Herbert Spencer {la Science sociale
nr AVANT-PROPOS.
Au premier abord, la publication de la correspondance de Napoléon I" paraissait devoir fournir des moyens précieux d'examen. Il suffisait pourtant de jeter les yeux sur le rapport adressé à Napoléon III par la commission chargée de ce travail, pour juger l'esprit dans lequel il avait été exécuté :
« Sire, écrivent les membres de cette commisce sion, Auguste mit César au nombre des dieux et c( lui dédia un temple : le temple a disparu, les <i commentaires sont restés. Votre Majesté, voulant c< élever au chef de sa dynastie un monument impé- « rissable, nous a ordonné de recueillir et de publier « la correspondance politique, militaire et adminis- « trative de l'empereur Napoléon P*"
« Hâtons-nous de déclarer que, conformément i( aux instructions de votre Majesté, noua nous c< sommes scrupuleusement interdit, dans la repro- « duction des lettres de l'Empereur, toute altération, c( tQut retouchement, toute modification des textes... « En déclarant que sa vie publique date du siège a de Toulon, Napoléon a déterminé lui-même le <c point de départ que la commission devait choisir, «c C'est à cette date immortelle que commence la « présente publication. »
Or, tout est inexact dans cette pièce officielle.
L'histoire n'a rien à voir dans les apothéoses intéressées. La vie d'un homme commence le jour où il est entré dans la carrière qu'il a choisie et où il a pris une part active aux luttes politiques de son pays. Celle de. Bonaparte date de 1785 et non de 1793, et,
AVANT-PROrOg. Y
c'est probablement pour passer sous silence les curieuses et délicates phases de cette époque de son existence, que la commission a cru pouvoir s'arroger le droit de supprimer les documents qui s'y rapportent.
On ne devient pas subitement général en chei^ premier consul et empereur. La transformation instantanée est un phénomène inconnu, au point de vue de l'évolution historique, et ces transformations mêmes, il importe de les analyser.
Mais cette erreur de la commission n'est pas la seule. Tout est incomplet et inexact dans les documents publiés. Les papiers les plus importants et les plus curieux ont été omis. Nombre d'autres ont été revus et corrigés. Avant tout, on paraît avoir voulu élever un monument à la légende. De la vérité, on s'est peu préoccupé. Il feUait ne pas déplaire au souverain qui s'était imposé à la France. C'était l'ordre.
Les historiens modernes eux-mêmes ont été les agents inconscients de propagation de ces errements. Cette influence, dont le danger devient général, tient à plusieurs causes : l'apparition prématurée des travaux d'histoire, dans un intérêt mercantile^ ou politique, la spécialisation de ce genre d'études ainsi que l'uniformité d'exécution qui en résulte.
La première de ces causes est facile à saisir. Le public est curieux et désire se former rapidement une opinion sur les événements ; il accueille donc sans