‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799: d'après les documents inéditsChapitre 46 sur 144 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

SitaatioD générale d'une armée dans l'État. — L'armée est Texprecsion TÎTaca du pays qui la paye. — Points à envisager pour apprécier la yalecr d'une armée. — 10 Le recrutement. — Opinion du comte de Saint-Germain , ministre de la guerre, sur les enrôlements. ~ Opinion des officiers de l'armée. — - Opinion de M. le comte de Liancourt. — Jugement de Dubois de Crancé et du comité mililaire de 1789. -- 2o Personnel. — Opinion du maréchal de Belle-Isie (1742). — Ce que doit être uu officier français, en 1749, d'après l'abbé Goyer. — Opinion du duc de Broglie sur l'instruction des officiers. — Appréciation du comte de Saint-Germaiu. — Jugement du comité militaire.

— Les maréchaux do France. — Promotion de sept maréchaux, le 30 mars 1 775.

— Réformes de M. de Saint-Germain. — Ordonnance du 25 mars 1776. — Critiques dont ces réformes sont suivies. — Chute du ministère. ^^ Décret du 22 mai 1781 sur l'entrée au service, -r- Obligations de prouver quatre générations de noblesse paternelle pour obtenir le grade de sous-lientenant. ■— Opinion de M. de Lacretelle sur cette mesure. ^ 3o Organisation de Formée. — Passage du pied de paix au pied de guerre. — Défectuosité du système en usage. -^ L'armée active et l'armée auxiliaire. — Origine de la formation de l'armée auxiliaire. — Les milices. — Leur suppression et leur rétablissement. — Les régiments provinciaux (4 août 1771). — Arrivée de If. de Saint-Germain au ministère. — Suppression des régiments provinciaux.

— Leur remplacement par des bataillons de miliciens (15 novembre 1775).-* Suppression des charges d'inspecteurs généraux des difi'érentes armes. — Formation de vingt-deux divisions permanentes. — Difficultés que rencontre M. de Saint-Germain. — Les lieutenants-colonels et les Jocqueys. — État dç l'armée française en 1785, au moment de l'entrée de Bonaparte au régiment de la Fère.

L'armée est l'expression la plus parfaite de l'état moral et social d'un pays. Lorsqu'une société est en décomposition, l'armée en offre également tous les symptômes. Or, à la lin du dix-huitième siècle, tout

se désagrégeait dans un système gouvernemental dont l'agencement n'était plus en rapport avec les nécessités nouvelles. L'armée avait fait comme la nation. Cette vérité est de tous les temps et elle se présente avec un caractère tout aussi inéluctable en 1879 qu'en 1789. A chaque modification dans le gouvernement d'un pays doit correspondre une modification corollaire dans le mécanisme militaire. Une armée n'est pas seulement une machine. Elle constitue un être moral dont la force réelle consiste dans la concordance de ses éléments intellectuels avec les institutions du pays. Tout désaccord entre les membres de cette même formule conduit à la défaite d'abord, à la ruine de la nation qui la paye, ensuite. C'est pour avoir méconnu ces principes élémentaires que Louis XIV, dans la deuxième moitié de son règne, Louis XV, Napoléon I«^ et Napoléon III ont subi les désastres que nous connaissons. C'est la pente fatale que suivrait la troisième République française, si elle ne réussissait pas à réagir contre des tendances analogues.

Dans toute armée, trois points principaux sont à envisager pour en apprécier la valeur : le recrutement, le personnel des cadres et le mécanisme qui facilite le passage du pied de paix au pied de guerre.

Le recrutement est la base fondamentale de l'édifice militaire d'un pays. Il en est la pierre de touche. Un recrutement logique et simple assure la possession d^une bonne armée.

En 1776, le comte de Saint-Germain *, alors ministre de la guerre, disait du soldat : « 11 se libertine,

1, Sainf-Germam (Claude-Louis, comte de), né le 15 avril 1707

« court à la maraude, commet mille excès, épuise M ses forces et périt. Ceux qui sont plus vigoureux,

< après s'être accoutumés à un esprit de libertinage,

< désertent. La désertion est prodigieuse dans les ar- « mées de France; d'où vient cela? D'abord de la a légèreté d'esprit, ensuite du libertinage, et enfin de K ce que le paysan français n'a rien que son corps. « Tout homme qui n'a ni maison ni propriété, n'a « point de patrie. Le sentiment momentané du maj- « être et l'espérance du mieux deviennent ses seuls « guides. »

Or, toute la révolution est dans cette souffrance qu'il signale, comme l'avait fait soixante ans auparavant un autre homme de guerre de génie, M. de Vauban. Et que propose le vieux et honnête ministre pour guérir cette plaie qui ronge l'armée et la France ? « Peut-être, dit-il, remédierait-on en partie à ce mal, « si les propriétaires des terres entendaient mieux « leurs intérêts, ou si, consultant plutôt l'intérêt de « l'État que le leur propre, au lieu de tenir des ferce miers, ils divisaient leurs propriétés en rentes fon- « cières ou autrement, sur autant de familles qu'elles « en pourraient contenir dans l'aisance, et il y aurait « plus de monde employé, plus de paysans aisés. « Toutes les terres seraient mieux cultivées; l'État y « gagnerait et il paraît aussi que les propriétaires « auraient des revenus plus assurés. Il est certain « qu'un soldat qui a quelque bien chez lui ne déser- « tera jamais. »

au château de Vertamboz, près de Lons-le-Saulnier, mort à Paris le 15 janvier 1778. Nommé ministre le 26 octobre 1775. {Mémoires sur les vices du système militaii^e français,)

Les témoignages d'autres officiers sont tout aussi concluants^ « La majeure partie des soldats, « disent-ils, est tirée du rebut des grandes villes et <( des gens souvent sans aveu. C'est un des plus

« grands abus qui existent C'est au vice de cette

« composition que le soldat maintenant classé au der- « nier rang de la société^ doit Yétat de dégradation où il i< est tombé dans Vopinion publique. Le vagabond a comme le citoyen, tout est égal au recruteur, « pourvu que l'bomme ait la taille requise et qu'il « coûte peu d'argent.»

Les membres du grand comité militaire de l'Assemblée constituante, tous haut placés dans la hiérarchie, MM. de Wimpfen, ie marquis de Rostaing, le comte d'Egmont, le comte de Liancourt, Dubois de Grancé, de Bouthillier, le vicomte de Noailles, de Flachslanden, Mirabeau, de Broglie, etc., sont unanimes à signaler la gravité de la situation.

« Il est impossible^, dit un admirateur du passé, « M. le comte de Liancourt, de nier les vices repro- (( chés aux enrôlements volontaires, dans les diffé- « rents systèmes qui ont successivement conduit « jusqu'ici l'armée française. Ainsi, quand le sort du << soldat est mauvais, quand le pays suffit à peine « pour le nourrir, quand aucun moyen ne peut le « soustraire à l'arbitraire et à la dureté de ceux de

1. Mémoire sur les vices et abus de la Constitution actuelle des militaires français, par les officiers des régiments d'infanterie, Colonp.1 général^ la Couronne ^Condé, des chasseurs à cheval des Évêchés, du régiment de Penthièvre, etc. — (Imprimé à Lille chez Léonard Danel.)

2, Séance de novembre 1789. Mss. Archives guerre. — Journal 'militaire (année 1789.)

M ses chefs qui veulent abuser de leur autorité, quand « le régime de Tarmée le tient presque toujours sé- « paré du reste des citoyens, en fait une classe à part « et trop peu considérée, il n'est pas étonnant que peu « d'hommes embrassent par le sentiment de Thonce Jieur et d'une volonté bien réfléchie, l'état de sol- « dat. Le désespoir, le libertinage ou le besoin doi- « vent être alors les motifs les plus déterminants et « par lesquels la ruse et l'avidité des recruteurs, at- « tirent plus d'hommes au service. Les hommes en- « gagés dans l'armée par des motifs aussi peu déh- « cats, ne sont généralement pas de bons soldats... »

« Le recrutement des troupes coloniales, dit égale- « ment M. de Sillery », se fait de concert avec le lieu- « tenant de police de Paris. Les citoyens eux-mêmea « contribuent aux vices de cette composition. Ils sol- « licitent l'enrôlement pour les colonies des enfants « dont ils ont à se plaindre. Ces jeunes gens expa- « triés, après avoir rempli le terme de leur engage- « ment, n'osant reparaître dans leur patrie dont ils « sont rejetés, forment cette classe parasite, appelés « les Petits Blancs, qui sont devenus un des plus « dangereux fléaux des colonies... »

L'homme le plus éminent de ce comité, ce militaire Je génie dont la statue devrait orner toutes les salles dh nos écoles militaires et de nos bibliothèques, le véritable organisateur de la victoire^ M. Dubois de Crancé se montra tout aussi impitoyable pour ce recrutement volontaire qu'il voulait remplacer par le

1. Alexis, comte de Genlis, puis marquis de Sillery, capitaine des gardes du duc d'Orléans, condamné à mort en n93; mari da Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis.

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service obligatoire et l'amalgame ^ des milices et de Tarmée active. « ... Mais, s'écriait-il dans un sublime « élan de patriotisme, comment incorporer cette mice lice dans notre armée, si cette armée n'est pas ci- « toyenne; si elle n'est pas purgée de tous les vices « qui l'ont infectée jusqu'ici. Est-il un patriotisme « qui tienne à l'horreur de la corruption des mœurs? « Est'il un père de famille qui ne fi'émùse d'abandon-- « fier son fils, non aux hasards de la guen^e, maïs au « milieu d'une foule de brigands inconnus, mille fois « plus dangereux?.,. »

Cette phrase colportée avec intention par les feuilles de l'opposition produisit une réelle émotion dans les corps. En présence de la fâcheuse interprétation donnée à des paroles lancées dans le feu de l'improvisation, Dubois de Cran ce crut devoir adresser une lettre explicative à tous les bas officiers et soldats des régiments composant V armée française. Voici les principaux passages de cet écrit remarquable' :

« MEssiBuas,

« ...J'ai dit que le mode ancien de recrutement était mauvais , que les autres soldats et les autres citoyens étaient tous frères, et que dans les périls de la patrie, ils devaient tous concourir à la défendre; j'ai dit que les troupes devaient être organisées de manière à éviter tout abus d'autorité, et tout danger pour la liberté publique; j'ai dit qu'un soldat français n'était pas fait pour être

1. Dubois de Crancé ne put faire accepter son projet d'amatgame qu*en 1793, lorsque Texpérience eut prouvé l'inanilé du système mixte adopté par les conservateurs.

2. Mss. Archives nationales. — Journal militaire (année 1789)«

l'instrument passif des ordres arbitraires, mais que la base d'une bonne organisation était que de bonnes lois remplaçassent la volonté absolue des chefs, que les punitions infamantes fussent supprimées, que les grades fussent accordés au mérite par le choix libre des camarades, que les troupes fussent mieux payées et mieux nourries, que les recrues de chaque régiment se fissent dans les mêmes cantons, afin qu'un régiment fût composé, en officiers et soldats, de voisins, de frères et d'amis. J'ai blâmé l'usage d'envoyer des recruteurs dans les grandes villes, parce que les grandes villes sont le centre des vices. J*ai dit qu'on ramassait sur le pavé des gens sans aveu, des brigands avec lesquels nous tremblerions d'associer nos enfants. Or, je pense que nos enfants doivent être soldats.

Je sais que la discipline et le bon exemple épurent On

veut vous exciter contre les amis de la cause* publique. On voudrait pouvoir employer votre courage en faveur de ce despotisme, sous lequel vous avez si longtemps gémi, et se servir de vous-mêmes pour vous donner de nouveaux îers, plus pesants que ceux que nous avons tous brisés... »

Tel était au moment de la révolution , et jugé par les hommes les plus dévoués à la royauté, ce recrutement que des auteurs ignorants et maladroits ont voulu proposer comme modèle -à Tadmiration et aux regrets de nos contemporains.

Les cad7'es valaient-ils mieux que les hommes? Laissons également parler les chefs autorisés de l'armée royale. Leur témoignage ne sera pas suspect.

Que dit le maréchal de Belle-Isle, le 2 décembre 1742^? « ... Le mauvais esprit de l'officier est au

1. Mss. Archives de la guerre. De Belle-Isle (Louis- Auguste fouquet, corat^^ ?rjarécJ>aj ôe F'^v.e, né le 22 septembre 1684

« delà de toute expression, je n'oserai vous en manie der les particularités qui font honte à la nation... »

Voici du reste, les qualités que Tabbé Coyer considérait comme nécessaires à un futur militaire' : « Un « jeune homme que Ton destine au commandement, K doit avoir le meilleur tailleur, le parfumeur le plus « exquis, l'équipage le plus brillant, la livrée la plus « leste. Il doit jurer beaucoup, être à tous les spectafc clés et inaugurer quelque chose sur Thabillement « de la première troupe qu'on lui confie. »

Dans un ordre d'idées plus élevé, le maréchal duc deBroglie disait également* : « ... J'ai examiné d'où « pouvaient venir les fautes que j'ai vu faire ou le « peu de succès que j'ai vu tirer des actions les plus « heureuses. Si je voulais entrer avec vous dans ce « détail, je composerais un volume. Je me conten- « terai de vous indiquer la cause principale, qui est « rtgnùrance totale depuis le sous-heutenant jusqu'aux « lieutenants-généraux des devoirs de leur état et de « tous les détails dans lesquels ils doivent entrer. Il ré- « suite de là que le lieutenant et le capitaine ne sa- « vent ni gouverner ni commander leurs compagnies, « et successivement les colonels, les brigadiers, les « maréchaux de camp, les lieutenants-généraux ne « savent pas davantage conduire leurs régiments, « brigades, divisions, les mettre en bataille et leur « faire faire les mouvements nécessaires. »

à Villefranche en Rouergue, ministre en 1757, s'opposa à la nomination des colonels à la bavette; mort le 26 janvier 1761.

1. L'abbé Coyer, 1749. (Découverte de l'île Frivole.) Gabriel- François Coyer, né à Baume-les-Dames en 1707, mort à Paris le 18 juillet 1782.

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