II AVANT-PROPOS
hauts dignitaires avaient pu Êiîre concorder leurs opinions avec leurs appétits. Les soldats et le peuple, au contraire, s'étaient montrés fidèles à l'idée nationale. Ils avaient tout confondu, césarisme et liberté, gloire et servitude. Entraînés dans ce tourbillon infernal s'effondrant au milieu des neiges de la Russie, ils s'étaient trouvés dans l'impossibilité de se rendre compte du mouvement qui les avait emportés. Lors de l'invasion, d'ailleurs, prétoriens et républicains, n'avaient-ils pas uni leurs efforts pour repousser l'étranger et ces déserteurs français revenus à sa suite 1 Les purs, les boudeurs du 18 brumaire et du sacre n'étaient-ils pas accourus pour mettre leur intelligence et leur bravoure au service du chef du gouvernement? Sur les champs de bataille, n'avaieût-ils pas mêlé leur sang à celui de leurs proscripteurs de la veille?
Tout fut donc confusion, parce que tout était illogique. Le moment d'apprécier sainement les origines de cette alliance hybride n'était pas encore venu. Il âtllait un deuxième empire et une troisième invasion pour ouvrir les yeux aux moins clairvoyants. Le régime impérial, en effet, n'avait et ne pouvait avoir de populaire que l'étiquette. Issu de la Révolution, ne se soutenant que par la Révolution, il prétendait la renier. Il invoquait le suffrage universel et voulait la dynastie, deux termes qui jurent l'un à côté de l'autre. Ce fut sa perte. La catastrophe finale mit vingt ans à venir. Elle fut immense.
Aussi, dans de telles conditions de milieu, comr
AVANT-PROPOS. Hl
ment espérer aborder librement Texamen de la transformation de la société française? Gomment pouvoir étudier l'homme dont le génie avait préparé cette perturbation du sens politique et gouyeme* mental? Tout était légende et devait rester légende.
La nuit, toujours la nuit! Le peuple devint le complice inconscient du maître qui l'avait perdu.
a Un gouvernement sans équité^ a dît Herbert ^ Spencer*, ne peut se soutenir que par l'appui « d'un peuple manquant d'équité dans ses senti- OL ments et dans ses actes, i^
« Un tyran, a-t-il ajouté avec non moins de rai- « son, ne tyrannise un peuple qu'à la condition que « ce peuple soit assez mauvais pour lui fournir des « soldats qui se battront pour sa tyrannie et qui « maintiendront leurs frères dans l'esclavage. »
Donc, depuis quatre-vingts ans, impossibilité d'entreprendre en toute liberté d'esprit une telle étude critique, voilà le fait.
D'ailleurs, comment s'y prendre pour exécuter une pareille tâche? Des archives fermées à tous les chercheurs, des pièces originales éparpillées dans les cartons de familles intéressées à ne pas leur faire voir le jour, des mémoires qui sont avant tout des justifications, tels sont les éléments d'information laissés à la portée de ceux qui regardent l'histoire d'un peuple comme autre chose que la présentation pompeuse des faits et gestes de certaines individualités.