‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 45 sur 144 · Les deiTwiselles étaient partagées, suivant leur âge, en · texte numérisé non relu

Les deiTwiselles étaient partagées, suivant leur âge, en

Quelle impression dut ressentir Bonaparte quand il vit pour la première fois Élisa enfouie sous un vêtement d'étamine noire, des gants noirs bronzés aux mains, ses petits pieds chaussés de maroquin noir; pour coiffure, un bonnet de taffetas avec une gaze noire laissant échapper quelques mèches de cette belle chevelure tant admirée plus tard; sur la tête un ruban noir, puis une coiffe de taffetas avec une espèce de voile foncé par derrière et descendant aussi basque les coudes; sur le cou, un mouchoir, une collerette de taffetas noir avec un bord de toile de batiste large de quatre doigts ; aux poignets, des manchettes de toile unie et médiocrement fine, et sur la poitrine, une croix parsemée de fleurs de lisM

Certes, il ne se doutait guère alors, ce futur tueur d'hommes, qu'à trente années de là ces mêmes cours où erraient des jeunes filles insouciantes, serviraient

quatre classes distinguées par des rubans de différentes couleurs.

De 7 à 8 ans, dans la classe rouge;

De 10 à 14 — — verte ;

De 14 à 16 — — jaune;

De 16 à 20 — — bleue.

Les vingt plus âgées et plus méritantes de cette classe recevaient un ruban noir, occupaient une salie particulière, pouvaient aller seules dans la fnaison et aidaient les dames dans leurs charges. Il y avait encore les demoiselles couleur de feu, choisies parmi les plus sages et qu'on appelait les filles de madame de Maintenon.

Chaque classe,composée de 60 élèves, gouvernée par plusieurs dames, était divisée en six ou sept bandes de 9 ou 10.

Lecture, écriture, calcul, catéchisme, histoire sainte, histoire profane, géographie, langue française, orthographe, danse, musique, tel était le fond de Tinstruction qu'on y recevait. On y apprenait par cœur des vers, de la prose, des fables, des conversations et des proverbes.

1. Sur cette croix étaient gravées, d'un côté, l'image du Christ, de l'autre, l'image de saint Louis.

de lieu de récréation aux disciples de la gloire militaire et qu'un de ces jeunes séquestrés viendrait à son tour, dans des strophes charmantes, rappeler un passé plein de fraîcheur^

« Dans mes heures de rêve, ô manoir solitaire. Je -ne puis contempler ton faîte centenaire, Ni porter mes regards au sol que nous foulons Sans joindre quelques pleurs à nos songes arides, Et penser qu'autrefois des colombes timides Ont dormi dans cette aire où dorment des aiglons. Leurs pas ont résonné sous ces voûtes profondes. Dans les soirs étoiles, on vit leurs têtes blondes, Rêveuses se pencher à tes barreaux de fer, Où donc leurs douces voix, dans leurs accords bibliques, Faisaient-elles vibrer l'harmonie angélique Des cantiques d'Esther I »

Mais le mois d'août approchait. C^était celui des examens*. Par l'âge, Bonaparte avait droit à une place de second lieutenant dans un régiment d'artillerie. Il ne s'agissait que de faire preuve d'aptitude suffisante. Or, à la compagnie des cadets, le nombre des concurrents pour l'artillerie était des plus restreints. Cette arme, comme celle du génie, avait le don d'être peu recherchée par ces jeunes nobles, désireux avant tout de se livrer impunément à leurs plaisirs. Seule, la province fournissait force candidats. Aussi, sur le,s cinquante-huit élèves, promus seconds lieutenants, l'École militaire compta

1. Jadis et maintenant, poésie d'un Saint-Cyrien. % Les examens avaient lieu du !•' au 15 août, à Paris, du 15 août au !•' septembre en province.

seulement six élus : M. de RoquefeuU avec le n® 18, Leiieur de Ville-sur-Arce, n» 37; Raymond de la Nougarède, n° 34; Le Picard de Phélippeaux, n® 41; Bonaparte^ n*» 42, et Des Mazis n*» 56 ^

En résumé, les examens de Bonaparte n'avaient pas été brillants. Son numéro de sortie l'indique. Ses notes furent pourtant assez bonnes. Elles furent données avec plus de justesse que du temps de M. de Keralio. Les voici :

« Réservé et studieux, il préfère l'étude à toute espèce d'amusement, se plaît à la lecture des bons auteurs ; très appliqué aux sciences abstraites, peu curieux des autres, connaissant à fond les mathématiques et la géographie; silencieux, aimant la solitude, capricieux, hautain, extrême^' ment porté à l'égoîsme^ parlant peu, énergique dans ses réponses^ prompt et sévère dans ses réparties; ayant beaucoup d'amour-propre; ambitieux et aspirant à tout; ce jeune homme est digne qu'on le protège. »

Le \^ septembre, fut signé le décret qui le nommait lieutenant en second à la compagnie de bombardiers du régiment de la Fère^, à Valence. Lui et son camarade Des Mazis avaient demandé le même régiment. Des Mazis y avait un frère^. Pour Bonaparte, il se rapprochait ainsi de la Corse et pouvait espérer faire partie un jour ou l'autre de l'une des compagnies que le régiment décacbait dans l'île.

1. Mss. Archives delà guerre. Leiieur de Ville-su7'-Arce désertA revit Bonaparte à Bàle et fut fort mal reçu, pour avoir voulu le tutoyer. — Le Picard de Phélippeaux déserta et devint l'adversaire de Bonaparte à Saint-Jean d'Acre.

3. Gabriel Des Mazis^ nommé capitaine au régiment de ia Fère, le 19 juin 1785.

Bien que la nomination fût du 1*' septembre, i\ n*en reçut avis que le 26 octobre, par suite du classement général qui durait tout un mois.

Ces six semaines d'attente furent pénibles. Bonaparte se trouvait sans ressources. Son père n'avait laissé que des dettes et des créances difficiles à recouvrer. Le 23 septembre, il écrivait à un M. Labitte, marchand de draps, à Paris* :

« Monsieur,

« L'année dernier, mon père venait à Paris, était chargé par monsieur Paravicini, mon oncle, de vous remettre une lettre avec le certificat de vie pour tacher de retirer sa pension, en total otu en partie, mais Ja mort Ta arrêté dans sa course dans la ville de Montpellier; ainsi, monsieur, je vous envoyé ce pièces, espérant que vous aurez la bonté de m'envoyer cette pension, ou la partie que vous jugerai pouvoir m'envoyer pour la remettre. Je lui avais demandés un autre certificat plus /^mza?, mais l'éloignement fait que je ne puis le recevoir à temps, vue l'obligation oiî je suis de retourner en Corse dans le commencement du mois prochain ; du reste, je vous promet de vous envoyer ce certificat avant la fin d'octobre, dans l'ignorance ou je suis de la rue où vous demeurez, j'adresse cette lettre à M. Goster, espérant qu'il aura la bonté de vous la faire passer.

« Je suis avec le plus sincère atachement votre très humble, etc.

« BUONAPARTE fils,

« Cadet-gentilhomme, à FÉcole royale militaire de Paris, y

1. M. Labitte demeurait rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Prouvaires. Il était le fournisseur attitré de l'armée et quelque peu prêteur d'argent aux élèves dont les parents étaient ses clients ; l'oncle Paravicini était donc pensionné?

Toucha-t-il de l'argent? Il faut croire que non, car ce fut avec celui de son camarade Des Mazis qu'il fit son voyage de Paris à Valence. '

Le 29 octobre, Bonaparte et Des Mazis quittèrent donc l'école en même temps que MM. de Montarby et de Gomminges, promus dans l'infanterie. Les quatre élèves, nommés également dans l'artillerie, étaient partis depuis le 5 octobre. Or, parmi tous ses camarades, cadets-gentilhommes, Bonaparte laissait-il un ami ou devait-il trouver des émules? non. Deux des élèves de l'École, Clarke et Davout, se retrouvèrent seuls avec lui sur les champs de bataille. Clarke, admis à l'École militaire le 11 septembre 1781, en était sorti le 20 novembre 1782, avec le grade de sous-lieuteriant dans le régiment de Berwick* Davout ' n'en partit que plus tard pour entrer dans Royal-Champagne. Enfin, des cinquante*buit jeunes gens nommés lieutenants en second d'artillerie, à la même époque que Bonaparte, deux seulement eurent quelque notoriété, MM. d'HédouviUe etMarescot de la Noue*. Les autres disparurent dans cette tourmente de choses et d'hommes, dont leur camarade de l'île de Corse devait être la personnification la plus étonnante.

1. Davout, né le 10 mai 1771, à Annoux (Tonne); sorti de ÎEcole militaire, le 19 février 1788.

2. Voiries pièces à l'appui. Marescot (Armand-Samuel), né à Tours, le 1*' mars 1758, comte, 2 mars 1808; marquis, 1819; mort dans son château de Ghalays, commune de Saint-Quentin, canton de Montoire (Loire-et-Cher), le 5 novembre 1832. Les Uarescot descendent des Marescotti, famille patricienne de Pise, venue en Touraine au dix-septième siècle.

Page 1