sur ce pointi son frère lui ressemblait peu. D'édu-
1. Lettre de l'abbé Forien à l'inspecteur d'Académie Peigflot, •» Baume, le mardi 5 août I82a» . . ^.
cation paternelle, Bonaparte n'en a jamais eu. En fait de langage, il n'a entendu parler autour de lui que le patois corse. Il n'a été bercé qu'avec les récits de (a lutte légendaire de ses compatriotes contre le» Français et des aventures de ses parents, errant dans la montagne ou cachés dans la sombre demeure de Gaffori, à Gorté. Le nom de Paoli, si souvent prononcé devant lui par ses compagnons de jeu ou par les personnes de la domesticité, est resté dans son esprit le type du héros exilé bien au loin et devant tôt ou tard reparaître comme le messie. Or, ces impressions de l'enfance sont les plus vivaces. Quand le père ne s'efforce pas d'en eflacer le côté fabuleux par l'action journalière d'une influence salutaire, elles finissent par se substituer à tous les autres souvenirs.
Mais Napoléon n'a pas connu son père, toujours absent et tout à ses plaisirs ou à la réalisation de ses rêves de fortune. De sa mère, il ne gardera que la mémoire des soins journaliers, et de l'oncle Lucien, que celle des leçons de latin données au presbytère et du bruit des cloches de la grande église paroissiale. Personne pour classer les idées dans cette intelligence universelle ; personne pour initier cet enfant à la science du monde. Solitaire il a été, solitaire il est, solitaire il restera. Il se formera tout seul, au miiiea de ses nouveaux compagnons, dont le titre seul de Français le fait frémir.
« Ses camarades, raconte l'abbé Chardon, taxent les habitants de l'île de Corse de lâches... il éclate avec cet aîr flegme et l'roid qui forme le fond de son caractère, e( répond que si ou n'avait été que quatre contre un, on n'aurait jamais pris la Corse, mais qu'on était, venu drt
contre un. — Cependant, vous avez un bon général, Paoli, lui dit l'abbé. — Il me répond avec un air de mécontentement, et qui personnifie l'ambition ; « Oui, monsieur, je voudrais bien lui ressembler... »
. Quel enfant ! C'est un sauvage, un instinctif. Avec son teint pâle, ses cheveux raides, sa petite taille, son regard fixe, son air chétif, et sa prononciation italienne, il n'est que ridicule. 11 prête à rire. On aime à lui faire répéter son prénom étrange. Occasion de s'amuser. La Paille au nez, voilà le surnom dont on raffuble. Qu'a-t-il à faire? Bouder ou songer à faire mieux que Paoli et à battre à son tour ces petits Français qui Taccueillent si mal.
Il resta trois mois à Autun, juste le temps d'apprendre suffisamment à lire et à parler le français, pour être admis à l'Ecole militaire. Dès le lendemain de son arrivée, son père l'avait quitté, Il avait rejoint les députés corses et repris le cours de ses incessantes sollicitations.
Charles Bonaparte se trouvait donc à Versailles dans les premiers jours de janvier de l'année 1779. Il était en instance, de concert avec ses collègues de la députation, pour obtenir une indemnité de déplacement. Ce fut lui qui rédigea la pétition^ et qui la remit à M. le Prince de Montbarey. Voici l'apostille qui l'accompagnait :
« Les députés de Corse représentent à monsieur le
1. Mss. Archives de la guerre. — La demande est du mois de janvier. — La note de Campy est du 6 avril ; rannotation, du 16 ; rautorisation, du 18. Le ministre habitait rue Saint-Florentin. Il avait la guerre et l'île de Corse. — Charles logeait chez M. Rattô, rue Saint-Médéric, à Versailles.
« Prince de Montbarey . . . que le Roy a eu la bonté i d'accorder jmquicy une gratification aux députés j des états de la cour, dont la moindre a été de douze « mille livres, pour suppléer à l'insuffisance de la w somme que la province a fixée pour frais de dépu- « tation... Ils fondent leur supplique sur ce que « l'Evêque ^st le plus pauvre de tous ceux de la « Corse, qu'il est abymé de dettes, et enfin sur ce ï< que ses collègues sont aussi dans la détresse. » * Ces sortes de demandes étaient généralement bien accueillies, mais à la condition que ceux qui les faisaient eussent pour le pouvoir toutes les complaisances désirables. Donnant, donnant, c'était là tout le principe de gouvernement. Il parait, du reste, que lès députés corses se montrèrent aussi souples qu'on l'avait souhaité, carJel6 avril, le secrétaire, M. Campy, ajoutait en note :
« Ils méritent cette gratification pour la bonne V conduite qu'ils ont tenue ici. On croit en conséquence « devoir proposer à Monseigneur de leur accorder une « *omme de six mille livres, à titre de gratification, « pour compléter celle de douze mille livres, dont moi- « tié est à la charge de la province, laquelle somme de « six mille livres sera répartie suivant l'usage, savoir:
« Deux mille cinq cents livres à Mgr Santini, évèque « du Nebbio, député du clergé;
« Deux mille livres à M. de Buonaparte, député « (de la noblesse;
« Quinze cents livres au sieur Casablanca, député « du tiers. »
Cette supplique ne fut pas la seule. Charles profita des lettres de recommandation dont il était muni, pour remettre directement au ministre un mémoire
relatif à la succession Odone. Il fit également à M. Blondel *, le maître des requêtes chargé de tous le§ détails de Tadministration de File de Corse, la detnande de concession de Tune des trois pépinières de mûriers dont le roi venait d'ordonner rétablissement.
Ce fut à ce moment qu*îl porta à M. d'Hozier de Sérigny, le juge d'armes de la noblesse de France, Vinventaire des productmis des actes servant à prouver que le jeune Napoléon Bonaparte avait la noblesse nécessaire pour être compris au nombre des gentilshommes que Sa Majesté faisait élever dans les Ecoles royales. Afin de suivi^e cette affaire, Charles vint s'installer à Paris. Il y reçut l'avis de la nomination définitive de son fils à Brienne.
Versailles, le 28 mars 1779.
le grince de Montbarey*^ ministre de la guêtre, à M, Ch. de Buonaparte,
dépafé dé- la noblesse corse à Ajaccio, et actuellement à l'hôtel d^Hambourg, rae Jacob, i Paris.
« L'intendant de Corse, Monsieur, a dû vous faire conlaître que le roi a bien voulu agréer Napoleone de Buona- )arte, votre fils, pour une place d'élève dans ses écoles
1. Les bureaux de M. Blondel étaient situés rue de Varenne. :ieux de M. de Breteuil qui avait les bénéfices et les brevets,
186 trouvaient rue du Dauphin. — Mss. A. G.
2. Alexandre-Marie-Léonor de Saint-Mauris^ prince de MojUbarey, maréchal des camps et armées du Roi, chevalier de ses ordres, capitaine-colonel des Suisses île la garde de Monsieur, ministre secrétaire d'État, né le 20 avrU 1732 à Besançon, mort le 5 mai 1796 à Constance.
militaires. S. M. vient de décider qu'il devrait être admis dans celle de Brienne, et il est nécessaire que vous l'y conduisiez ou fassiez conduire, dès à présent, afin qu'il puisse être appliqué tout de suite aux études de cette école, où il sera reçu, sur la présentation et la remise de ma lettre au supérieur.
« Je dois, au surplus, vous prévenir :
« 1" Qu'il est indispensable qu'il y arrive muni du irousseau dont le mémoire instructif ci-joint contient le détail.
« 2° Qu'il n'ait aucun vice de conformation ni maladie incurable, le supérieur ayant des ordres de le faire visiter à son arrivée, et de ne le pas recevoir, s'il est mal sain ou mal conformé.
« 3° Qu'il sache lire et écrire, devant subir un examen le jour qu'il sera présenté, et n'être admis qu'au remplacement de l'année prochaine, s'il ne se trouve pas assez instruit sur ces deux points.
« Je suis très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Le prince de Montbarey. »
Le 17 avril, Charles apprenait également le succès de sa demande de gratification. Le 20, il était en route pour Brienne. Napoléon l'y venait rejoindre, le vendredi 23 avril 1779.
Le sort en était jeté. Le jeune Corse allait faire ses premiers pas dans cette carrière des armes, qu'il devait parcourir de si merveilleuse façon»