S BONAPARTE AU FORT CARRE
Ift jour même de rincarcération de son frère, second lieutenant à la neuvième compagnie sédentaire (compagnie Marathon), alors à Nice. C'était un acte do complaisance. On devait en faire tout autant, du reste, à regard du jeune prisonnier. On n'attendait de lui qu'une marque de soumission qui permit l'indulgence. Or, dès le 12, Bonaparte écrivait aux représentants du peuple :
« Vous m*avez suspendu de mes fonctions, arrêté et « déclaré suspect.
« Me voilà flétri, sans avoir été jugé, ou bien jugé sans « avoir été entendu.
« Dans un état révolutionnaire, il y a deux classes, les « suspects et les patriotes.
« Lorsque les premiers sont accusés, ils sont traités, par « forme de sûreté, de mesures générales.
« L'oppression de la seconde cîa«se est l'ébranlement de « la liberté publique. Le magistrat ne peut condamner « qu'après les plus mûres informations et que par une « succession de faits, celui qui ne laisse rien à Tarbl- « traire.
« Déclarer un patriote suspect, c'est un jugement qui « lui arrache ce qu'il a de plus précieux, la confiance et « l'estime.
« Dans quelle classe veut-on me classer?
« Depuis l'origine de la Révolution n'ai-je pas été tou- « jours attaché aux principes?
« Ne m'a-t-on pas vu dan» la lutte, soit contre les « ennemis internes, soit comme militaire, contre les « étrangers?
« J'ai sacrifié le séjour de mon département, j'ai aban- « donné mes biens, j'ai tout perdu pour la République.
« Depuis j'ai servi sous Toulon avec quelque distincm lion, et j'ai mérité à l'armée d'Italie la part de lauriers
« qu'elle a acquise à la prise de Saorgîo, d*0iieille et de f Tanaro.
« A la découverte de la conspiration de Robespierre, « ma conduite a été celle d'un homme accoutumé à ne «t voir que les principes.
« L'on ne peut donc pas me contester le titre de patriote.
V Pourquoi donc me déclare-t-on suspect, sans m'en- ¥ tendre? Pourquoi m'arrêta- t-on» huit jours après que « Ton avait la nouvelle de la mort du tyran?
« L'on me déclare suspect et Ton met les scellés sur « mes papiers.
« L'on devait faire l'inverse; l'on devait mettre les « scellés sur mes papiers, m'entendre, me demander des « éclaircissements, et ensuite me déclarer suspect, s'il y « avait lieu.
« L'on veut que j'aille à Paris avec un arrêté qui me « déclare suspect. L'on doit supposer que les représentants « ne l'ont fait qu'en conséquence d'une information, et « l'on ne me jugera qu'avec l'intérêt que mérite un « homme de cette classe.
« Innocent, patriote, calomnié, quelles que soient les « mesures que prenne le comité, je ne pourrai pas me « plaindre de lui.
« Si trois hommes déclaraient que j'ai commis un délit, « je ne pourrais pas me plaindre du jury qui me condam- « ner lit.
<• Salicetti, tu me connais, as-tu rien vu dans ma con- « duite de cinq ans, qui soit suspect à la Révolution?
« Albitte, tu ne me connais point. L'on n'a pu te prouver ic aucun fait; tu ne m'as pas entendu; tu connais cepen- « dant avec quelle, adresse quelquefois la calomnie siffle*
« Dois-je donc être confondu avec les ennemis de la « pairie; et des patriotes doivent-ils inconsidérément « perdre un général qui n'a point été inutile à la Répu- « blique? Des représentants doivent-ils mettre le gouver- « nementdans la nécessité d'être injuste et impolitique?
« Entendez-moi, détruisez roppression qui m'environne « et restituez-moi l'estime des patriotes.
« Une heure après, si les méchants veulent ma vie, je « la leur donnerai volontiers ; je Testime si peu; je l'ai si « souvent méprisée ! Oui, la seule idée qu'elle peut être « encore utile à la patrie, me fait en soutenir le fardeau « avec courage. »
^ Le même jour, il remettait à son aide de camp Janot, cette lettre, rédigée pour les besoins de la cause :
« Je reconnais bien ton amitié, mon cher Junot, dans
* la proposition que tu me fais; depuis longtemps tu con-
* nais aussi celle que je t'ai vouée, et j'espère que tu y « comptes.
« Les hommes peuvent être injustes envers moi, mon « cher Junot, mais il suffît d'être innocent; ma conscience « est le tribunal où j'évoque ma conduite.
« Cette conscience est calme, quand je l'interroge ; ne « fais donc rien, tu me compromettrais.
« Adieu, mon cher Junot, salut et amitié.»
BUONAPARTE, En arrestation au fort Carré (Antibes).
Puis, il écrivait à Tilly :
« Tu auras appris la conspiration et la mort de Ro- « bespierre, Gouthon, Saint-Just, etc.; il avait pour « lui les Jacobins, la municipalité de Paris, l'état- « major de la garde nationale; mais^ après un mo- « ment de vacillation, le peuple s'est rallié à la Gon- « vention.
« Barère, Garnot, Prieur,' Billaud-Varennes, sont « toujours au Comité de Salut public; cela n'apporte
« aucun changement aux affaires. Ricord, après avoir « été chargé par le Comité de Salut public de la noti- <( fication de la conspiration, a été rappelé dans le « sein de la Convention ; Salicetti est daiis ce moment- « ci représentant à l'armée d'Italie. Nos opérations « maritimes seront, je crois, un peu contrariées, peut- « être même absolument changées.
« L'artillerie était en avant et le tyran sarde allait « recevoir un grand coup, mais j'espère que cela ne « sera que retardé... J'ai été un peu affecté de la ca^ « tastrophe de Robespierre le jeune ^ que f aimais et que a je croyais pur; mais, f^t-il mon père^ je l'eusse pot- « gnardé moi-^même s'il aspirait à la tyrannie ^. »
Étrange dépêche, en vérité I Quelle absence de sens moral de la part de son auteur ! Bonaparte renie Robespierre, comme il a renié Paoli, Pozzo di Borgo, Battafuoco, son père et tant d'autres. De la part d'un officier général, c'est un acte de défaillance, qui n'a même pas l'excuse de la spontanéité. Cet incroyable factum est daté de Nice, 7août; or,àcemoment,Bonaparte ne peut savoir qu'il est sous le coup d'un mandat d'arrêt. Rentré de la veille à Nice, il n'a notion des événements que par le contenu de la lettre de Lantard à Ricord et parles bruits publics. Comment donc aurait-il pu faire part des détails contenus dans sa lettre à Tilly? et pourquoi? à quel titre? CeTilly, il ne le connaît que pour l'avoir vu à Gênes et avoir eu à le surveiller. De son côté, Tilly, dont la correspondance est journalière, n'aurait pas osé omettre de signaler cette missive, lors d^ l'envoi des renseignements confidentiels réclamés à propos de la mission