‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 31 sur 144 · Reg. 96. Cons3il corse. Archives nationales · texte numérisé non relu

Reg. 96. Cons3il corse. Archives nationales

naparte a la naissance, l'âge et les qualités requises pour être admise au nombre des demoiselles qui doivent être reçues dans la maison royale de Saint-Louis, établie à Saint-Cyr, ainsi qu'il est apparu par titres, en les certificats et autres preuves, conformément aux lettres patentes des mois de juin 1786 et mars 4694, Sa Majesté lui a accordé une des deux cent cinquante places de ladite maison, enjoignant à la supérieure de la recevoir sans délai, de lui faire donner les instructions convenables, et de la faire jouir des mêmes avantages dont jouissent les autres demoiselles, en vertu du présent brevet que Sa Majesté a, pour assurance de sa volonté, signé de sa main, et fait contresigner, par moi, ministre et secrétaire d'État, et de

ses commandements et finances.

« Loms.

« Le baron de Breteuil. »

Les avantages matériels résultant de cette faveur étaient réels. Élevées, nourries et habillées depuis l'âge de sept ans au moins et douze au plus jusqu'à celui de vingt ans, les demoiselles de Saint-Cyr recevaient en sortant une dot de trois mille livres, un trousseau et cent cinquante livres pour leur voyage. Les avantages moraux étaient loin de valoir les autres. Formées dans un milieu factice, dans lequel les idées de grandeur prédominaient, par suite du voisinage de Versailles et du genre d'esprit des dames de Saint- Louis*, directrices de la maison, elles y contractaient des goûts en contradiction avec ceux plus modestes qu'elles avaient eus dès l'enfance au foyer paternel. Quoiqu'il en fût, Charles avait le droit de se déclarer

1. Trente- six dames formaient la communauté; vingt-quatre sœurs converses étaient chargées de la maison.

satisfait, d'autant qu'on lui laissait espérer Tadmission gratuite dans une école militaire de son troisième fils Lucien, que Fesch s'était chargé de conduire à Autun l'année précédente, lors de son retour en France pour l'obtention d'un bénéfice.

Il était, en effet, fort occupé et tout à sa concession de mûriers. D'après le contrat passé avec l'État, il devait se trouver en mesure de commencer, en 1787, la distribution des jeunes plants. Pendant cet intervalle de cinq années, il avait à toucher huit mille cinq cents livres à titre d'avance, par annuité de dix-sept cents livres, indépendamment de la valeur de la greffe, évaluée à un sol par arbre. Grâce à cet argent, il comptait voir la fin de ses embarras financiers, surtout s'il réussissait avec la succession Odone. Mais sur ce point, les difficultés surgissaient comme à plaisir.

Le 16 novembre 1782 S le Conseil de Corse avait définitivement rejeté son offre de renoncer à ses droits sur une partie des biens des Jésuites d'Ajaccio, moyennant remise des domaines de Milelli et de la Badine. En présence de cette fin de non-recevoir, Charles transforma une troisième fois sa demande en celle d'un bail emphytéotique. Le ministre accéda à cette transaction ; seulement il exigea que la valeur de la redevance, stipulée dans le contrat, fut le résultat de la reconnaissance desdits biens.

Charles accepta. Il réclama pour toute faveur l'entrée en jouissance provisoire, de manière à pouvoif procéder aux réparations devenues urgentes, dans un domaine abandonné depuis tant d'années. Pour l'es-

1 Ms8. Archives nationales. Archives de la guerre.

limation il s'en remettait à qui de droit. Malheureusement, il avait affaire à un homme des plus retors, M. Souiris, économe subdélégué général, en résidence à Ajaccio. Ce fonctionnaire, qui avait probablement intérêt à différer tout règlement de compte, souleva des objections. Il prétendit qu'en présence des droits nettement acquis du solliciteur, il était préférable de le mettre en possession immédiate et, par* conséquent, de procéder sans délai à une expertise générale de la valeur de la succession. Or, cette nouvelle mesure, d'apparence bienveillante, était, en réalité, désastreuse. L'affaire, en effet, pour recevoir une solution, allait retourner à Paris dans les bureaux du secrétariat général de la guerre. Serait-il possible de l'en faire sortir? Qui ferait cette expertise? Comment y procéderait-on ? Combien de temps durerait-elle? C'était tout autant de questions dont la solution devenait problématique.

Pendant ce temps les biens dépérissaient et les salines se comblaient. Charles dut se remettre à solliciter, toujours solliciter. Triste initiation aux bienfaits résultant de cette administration de l'ancien régime I Et il était le député de la noblesse, c'est-à-dire l'un des amis du gouverneur, de l'intendant! que devait-ce être pour les pauvres diables n'ayant que le droit pour eux ? D'ailleurs avec ces projets, ces démarches, ces voyages, les jours s'écoulaient rapides 3t les enfants grandissaient.

Joseph allait sur ses quinze ans. Il venait d'entrer en rhétorique. L'année scolaire finie, il irait au séminaire d'Aix, en remplacement du jeune Fesch, alors sur le point d'en sortir avec la promesse d'un sousdiaconat au diocèse d*Ajaccio. Depuis longtemps on

ANNiB. 1782. «1

songeait à la réalisation de ce projet. M. de Marbeuf l'avait conseillé ; la famille le désirait. L'évêque d'Autun s'engageait à faire obtenir quelque grasse prébende. Mais on comptait sans l'enfant. Plus gâté que son frère Napoléon, admis dans la famille de M. de Marbeuf et chez les parents de son camarade et ami James, il avait montré quelque tendance à la dissipation,, et commis des espiègleries sans importance. En réalité, maître Joseph était d'un caractère positif et tant soit peu égoïste. Il avait toujours été plus que rései-vé dans sa correspondance. A peine se donnait-il la peine d'adresser quelques mots à ses parents. On fut donc tout surpris à Ajaccio, quand cette belle torpeur, qu'on prenait pour de l'humilité chrétienne, première vertu d'un bon abbé, fit place à une humeur guerrière inattendue. Joseph en effet, prétendait renoncer aux douceurs de la vie religieuse et entrer dans l'armée.

Pour Napoléon, l'incertitude du choix d'une carrière n'existait plus. Dans quelques mois il serait marin. Ses plaintes avaient même cessé, non pas qu'il fût heureux; loin de là, mais, sur les remontrances de l'oncle Lucien qui lui avait fait part des charges de son père et de la nécessité où il était de ne compter que sur lui pour se faire une position, il s'était contenté de souffrir en silence. Il avait bien eu quelques désagréments d'école. Qui n'en a pas subi ? Le plus grave eut trait à sa querelle avec un de ses condisciples, M. Pougin des Ilets, querelle à la suite de laquelle il fut mis à la chambre de discipline, le 7 octobre 1783. Comme d'habitude, cette dispute avait ci pour origine la Corse et les fonctions paternelles. Li lendemain, il écrivait a M. de Marbeuf, alors en ville*

giatiire chez madame d'Espinal, en compagnie de l'abbé Raynal :

« ...Maintenant, monsieur le comte, si je suis coupable, si ma liberté m'est ravie ajuste titre, veuillez ajouter aux bontés dont vous m'avez honoré la grâce de me retirer de Brienne et de me priver de votre protection'. Ce serait un vol que je ferais à qui saurait mieux la mériter que moi. Non, monsieur, jamais je n'en serai plus digne; je ne me corrigerai point d'une impétuosité d'autant plus dangereuse que j'en crois le motif sacré. Quelque fût l'intérêt qui me le commandât, je n'aurais pas la force de voir traîner dans la boue un homme d'honneur, mon père, mon respectable père! Sous ce rapport, monsieur le. comte, je sentirai toujours trop vivement pour me borner à en porter plainte à mes chefs; je serai toujours persuadé qu'un bon fils ne doit pas commettre un autre à venger un pareil outrage. Quant aux bienfaits que vous fîtes pleuvoir sur moi, ils seront sans cesse présents à ma pensée. Je me dirai : j'avais acquis une honorable protection ; mais, pour en profiter, il fallait des vertus que le ciel m'a refusées.

« Veuillez, généreux protecteur, ne voir dans la prégente qu'un jeune homme qui préfère à la fortune la douce satisfaction de ne point affliger un jour son respectable bienfaiteur.

« Napoleone Buonapart\î.

On le voit, c'est toujours le même caractère que celui dont la lettre de 1781 à son père nous a déjà donné une idée. L'orgueil domine. Il offre de partir, procédé dont il abusera si souvent plus tard, lorsqu'il sera général en chef.

En définitive, cette lettre n'était pas celle d'un enfant. Aussi sa bcture fit-elle sourire dans le salon

de la grande dame, où Ton aimait à causer des excentricités des administrés du gouverneur général de l'île de Corse. Ce soir là précisément, M. de Marbeuf était tout guilleret.. Sa fiancée, une jeune fille de dixhuit ans, Catherine-Antoinette de Fenoyle, se trouvait présente. Pour un galant vieillard de soixantedouze ans, c'était le moment de se montrer généreux. Il promit d'intercéder pour le fils de son protégé.

La punition fat en effet levée. Bonaparte en fut quitte pour une remontrance bienveillante. De sa part, du reste, c'eût été folie de quitter Brienne. Il venait de passer avec succès ses examens ^ devant le sousinspecteur des écoles, M. de Kéralio^ Ses notes avaient été satisfaisantes : « M, de Buonaparte, taille <c de quatre pieds, dix pouces, dix lignes, a fait sa « quatrième ; de bonne constitution, santé excellente, « caractère soumis, honnête et reconnaissant; con- « duite très régulière ; s'est toujours distingué par son « application aux mathématiques; il sait très passa- <i blement son histoire et sa géographie; il est assez « faible dans les exercices d'agrément et pour le latin, « où il n'a fait que sa quatrième; ce sera un excellent « marin; mérite de passer à l'école de Paris. »

Ainsi donc, être marin, tel a été le premier désir manifesté par Bonaparte. Et, de ce fait on ne peut douter, car, dans une lettre au ministre*, Charles dit formellement en parlant de son fils que, « suivant « le conseil de M. le comte de Marbeuf, il a tourné

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