‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 32 sur 144 · Juillet 1784. — Voir plus loin, même chapitre · texte numérisé non relu

Juillet 1784. — Voir plus loin, même chapitre

« ses études du côté de la marine. » De la part de Napoléon, cette vocation n'a rien d'extraordinaire. Ses habitudes enfantines, ses courses dans les lagunes et sur les bateaux de pêche l'avaient probablement guidé dans le choix d'une carrière que les récits des brillants combats des Bougainville et des Suffren ne faisaient que grandir à ses yeux. C'était pour lui, d'ailleurs, lo moyen d'être à Toulon, à deux pas de la mère-patiie et de faire son apparition dans la rade d'Ajaccio, monté sur quelque beau vaisseau du roi.

Pour le père, c'était une solution et une satisfaction. Joseph, prêtre; Napoléon, marin; restait le pétulant et maigre Lucien, âgé de neuf ans et toujours à Autun. De celui-là on résolut de faire un officier de l'armée de terre, et, dans ce but, on décida de l'envoyer tout d'abord à Brienne, où l'on demanderait ultérieurement son admission gratuite ^

De Marie-Anne, on n'avait plus à s'occuper. Elle allait sur sept ans. Elle se trouvait donc en mesure d'entrer à Saint-Cyç. Quant aux autres enfants, ils n'étaient pas encore en âge d'être l'objet de quelque faveur ; Louis n'avait que cinq ans, Paulette, trois et demi et Caroline, deux. On avait le temps de songer à eux. L'éducation de cette famille n'en constituait pas moins me lourde charge. Six cents livres pour Joseph, six lents pour Lucien, des faux frais pour les trois enfants, c'était tout autant à retrancher d'un budget fort aléatoire. De plus, le père se voyait dans l'obligation

1. Dans le cours de ces mêmes années, naissait, rue Thévenoi, à Paris, le 3 septembre 1780, huit mois et vingt jours après la célébration du mariage, Eugène^Rose de Beauhamdis. Hortense- Eugénie de Beauhamais venait au monde le 10 avril 1783. (Voir

de se rendre en France pour conduire Marie-Anne au couvent, ramener Joseph au séminaire et consulter les médecins sur son état de santé.

L'année se présentait mal; la récolte avait manqué, la pépinière ne devait rapporter quelque argent qu'en 1787, et l'affaire Odone était loin d'être en bonne voie. Sur ces entrefaites, M. de Marbeuf revint en Corse, en compagnie de sa jeune femme ^. Ce retour fut l'occasion de grandes fêtes auxquelles Charles dut assister en qualité d'ex-député de la noblesse de Corse. Ce fut lui qui, au dîner de gala, fit en l'honneur du noble personnage le sonnet suivant * :

a Sonetto in occasione délie felicissime nozze diS. E, il signor conte di Marbeuf,

Vincitordeir invidia e délia morte, Fortunata-di cirno aima fenice, Se i falusti aventi prévenir mi lice, Vivi contente di si bella sorte.

E giusto è ben che goda e si conforte Tua stirpe illustre, a cui '1 destin predice Di figli e di nepoti un stuol felice, Sempre uguale allô sposo e alla consorte.

1. Catherine-Antoinette Salinguera Gayardon de Fenoyle, née en 1765, mariée en 1784. Elle eut un fils et une tille ; quitta la Corse pour retourner en France, à la mort de son mari en 1787 ; obtint, le 19 décembre 1805, une pension réversible de six mille francs. — Son fils, François-Marie, baron de Marbeuf, né à Bastia le 26 mai 1786, officier au 25« dragons, officier d'ordonnanbe de l'Empereur, obtint un don de douze mille francs pour frais de premier équipement; mourut, le 11 octobre 1811, à Marienpol.

2. L'abbé de Nasica. — Histoire de la jeunesse de Bonaparte (1829).

8d BONAPARTE A BRIENNB.

Si, si vedrà ben presto un gentil figlio, Che, mostrando di te l'imagia vera, Farà bagnar per allegrezza il ciglio.

E seguendo de' suoi l'ai la carriera, Sarà di lustro altrlplicato giglio, A voi di onore, o nobil coppia altéra. »

Rentré à Ajaccio, il s'occupa des préparatifs de son voyage. Il n'avait pas tout l'argent nécessaire. Il dut emprunter cinq cents livres au comte Durosel de Beaumanoir, alors gouverneur d'Ajaccio ^

Le 16 juin, il s'embarquait en compagnie de sa fille Marie-Anne et de mademoiselle Gattaneo. De Marseille, il se rendit directement à Autun et de là à Brienne.

Charles avait quitté Napoléon enfant ; il 1« retrouva jeune homme. « Son teint, image fidèle des irrégula-

1. Comte Durosel de Beaumanoii\ né en 1717, entré au service en 1733, commandeur de l'Ordre de Saint-Louis en 1777, lieutenant général des armées du Roi, le 1" janvier 1781, grand'croix en 1787, en dédommagement du commandement en chef de l'Ue, dont le priva le marquis de Jaucourt qui remplaça M. de Marbeuf. Il écrivait au premier consul, en 1800 :

« Vous vous ressouviendrez, citoyen premier consul, que lorsque monsieur votre père fut obligé d'aller retirer messieurs vos frères du collège d'Autun^ d'où il fut vous voir à Brienne, il se trouva sans argent comptant. Il me demanda vingt-cinq louis, que je lui prêtai avec plaisir. A son retour, il n'eut pas occasion de me les rendre; et lorsque je quittai Ajaccio, madame votre mère m'offrit de se défaire de quelque argenterie pour me les donner. Je rejetai cette ofïre en lui disant que, quand elle pourrait le faire, je laisserais à M. Souiris le billet de monsieur votre père, et qu'elle le reprendrait à sa commodité. Je juge qu'elle n'a -pag trouvé le moment favorable, lorsque la résolution est arrivée, pour effectuer son désir.

« Vous trouverez singulier, citoyen premier consul, que, pour une somme aussi modique, j'aille troubler vos occupations; mais ma position est si dure, que ce petit objet sera quelque chose pour moi.... »

« rites fonctionnelles de ses organes et des préoccupa- « tions de son âme impatiente, était jaune et même « bistre. L*extrèm6 vivacité de son regard et Ja conte tractibilité nerveuse de ses lèvres minces dénotaient « rimpétuosité des idées qui bouillonnaient dans ce « cerveau d adolescent. »

Quelles durent être les paroles échangées avec ce père à peine entrevu dans la vie, et ce frère et cette sœur qu'il avait laissés tout enfants ? Nous n'avons de trace de ses sentiments que par la lettre^ qu'il adressait à son oncle Fesch quelques jours après :

« Mon cher oncle, je vous écris pour \ous informer du passage de mon cher père à Brienne, pour aller conduire Marianne à Saint-Cyr et tâcher de rétablir sa santé. Il est arrivé ici le 21 avec Lucien et les deux demoiselles que vous avez vues. ,

« Il a laissé ici ce dernier qui est âgé de neuf ans et grand de trois pieds onze pouces six lignes. Il est en sixième pour le latin, et va apprendre toutes les différentes parties de l'enseignement.

« Il sait très bien le français, et a oublié l'italien tout à fait. J'espère qu'actuellement il vous écrira plus souvent que lorsqu'il était à Autun. Je suis persuadé que mon frère Joseph* ne vous a pas écrit. Comment voudriez-vous qu'il le fit. Il n'écrit à mon cher père que deux lignes, quand il le fait. En vérité, ce n'est plus le même. Cependant il m'écrit très souvent. 11 est en rhétorique... Quant à l'état qu'il veut embrasser, l'ecclésiastique a été, comme vous savez, le premier qu'il a choisi. Il a persisté dans

1. Ms9. Archives guerre. — Comte Casablanca. — Bonaparte à Fesch, Brienne, 15 juillet 1784.

2. Joseph Bonaparte n'était donc pas en Corse, à cette date, comme on le prétend dans ses Mémoires.

cette résolution jusqu'à cette heure, où il veut servir le roi, en quoi il a bien tort, pour plusieurs raisons.

(( lo Comme le remarque mon cher père, il n'a pas assez <ie hardiesse pour affronter les périls d'une action ; sa santé faible ne lui permet pas de soutenir les fatigues d'une campagne, et mon frère n'envisage l'état militaire que dii côté des garnisons. Oui, mon cher frère sera un bon officier de garnison, fort bien fait, ayant l'esprit léger, conséquemment propre à de frivoles compliments, et avec ses talents, il se tirera toujours bien d'une société, mais d'un combat? C'est ce dont mon cher père doute. '

« Qu'importe à des guoTté ces frivoles avantages;

* Que sont fous ces trésors sans celui du courage.

n A ce prix fuciez-vous aussi bien qu'Adonis,

« Du dieu même du Peon eussiez-vous télocance,

« Que sont tous ces dons? Sans celui de tavallance! t (sic) '.

« 2° Il a reçu une éducation pour l'état ecclésiastique : il est bien tard pour se démentir. Monseigneur l'évêque d'Autun lui aurait donné un gros bénéfice, et il était sûr d'être évèque. Quels avantages pour la famille I Monseigneur d'Autun a fait tout son possible pour l'engager à persister, lui promettant qu'il ne s'en repentirait point. Bien ; il persiste. Je le loue, si c'est du goût décidé qu'il a pour cet état, le plus beau de tous les corps, et si le grand moteur des choses humaines, en le formant, lui a donné, comme à moi, une inclination décidée pour le militaire. Il veut qu'on le place dans le militaire, c'est fort bien, mais dans quel corps? Est-ce dans la marine?

« 1<»I1 ne sait point de mathématiques ; il lui faudra deux ns pour les apprendre; 2» sa santé est incompatible avec

l. Qulmporte à des guerriers ce frivole avantage? Que sont tous ces trésors sans celui du courage? A ce prix fussiez-vous aussi beau qu* Adonis, Du dieu même du Pinde eussiez-vous réloquence. Que sont tous ces dons sans celui de la vaillance?

la mer. Est*ce datis le génie? Il lui faudra quatre ou cinq ans pour apprendre ce qu'il lui faut ; et au bout de ce terme il he sera encore qu'élève du génie. D'ailleurs, je pense que toute la journée être occupé à travailler n'est pas compatible avec la légèreté de 3^n caractère. La même raison qui existe pour le génie existe pour l'artillerie, à l'exception qu'il faudra qu'il ne travaille que dix-huit moia pour être élève, et autant pour être officier. Oh ! cela n'est pas encore de son goût. Voyons donc : il veut être sans doute dans l'infanterie. Bon, je l'entends, il veut être toute la journée sans rien faire, il veut battre le pavé toute la journée, d'autant plus, qu'est-ce qu'un mince officier d'infanterie! Un mauvais sujet les trois quarts du temps. Et c'est ce que mon cher père, ni vous, ni ma mère, ni mon oncle l'archidiacre ne veulent, car il a déjà montré de petits tours de légèreté et de prodigalité. En conséquence, on fera un dernier effort pour l'engager à l'état ecclésiastique, faute de quoi mon cher père l'emmènera avec lui en Corse, où il l'aura sous les yeux; on tâcliera de le faire entrer au barreau,

« Je finis en vous priant de me continuer vos bonne» grâces ; m'en rendre digne sera le devoir pour moi le plus essentiel et le plus recherché. Je suis avec le respect le plus profond, mon cher oncle,

« Votre très humble et très obéissant serviteur et neveu.

« Napoleonb di Buonaparte.

« P. S. Béchîré cette lettre.

« Il faut espérer que iosphe avec les talents qu'il a et les sentiments que son éducation doit lui avoir inspiré, prendra le bon partie et sera le sutien de notre famille.

« Représentez-lui un peu tous ces avantages *. »

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