CHAPITRE VI
BONAPARTE A BRIENNE Î3 ATHiL 1779. — 17 ocToans 1784,
Armée de Bonaparte à BneoDC. — Ce qu'était TÉcolc militaire de Bn'enat.
— Mariage du vicomte de Beauharnais et de Joséphine Tascher de la Pagerie, 13 décembre 1779. — Naissance de Paula-Maiia Bonaparte, 20 octobre 1780 — Lettre de Bonaparte à son père, 5 avril 1781. — Les chagrins de Bonaparte à Brieune. — Naissance de Maria-Nunziata Bonaparte, 25 mars 1782. — Admission de Marie- Anne Bonaparte à Saint-Cyr, 24 novembre 1782. — Charles Bonaparte obtient la direction d'une concession de mûriers, à Ajaccio. — Il éprouve de nouvelles dirficultés pour la solution de l'affaire Odone. ^ Refus de Joseph fiooaparte de se faire ecclésiastique. — Querelle de Bonaparte à Brienne. — Lattre de Bonaparte à M. de Marbeuf, 8 octobre 1783. — Bonaparte passe seg examens pour la marine, le 16 septembre 1783. —> II est reçu. — Lucien Bonaparte est destiné à la carrière militaire. — Naissance de Eugène-Rose de Beauharnais, 4 septembre 1781. —* Naissance de Hortense-Eugénie de Beauharnais, 10 avril 1783. — Charges de la famille Bonaparte. — Maladie de Charles Bonaparte. — Mariage de M. de Marbeuf avec Mademoiselle Antoinette de Fenoyle (1787). — Sonnet fait par Charles Bonaparte en l'honneur des nouveaux mariés.— Pénnrie de Charles. — Il emprunte de l'argent au gouverneur d'A jaccio, le comte Durosel de Beaumanoir, maréchal de camp. — Son départ avec Marie* Anne (Elisa) et Mademoiselle Cattaneo (juin 1784). — I) voit Joseph et Lucien à Autun. —i II conduit Lucien à Brienne, où il retrouve Napoléon. — Refus défiuitif de Joseph d'entrer dans les ordres. — Curieuse lettre de Bonaparte à l'abbé Fesch (15 juillet 1784). — Son opinion sur les officiers d'infanterie. — Bonaparte renonce à la marine. — Charles Bonaparte demande une entrée gratuite à Brienne pour son fils Lucien. -~ Sa demande est rejetée. — Entrée de Marie-Anne à Saint-Cyr(fin juin 1784).
— Etablissement d'an mémoire de proposition pour faire entrer Bonaparte dans l'artillerie (16 juillet 1784). — Nouvelle demande de Charles Bonaparte pour faire entrer Joseph dans l'artillerie ou le génie. — Charles, malade, rentre en Corse avec son fils Joseph. — Lettre de Bonaparte à son père (12 septembre 1784). — > Bonaparte passe son examen pour entrer à
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l'École militaire et de là dans Tarmede l'artillerie (16 septembre 17S4). -• Il est admis. — 11 quitte l'école de Brienno, le 17 octobre 1784. — Il reçoit son brevet de cadet-gentilhomrae, le 22 octobre, et entre, le même jour, à l'École militaire. —.Ce qu'il était à cette époque de sa Tie '.
Aussitôt arrivé, Napoléon fat conduit par son père chez le directeur de TÉcole. Quelles durent être ses pensées, en suivant la longue avenue qui mène à cet établissement grandiose dont les murs dominent au loin les plaines champenoises? Qui eût pu lui prédire qu*à trente-cinq années de là, à ce même endroit, harassé, toujours solitaire comme un génie sombre et fatal, à peine suivi de quelques braves liés à sa fortune par les lois de l'honneur et de la discipline, il donnerait ses derniers ordres pour repousser les en^ vahisseurs de cette France prospère que ses folies avaient perdue.
Pour le moment, c'était un long adieu aux belles montagnes couvertes de pins, aux tartanes glissant sur les flots bleus, aux récits légendaires du gynécée. C'était la vie au milieu des ennemis de son pays. Il obéissait, parce qu'il ne pouvait faire autrement, comme l'aurait fait cent ans plus tard, au lendemain des luttes néfastes, un jeune enfant de l'Alsace-Lorraine, amené par un père, sans mémoire des revers subis, dans quelque école de cadets de la Prusse royale.
Le samedi, 24, il subit son examen préliminaire de
1. Événements principaux de 1789 à 1784. — (1780). Publication du compte rendu deNecker. — (1781). Abolition de la question. — (1782). Abolition de l'Inquisition à Naples et en Toscane. — Bataille navale de Negapatam et siège de Gibraltar. — Mort de Hyder Ali, roi de Mysore. — Reconnaissance de l'indépendance américaine. — (1783). Paix de Paris et de Versailles.
Ministres de la guerre, — Le prince de Montbarey, 22 décembre 1780. — Le lieutenant général. Comte de Séijur, 23 décenabr» 1780 — 29 août 1787.
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français, examen fort sommaire, à en juger par les connaissances qu'il a gardées de cette langue après six années d'études. Il passa le reste de la journée et celle du dimanche * avec son père, qu'il ne devait plus voir qu'à son passage, lors de l'admission de sa sœur Marie-Ann^ à Saint-Cyr. Le même soir, il faisait son entrée définitive à Brienne.
L'École était de récente création. M. le comte de Saint-Germain, dès son arrivée au secrétariat de la guerre, avait songé à modifier le mode d'éducation employé jusqucrlà pour préparer les jeunes nobles aux emplois qu'on leur destinait. Le rapport du ministre, sur les motifs qui firent décider le licenciement des Écoles militaires de Paris et de la Flèche, est particulièrement curieux '. « Depuis Louis XIV, « prince qui avait l'esprit grand et élevé, toutes les .« institutions militaires, tous les établissements tien- K nent plus de l'ostentation que de l'utilité, et rare- « ment la raison de l'économie a été consultée. Je ne « citerai que deux exemples : l'École militaire et « l'Hôtel des Invalides. Dans le premier de ces éta- « blissements, il s'agit d'élever de pauvres gentils- « hommes pour en faire des lieutenants d'infanterie; « l'éducation devrait toujours être proportionnée à « l'état que l'homme doit avoir dans la société; il ne « s'agissait donc que de leur former un cœur hon- « nête, un esprit docile, un corps robuste et vigou- « reux, à leur apprendre à lire, à écrire, l'arithmé-
1. Le dimanche 25 avril 1779, Charles écrivit de Brienne à M. Armand, commis delà loterie, pour le prier de reprendre les titres de noblesse de Bonaparte. Celui-ci les relira, le 27 juillet, des mains de M. d'Hozier.
^. Mss. Archives de la guerro
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c< tique, quelque chose des mathématiques, la géo- « graphie et les langues des nations voisines de « la France. Au lieu de cela, on a fait un établisse- « ment, comme s'il s'agissait d'élever des princes. »
Ces critiques n'étaient pas les seules. Les bâtiments affectés à l'École paraissaient bien dispendieux pour le but à attefndre, d'autant que les locaux étaient, pour la plupart, affectés aux officiers, aux professeurs et aux employés de tout ordre. La mésintelligence la plus grande régnait entre ofQciers et professeurs. Les premiers se montraient pleins de dédain pour leurs voisins et ne se gênaient pas devant les élèves pour exprimer leur opinion sur des hommes de devoir, déclarés d'avance incapables d'obtenir la décoration de Saint-Louis. « De là l'esprit d'orgueil, « d'indépendance, de mépris pour tout ce qui n'était « pas eux; esprit qui se manifestait jusque dans les « corps où ils passaient et les faisait reconnaître et « détester de tous. »
Les Écoles militaires de Paris et de la Flèche furent donc supprimées par décret du 1®' février 1776. On les remplaça par dix collèges^, répartis sur tout le territoire : Sorrèze, Tiron, Rebais, Beaumont et Pont-Levoy, tenus par les Bénédictins; Vendôme, Effiat etTournon, parlesOratoriens; Pont-à-Mousson, par les Chanoines réguliers ; Brienne, par les Minimes.
Le choix de ce dernier établissement était dû à l'influence d'un ami du comte de Saint-Germain, l'archevêque de Toulouse, dont le frère possédait précisément à Brienne une terre sans rapport qu'il s'agissait d'utiliser.
1« Décrets des 28 mars et 19 octobre 1776.
« LMntentîoQ^ de Sa Majesté en dispersant ainsi les élèves de l'ancienne école militaire en divers collèges, était de leur procurer, en les mettant avec les enfants des au 1res classes de citoyens, le plus précieux avantage de Téducation publique, celui de ployer les caractères, d'étouffer l'orgueil que la jeune noblesse est trop aisément disposée à confondre avec l'élévation, et d'apprendre à considérer sous un point de vue juste tous les ordres de la société.
(( Ceux desdits élèves qui, ayant atteint l'âge, étaient reéonnus pour avoir profité des instructions qui leur avaient été données, étaient placés, savoir: les élèves qui se destinaient à la profession des armes, parmi les cadets gentilshommes que nous nous proposons d'établir dans les différents corps de nos troupes, au nombre de douze cents au moins ; et à l'égard de ceux qui par leurs dispositions particulières se trouveraient appelés à l'état ecclésiastique ou à la magistrature, ils seront envoyés et entretenus aux frais de ladite fondation dans d'autres collèges ou écoles publiques, pour y achever leur instruction ; savoir, ceux qui se seront voués à l'état ecclésiastique, jusqu'à ce qu'ils soient reçus docteurs, et ceux qui se destineront à la magistrature, jusqu'à ce qu'ils soient licenciés en droit; nous réservant de nous faire rendre compte de leurs progrès; enfin que ceux qui par leur négligence, prolongeraient le temps de leur instruction, cesseront de jouir de nos bienfaits... »
Le but était louable, la réalisation impossible. Cette dispersion' des élèves devait, en effet, produire la diversité la plus grande dans l'instruction et diminuer la valeur des cours, par suite de la difficulté de recruter des professeurs capables dans des endroits
1. Mss. Archives de la guerre. — Décret du 28 mars 1776 (article 12).
aussi retirés que ceux fixés pour rinstallation de ces collèges. Confier, d'ailleurs, à des moines des jeunes gens destinés, pour la plupart, à la carrière des armes, c'était ne pas répondre au but qu'on se proposait. D'autre part, ces cadets-gentilshommes de seize ans, qu'on prétendait incorporer ainsi dans les régiments, allaient y contracter nécessairement des habitudes vicieuses.
Dans le fait, ces prévisions des pessimistes se réalisèrent. L'institution des cadets-gentilshommes ne dura pas un an. Aussitôt après la disgrâce du comte de Saint-Germain, on en revint à l'ancien état de choses, tout en conservant les collèges provinciaux, qui servirent, en quelque sorte, d'écoles préparatoires.
A Brienne, l'effectif des élèves boursiei^s ne dépassait pas soixante. La pension attribuée pour leur entretien par le Conseil d'administration de l'École militaire de Paris était de sept cents livres ^ Les élèves non boursiers, au nombre de soixante, payaient la même somme. C'était donc un total de cent vingt jeunes g^ns, qui se trouvaient ainsi réunis sous la direction de religieux minimes de l'ordre de Saint- Benoît, fort ignorants par parenthèse.
Voici les noms de quelques-uns de ces honorables maîtres : le Père Louis, principal; le Père Dupuis% sous-principal, remplacé, en 1782 par le Père Berton ; le Père Charles, aumônier; le Père Patrault% pro-
1. Les revenus de l'École de Paris provenaient de la loterie dite de l'École militaire, et d'un impôt sur les cartes.