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Lettre de Bonaparte à Buttafuoco, 23 janvier

gleterre, avec l'aide de Paoli, exercer sou inlïaence maritime et commerciale dans la Méditerranée. Elle s'était empressée de transmettre un mémorandum au ministre des affaires étrangères. Elle y faisail mention du maintien de ses droits primordiaux, et, dans le cas où le gouvernement français ser£dt dans l'obligation de retirer ses troupes, demandait expressément que la renonciation fût prononcée en sa faveur.

Le fait, en lui-même, n'avait rien de surprenant. Dans plusieurs salons de Paris et de Versailles, les anciens titulaires de commandements importants dans l'île ne se gênaient guère poiir soutenir qu'il n'y avait rien à faire avec cette population de sauvages et de bandits. Us prétendaient qu'on n'arriverait jamais à une annexion complète et que les avantages incertains à attendre ne compenseraient pas les sommes énormes déjà dépensées et l'entretien coûteux de troupes et d'officiers, mécontents de leur sort et exilés dans des postes d'où ils ne pouvaient sortir, sans avoir à craindre de tomber sous les coups de quelque habitant des makis.

De son côté, Paoli ne restait pas inactif. C'était lui qui avait préparé les mouvements d'Ajaccio et de rile-Rousse et qui avait facilité le succès de Bastia, en permettant à ses montagnards de prêter leur appui aux bourgeois révoltés. Pour le moment il cherchait à négocier et s'apprêtait à faire partir pour Paris l'un de ses affidés, M. Masseria, avec mission de sonder les intentions du ministre et de voir s'il ne serait pas possible de traiter de l'indépendance de sa patrie, sur les bases du projet soumis précédemment au roi. Ce projet, on se le rappelle, con-

sistait dans la reconnaissance de l'indépendance de la Corse, sous le protectorat français, avec traité de commerce spécial et charges militaires connexes. Dans ce but, Paoli avait même rédigé une sorte de mémoire explicatif, dans lequel, tout en manifestant son admiration pour les idées émises par l'Assemblée nationale, il assurait que le meilleur moyen d'en rendre Texécuton facile était d'en appliquer les principes. L'argument était spécieux, la réalisation dangereuse.

De son côté, le parti royal et autoritaire, représenté à l'Assemblée nationale par MM. de Buttafuoco et Peretti, n'était pas sans exercer une influence considérable, surtout à la cour, où les idées de résistance étaient à la mode. « Achetez les uns, disait But* « tafuoco, soyez sans pitié pour les autres, mais « envoyez des troupes pour faire respecter votre voce lonté et vous aurez raison d'un petit peuple qui se « paye de grands mots, et n'a en réalité que des appé- « tits. » C'était à ce dernier système que s'était rallié le gouvernement et c'était dans ce but, nous l'avons dit^ que l'un des proscripteurs les plus acharnés de Corses, M. deNarbonne, avait été chargé d'organiseï à Lyon un corps expéditionnaire.

A l'Assemblée nationale, le courant était tout autre. On ne rêvait que liberté, droit, justice et destruction des abus. On se montrait plein de bienveillance pour ce petit peuple tant vanté par Jean-Jacques Rousseau, mais on ignorait les premiers éléments de sa situation, véritable. Toutefois le nom redouté de Paoli, les plaintes des fonctionnaires et des officiers, les questions de budget, les embarras de toute sorte résultant de cette occupation lointaine n'étaient pas sans

faire quelque effet sur Tesprit de beaucoup de parlementaires.

Le moment était donc des plus critiques, surtout pour les députés corses libéraux, Salicettiet Golonna. Mais, en ces circonstances, il faut le reconnaître, Salicetti se montra d*une hibileté consommée. L'exassesseur de Sartène était devenu une puissance. Son titre de représentant du tiers aux États généraux, les mémorables séances auxquelles il avait assisté, les travaux des commissions auxquels il avait coopéré, les démarches dont il était l'objet de la part des personnages les plus influents de sa patrie, ce titre de monseigneur que lui donnait si libéralement Bonaparte, les relations qu'il avait ébauchées dans tous les mondes, lui, le petit Corse, inconnu de la veille, tout cet ensemble de circonstances inouïes lui avait ouvert des horizons nouveaux. Il avait compris de quelle utilité il pouvait être non seulement pour lui-même, mais encore pour tous ses compatriotes, en maintenant l'état de choses présent.

En effet, il n'était pas sans voir que l'acceptation des prétentions de Gênes, de celles de Paoli ou des vues de Buttafuoco, serait la ruine de sa situation personnelle et de l'avenir de son pays. Pour le moment, il ne s'agissait donc que de se maintenir en équilibre au milieu de ces représentants d'intérêts si différents. Quant aux projets autoritaires du gouvernement et de M.' de Buttafuoco, il ne fallait guère s'en préoccuper. L'attitude de l'armée, l'état des affaires extérieures, tout dénotait une tendance à renoncer à la force pour la solution des difficultés à venir. Restaient à mettre d'accord les jeunes et les vieuï Corses. A ses collègues de l'Assemblée, il

exposait les dangers futurs de Tabandon de ce pays à l'inûuence anglaise, ainsi que Futilité d'avoir en réserve pour le recrutement de Tarmée des hommes sobres, pauvres, braves et patriotes. Il leur faisait entrevoir comme sûr et prochain un mouvement paoliste, s'ils ne le prévenaient par des concession» nécessaires et par l'amnistie.

A ses compatriotes, aux délégués de Bastîa, il s'efforçait de démontrer l'intérêt qu'ils avaient à se déclarer franchement pour la France, à réclamer une déclaration solennelle de l'union des deux peuples et à laisser de côté ce que le programme de Bonaparte avait d'excessif. « En admettant, leur ajoutait-t-il, « qu'ils parvinssent à reconquérir leur indépendance « complète, ils ne feraient que changer de protec- « teurs, plus éloignés, il est vrai, mais, par consé- « quent, moins intéressés à leur bien-être. Dans ce « cas même, ils n'auraient plus que les satisfactions « restreintes attachées à la vie politique d'un pays « pauvre et sans avenir assuré. En se dévouant, au « contraire, a la France, à l'Assemblée nationale et « aux idées nouvelles dont elles étaient aujourd'hui « l'éclatante personnification, ils obtenaient non seu- « lement une liberté réelle, mais encore se trouvaient « participer à l'existence de tout un grand peuple. « Eux et leurs enfants, au lieu de végéter dans un « milieu mesquin, pourraient donc, comme tous leurs (( concitoyens du continent, aspirer à tous les emplois, « à tous les honneurs, acquérir richesses et considé- « ration. Ce qui lui arrivait personnellement, lui, le « représentant de la petite bourgeoisie, lui, Tasses- « seur de Sartène, leur était une garantie de leur po- « sition à venir. » Aux Paoh'steSj aux parents des exi-

lés, il disait que l'Assemblée rfe manquerait pas d'amnistier ces victimes d'un régime odieux qui avait fait son temps. A tous, enfin, il conseillait de se mettre en rapport avec les membres les plus influents de l'Assemblée, les Mirabeau, les Volney, etc., de leur exposer leurs griefs et leurs espérances, de manière à les intéresser, à leur cause.

Ces insinuations produisirent tout l'elfet qu'il en pouvait attendre. Les délégués de Bastia virent les députés, et modifièrent leurs demandes dans le sens indiqué par Salicetti. Le 24 novembre, ils remirent leur adresse entre les mains de M. Chassebœuf de Volney.

«L'insurrection, y disaient-ils^, deviendra bientôt « générale, si nous restons dans l'incertitude sur « notre sort. Tantôt on nous dit qu'on nous cédera à « Gênes, tantôt que nous serons régis par le gouver- « neur militaire. De tous les décrets de l'Assem- « blée nationale, on n'a publié ici que la loi mar- « tiale.

« Nos cahiers vous chargent de demander que nous « soyons consid'érés comme partie intégrante de la « nation française et cependant vous n'avez pas fait « cette démarche; vous avez beau dire que votre « admission à l'Assemblée nationale est une preuve « certaine qu'on nous regarde comme Français ; tant « qu'un décret de l'Assemblée nationale n'aura fixé « ce que nous sommes et ce que nous devons être, il « sera très difficile de ramener le calme ; veuillez dire « à l'av^uste Assemblée dont vous êtes membres,

1. Moniteur universel. — Séance du 30 novembre 1789, discours de M, de Vf Iney,

« que nous sommes armés pour Texécution de ce» « décrets et que nous ne quitterons pas les armea « qu'ils ne soient exécutés. »

Le 30 novembre, avait lieu le grand débat. L'ordre du jour portait l'examen d'une adresse des patriotes corses. M. de Volney prit la parole, développa les termes de la pétition et proposa à l'Assemblée l'admission solennelle de l'île de Corse parmi les provinces françaises. Personne n'osa se lever pour prendre la parole contre le projet. MM. de Buttafuoco et Peretti, en effet, ne pouvaient guère refuser un concours tout au moins silencieux. L'admission fut votée par acclamation. Mrois cet incident parlementaire n'était qu'une sorte d'entrée en matière. Aussitôt après le vote, Mirabeau montait à la tribune pour demander l'adoption d'un projet de loi d'amnistie :

« L'Assemblée nationale décrète que ceux des « Corses qui, après avoir combattu pour la liberté, se « sont expatriés, par l'effet et la suite de la conquête « de leur île, et qui cependant ne sont coupables « d'aucuns délits légaux auront, dès ce moment, la « faculté de rentrer dans leur pays, pour y exercer « tous les droits de citoyens français, et que le roi « sera supplié de donner sans délai tous les ordres « nécessaires pour cet objet.. »

Cette fois, la droite de l'Assemblée tout entière se lève pour protester et demander la question préalable. Le prince de Poix, le premier, prend la parole pour signaler les dangers d'une telle concession et réclamer l'ajournement. M. de Montlosier ^ parle

1. Montlosier (F. DominiquQ Reynaud^ comte de); Clermont- Feriind, 1755-1838, député de la noblesse en 1789, déserte, en

AKNÉE 1789. , 235

dans le même sens et fait Thistorique de la politique de Paoli et de ses relations avec l'Angleterre. A peine a-t-il achevé que Mirabeau remonte à la tribune. « ...J'avoue, Messieurs, s'écrie-t-il dans une ma- « gnifique péroraison, que ma première jeunesse a « été souillée par une participation à la conquête « de la Corse; mais je ne m'en crois que plus étroite- « ment obligé à réparer envers ce peuple généreux, « ce que ma raison me représente comme une injus- «tice. Une proclamation a prononcé la peine de « mort contre les Corses qui ont défendu leur foyer « et que l'amour de la liberté a fait fuir. C'est p nous « qu'il appartient de réparer le mal qui a été fait... » La cause était entendue. La proposition fut votée d'enthousiasme. C'était de la bonne et saine politique. Le lendemain,!" décembre, l'agent de Paoli, M. Masseria, se trouvait à Paris. Il venait porter au gouvernement les propositions de son chef, relativement à la suzeraineté de la France. Il arrivait trop tard. Grâce à Salicetti, à Volney et à Mirabeau, la fortune de la Corse et des Bonaparte était liée pour toujours à celle de leurs voisins. Quelques jours après, Paoli écrivait^ de Londres à l'Assemblée nationale : « C'est avec un transport de joie bien vive « que j'ai appris ce que l'Assemblée nationale a fait « pour ma patrie. En admettant la Corse parmi les « provinces de France, elle a trouvé le moyen le plus « infaillible d'attacher les habitants de cette île au « gouvernement français; en faisant rentrer dans

1791 en Angleterre y rédige le Courrier de Londres, pair de France aprè3 1830.

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